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LETTRES ET LES ARTS

REVUE ILLUSTRÉE

TOME PREMIER

PARIS

BOUSSOD, VALADON KT C". ÉDITEURS

9, RUE CHAPTAL, 9

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LETTRES ET LES ARTS

NOTES ET SOUVENIRS

Versailles, 27 mai 1871. Ce matin, munis de laissez-passer qui nous donnent le droit de libre circulation dans Paris, nous montons, B. et moi, sur la place du Château, dans une voiture de déménagement découverte. Nous sommes entassés quinze dans ce char à bancs. Prix : trois francs par tête. Le cocher s'est engagé à nous conduire jusqu'à la grille de l'avenue Uhrich (ancienne avenue de l'Impératrice).

Je suis assis à côté d'un entrepreneur de menuiserie qui habite les Batignolles, et naturellement il se met à me parler de ses affaires. Il a une fdle mariée à Versailles; il a su qu'elle était souffrante; il est venu la voir et retourne chez lui. Il n'a pas quitté Paris pendant la Commune; il prend les choses avec une parfaite philosophie.

6 LES LETTRES ET LES ARTS

On a bien exagéré tout ça, nous dit-il. Je ne sais pas, mais, moi, je vais et je viens de Paris à Versailles et de Versailles à Paris, on ne me dit jamais rien. Il n'y a qu'à marcher bien tranquille, les mains dans ses poches. Assurément, c'est triste tout ce qui se passe, mais on n'a pas le temps de s'ennuyer, on voit des choses curieuses, des choses qu'on n'avait pas vues avant nous, des choses qu'on ne verra pas après, des choses qu'on pourra raconter plus tard.

Cela, ou quelque chose d'approchant, m'a été dit bien souvent, depuis Sedan, par des gens de toute condition. Il y a chez beaucoup de Français une sorte de consolation, de satisfaction même, dans cette pensée que la France subit des désastres extraordinaires, et qu'aucune autre nation, après avoir été si haut dans la gloire, n'a été si bas dans le malheur.

Quand nous traversons les ruines de Saint-Cloud Saint-Cloud n'existe plus mon voisin entend nos exclamations.

Oui, c'est affreux, dit-il. Mais quelles ruines ! on n'a jamais vu de ruines pareilles! et puis, que voulez-vous? c'est la guerre.

La guerre, répond un de nous, en effet, ici, c'est la guerre. Ce sont les Prussiens qui ont brûlé et détruit Saint-Cloud... Et encore ont-ils fait cela inutilement, sauvagement, pendant l'armistice, quand on ne se battait plus; mais les Prussiens étaient nos ennemis, nous détestaient et voulaient nous faire le plus de mal possible; tandis que, maintenant, ces ruines, la colonne Vendôme renversée, ces incendies, ce sont des Français qui...

Oh! ne dites pas cela, s'écrie l'entrepreneur. Des Français, quelle erreur! Ce sont les Prussiens, toujours les Prussiens! M. de Bismarck avait, pendant la Commune, des émissaires à Paris. Ils entraient quand ils voulaient, comme ils voulaient, à l'Hôtel de ville par une petite porte dérobée... On me l'a montrée. Et la colonne Vendôme, c'est avec l'argent de la Prusse qu'elle a été jetée par terre... J'étais là, sur la place, le 16 mai, quand elle est tombée. C'était un petit ingénieur tout jeune, un malin, je vous en réponds, qui a dirigé l'opération. Il connaissait son affaire, celui-là! Il n'avait pas fait de frais inutiles : un méchant échafaudage de quatre sous autour du piédestal, trois câbles, trois cabestans, une vingtaine d'hommes et voilà

NOTES ET SOUVENIRS 7

tout... On avait coupé le bas de la colonne en sifflet... Ah! il faut être juste, ça été de l'ouvrage bien faite!

Il s'arrête un moment, nous regarde avec autorité; on sent l'admiration de l'entrepreneur de menuiserie, de l'homme du métier pour cet ouvrage si bien faite... Il continue :

On croyait que ça allait s'écrouler violemment, ébranler les maisons du quartier, casser tous les carreaux... Pas du tout... Ça s'est passé en douceur. La colonne s'est couchée bien gentiment, à la place marquée, sur un grand lit de fagots, de sable et de fumier. Il y a eu un grand nuage de poussière, et puis on a vu la colonne par terre, en morceaux, en miettes, en poudre... C'était vraiment curieux. J'avais voulu faire voir ça à mon garçon. Il a douze ans. Il est intelligent. Il travaille déjà à l'atelier comme apprenti, et je lui disais tout le temps, pendant l'opération, il ne faut pas que les enfants aient des idées fausses je lui disais : c tu entends bien, c'est pas ces gens-là, c'est pas des Français qui jettent la colonne par terre, c'est M. de Bismarck qui fait tout ça, c'est M. de Bismarck! »

Nous entrons dans le Bois de Boulogne. La marche devient laborieuse. Les routes sont coupées par des fondrières, des tranchées, des gros arbres renversés. Entre les deux lacs, nous sommes obligés de mettre pied à terre; la voiture ne peut aller plus loin.

La bataille à Paris n'est pas terminée; nous entendons distinctement la fusillade et la canonnade. Voici par terre, dans l'herbe, des papiers brûlés, noircis, rongés par le feu. Le vent les a apportés là. Je ramasse un de ces lambeaux de papier. Dette inscrite. Rente 3 OjO... C'est le fragment d'un titre de rente au nom d'un M. Desmarets... Cela vient de l'incendie du Ministère des finances.

Nous suivons à pied l'avenue de l'Impératrice. Pas une fenêtre ouverte ! Pas une voiture ! Pas un passant ! Et il est dix heures du matin. Autour de l'Arc de l'Etoile, campent, les fusils en faisceaux, deux ou trois compagnies de ligne; dans les Champs-Elysées, même silence, même solitude. Les soupiraux des caves sont partout bouchés avec du plâtre. A la jonction du boulevard Haussmann et du Faubourg Saint-Honoré, un peu de mouvement,

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quelques allants et venants, cinq ou six boutiques entre-bâillées, et une voiture découverte qui rôde, cherchant fortune. Nous hélons le cocher, il nous fait bon accueil. « Vous m'étrennerez, nous dit-il, c'est ma première sortie depuis la bataille; seulement, il ne faudra pas aller du côté de la Bastille et du Père-Lachaise, on se bat encore par là, et ferme. »

Nous voici en plein Paris. Je suis un obstiné collectionneur de journaux, d'images populaires et de caricatures. J'avais, il y a un mois, écrit à une brave femme, une ancienne choriste de l'Opéra qui tient une petite librairie au bas de la rue des Martyrs, de mettre de côté un exemplaire de tout ce qui paraîtrait pendant la Commune. Je me fais conduire rue des Martyrs. A partir de la gare Saint-Lazare, nous retrouvons tout le mouvement, toute l'animation de Paris. Je trouve chez ma marchande de journaux un énorme ballot déjà ficelé à mon intention.

Emportez cela bien vite, me dit la marchande. Il n'y a pas de temps à perdre pour les collections. Toute la police de Versailles va revenir à Paris et on va se mettre à nous tourmenter. 11 est déjà venu hier soir un monsieur qui voulait tout saisir chez moi.

Pendant ce temps, les pièces d'une batterie versaillaise de Montmartre tiraient sur le cimetière du Père-Lachaise se livrait le dernier combat de la Commune. A chaque coup tiré sur les hauteurs de Montmartre, c'était un efFroyable fracas dans la rue des Martyrs ; mais cela ne causait pas la moindre émotion. Personne n'y faisait attention. 11 y avait foule chez tous les marchands du quartier. Les ménagères faisaient littéralement queue chez le boucher. C'étaient de tous côtés des plaisanteries, des rires. L'issue de la bataille n'était plus douteuse; on savait la Commune expirante; on ne s'en occupait plus, on ne pensait qu'à revivre.

Pendant que je réglais mon compte, une grosse ménagère à mine réjouie, son panier chargé sur le bras, entre pour acheter un journal :

En font-ils du vacarme, là-haut, à Montmartre.

C'est la fin, répond la marchande, c'est le bouquet. 11 n'y en a plus pour longtemps.

Et puis on y est habitué, n'est-ce pas, à ce bruit-là, depuis bientôt dix mois.

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C'est surtout ce qui est curieux et précieux à noter en ce moment : l'état d'esprit, les conversations, les sentiments des petites gens, de ceux qui pensent tout haut, librement, ouvertement. Nous autres, nous nous tenons toujours un peu, nous ne nous abandonnons jamais en pleine franchise.

Si quelqu'un, sans la moindre prétention à la littérature, avait fait, de 1789 à 1793, office de fidèle sténographe dans les rues de Paris, il nous aurait laissé un livre qui nous manque. J'ai pris, depuis dix mois, beaucoup, beaucoup de notes en vue d'un tel livre. Il n'aura d'autre mérite que l'exactitude et la sincérité, mais ce sera bien quelque chose.

Je causais hier, à Versailles, devant les Réservoirs, avec cinq ou six personnes distinguées, cultivées, lettrées; ces personnes me répétaient, avec de bien légères variantes, ce qu'elles avaient lu et ce que j'avais lu, le matin, dans les journaux. Cet entrepreneur des Batignolles était autrement sincère, autrement lai-même dans sa conversation. Rien ne l'arrêtait, ni respect humain, ni souci de l'entourage, ni crainte du ridicule. Il allait naïvement, intrépi- dement jusqu'au fond et jusqu'au bout de sa pensée. Hier, toujours devant les Réservoirs, un mien ami parlait avec infiniment de grâce et d'esprit; rien de ce qu'il a dit cependant ne m'a autant frappé que le mot que j'ai entendu, en sortant de chez ma marchande de journaux. Je passais devant la boutique du boucher, une vieille femme se chamaillait avec un garçon qui voulait lui glisser trop de réjouissance.

Je croyais, s'écria-t-elle, que vous alliez être plus raisonnable qu'avant la guerre... Mais je vois bien que ce sera toujours la même chose.

Hélas, oui! très probablement ce sera toujours la même chose... Mais nous n'avons pas le temps de suivre cette brave femme sur ce terrain philoso- phique... Il est midi; nous déjeunons en hâte chez Brébant dans un petit cabinet de l'entresol avec M. B. et C. qui ont déjeuné là, tous les jours, pendant les deux mois de la Commune. Nous voulons, avant de retourner à Versailles, faire le tour des incendies. Nous avons gardé notre voiture du matin, et, grâce à nos laissez-passer, partout on nous fait place. Allons d'abord rue de Rivoli... Ce matin, quand nous montions en voiture, à Versailles, notre ami, M. Joseph Bertrand, le secrétaire perpétuel de l'Académie des

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sciences, nous avait dit : « Vous m'apporterez des nouvelles de chez moi. » Nous prenons la rue Montmartre; grand rassemblement près des halles, à la pointe Saint-Eustache; un obus du Père-Lachaise vient de tomber là, il y a cinq minutes, mais il n'a pas éclaté et n'a fait aucun mal. Nous arrivons devant ce qui avait été la maison de M. Bertrand. Plus rien que quatre murs entourant un immense monceau de décombres encore tout fumants. M. Bertrand a tout perdu : ses papiers, ses livres, ses manuscrits, ses notes, trente ans de travail et d'étude, tout cela est sous ces ruines. Nous avons revu M. Bertrand, le soir, à Versailles. 11 avait déjà reçu cette affreuse nouvelle, et jamais plus grand malheur n'a été supporté avec un plus tran- quille courage, avec une plus héroïque simplicité. C'est à recommencer, il recommencera.

Nous voici devant l'Hôtel de ville... Quelle effrayante et admirable ruine! On ne devrait pas toucher à ces murs déchiquetés et calcinés par l'incendie. On devrait les laisser là, toujours, en plein cœur de Paris, comme une éternelle leçon, en témoignage de nos fautes, de nos discordes, de nos folies.

A l'intérieur, les grandes charpentes brûlent et fument encore. Tout autour de la place, de grandes barricades effondrées, éventrées. Une clôture de planches entourait l'Hôtel de ville ; sur une de ces planches se trouvait une affiche trouée et rongée par le feu. C'est la dernière proclamation de la Commune, elle porte le n°395... Trois cent quatre-vingt-quinze proclamations en deux mois ! La Commune aux soldats de Versailles. Frères, Vheure du grand combat des peuples contre leurs oppresseurs est arrivée. N'abandonnez pas In cause des travailleurs, etc., etc.

Avec des soins infinis rien n'arrête un collectionneur je réussis à détacher cette affiche, et je l'emporte, en souvenir de cette tragique promenade. Nous reprenons notre course; nous traversons le Pont-Neuf, et nous tombons, au carrefour de la Croix-Rouge, sur un vaste incendie; c'est un immense magasin de nouveautés qui flambe à grand feu depuis quarante-huit heures. Et tout près de là, les magasins sont ouverts, les passants nombreux, actifs, remuants, affairés, ayant repris l'allure alerte du Parisien; les rues voisines ont retrouvé leur mouvement, leur caractère,

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CÙJMJMUNE DE PiARIS

* LE PEUPLE DE PARIS

AUX SOLDATS DE VERSAILLES

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FRÈRES!

L'heure du grand combat des Peuples contre leurs oppresseurs est arrivée!

N'abandonnez pas la cause des Travailleurs !

Faites comme vos frères du 18 mars!

Unissez-vous au Peupîe, dont vous faites partie!

Laissez les aristocrates, les privilégiés, ies bourreaux de l'humanité se défendre eux-mêmes, et ïe règne de la Justice sera facile à établir.

Quittez vos rangs!

Entrez dans nos demeures.

Venez à nous, au milieu de nos familles. Vous serez accueillis fraternellement et avec joie.

Le Peuple de Paris a confiance en votre patriotisme.

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0 LA COMMUNE DE PARIS.

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12 LES LETTRES ET LES ARTS

leur allure ordinaires. Je m'arrête et regarde curieusement, pendant cinq minutes, un opticien de la rue du Vieux-Colombier qui, avec infiniment de calme, est^en train de refaire sa montre; il range méthodiquement ses lorgnettes, ses lunettes, ses binocles et ses microscopes ; sa femme lui donne des conseils ; il sort de sa boutique pour voir l'effet, du dehors, sur le trottoir. Et l'incendie fait rage à cent mètres de là, et l'on entend distinctement des coups de canon du côté de la Bastille.

Dans cette course rapide à travers Paris, au milieu de ces ruines et de ces incendies, pendant que l'on se bat encore sur les hauteurs du Père- Lachaise, ce qui m'a certainement le plus étonné, c'est cette reprise immé- diate de la vie dans cette grande fourmilière humaine. Derrière les troupes de Versailles victorieuses, la vie ressortait soudainement d'entre les pavés. Oui, ce sont bien des fourmis, quittant leurs trous, et recherchant, et retrou- vant, après ce grand bouleversement, leurs petits chemins et leurs petites habitudes d'autrefois.

Nous nous remettons en marche, nous suivons la ligne des quais, et respirant une odeur acre qui nous prend à la gorge, nous défilons, à partir du pont Royal, entre une véritable haie d'incendies : incendie des Tuileries, incendie de la rue du Bac, incendie de la Caisse des Dépôts et Consignations, incendie du Conseil d'Etat, incendie du palais de la Grande Chancellerie de la Légion d'honneur. La besogne, de ce côté, a été faite en conscience et par des gens entendus.

J'ai vu, depuis dix mois, bien des choses extraordinaires, mais rien de plus étrange, de plus fantastique, que ce que j'ai vu là, tout à l'heure, de mes deux yeux... Entre le pont Royal et le pont de }a Concorde, des pêcheurs à la ligne ils étaient douze, je les ai comptés étaient installés bien tranquillement, ne s'occupant en aucune manière de ce qui se passait au-dessus de leurs têtes, le regard fixé sur les petits bouchons qui frétillaient au bout de leurs lignes et profitant de tous ces désastres pour pêcher en temps prohibé.

Nous remontons en voiture au pont de la Concorde ; nous trouvons au Point-du-Jour un char à bancs qui, en une heure et demie, nous ramène à Versailles. Quelle journée! Ce soir, en me déshabillant, je sentais encore

NOTES ET SOUVENIRS i3

flotter autour de moi, comme une odeur de fumée, de soufre et de feu restée dans mes vêtements.

Versailles, mercredi 31 mai. A deux heures, à la Chambre. Je n'avais pas vu la salle de spectacle du château de Versailles depuis le soir de la fameuse représentation offerte au roi d'Espagne. C'était le 20 août 1864. Nous étions M. Auber, M. Perrin, alors directeur de l'Opéra, et moi, blottis dans une petite baignoire, toute sombre, à gauche de la scène. Mes anciens collègues, les secrétaires rédacteurs de la Chambre, sont maintenant installés dans cette loge.

L'Empereur et l'Impératrice je ne l'ai jamais vue plus radieusement belle que ce soir-là étaient dans une grande loge, construite de face au fond de la salle et fastueusement décorée. Avec un air de triomphe mal contenu, mademoiselle de Montijo, devenue impératrice des Français, faisait les honneurs de Versailles au roi d'Espagne, à celui qui avait été son roi, et qui n'était plus que son hôte. D'un aspect assez mince, ne faisant pas grande figure, le mari de la reine Isabelle était assis entre l'Empereur et l'Impératrice. Trois grands fauteuils, presque trois trônes, étaient installés sur le devant de la loge. Tout à coup, l'Impératrice fit appeler un chambellan, qui se présenta respectueusement, non pas courbé, mais littéralement plié en deux; en habit rouge, la clef d'or au côté, cordon espagnol bleu de ciel autour du cou. Quelque chose évidemment avait cloché dans l'étiquette, et des paroles sévères étaient adressées au chambellan. L'Impératrice parlait avec une extrême animation; le chambellan rougissait, balbutiait, perdait contenance, s'inclinait de plus en plus, touchait terre; l'Empereur intervint doucement, avec un air d'indifférence et de lassitude son air habituel cherchant évidemment à apaiser l'Impératrice. Le roi d'Espagne était fort gêné; par son sourire, par ses gestes un peu gauches, il disait clairement : « Mais cela n'est rien, rien du tout; cela n'a pas la moindre importance. » La salle entière, fort intriguée, avait les yeux fixés sur ce groupe des trois Majestés.

Et quelle salle! Venus tous les trois, avec la troupe, avec l'Opéra,

14 LES LETTRES ET LES ARTS

nous étions seuls en habit noir. Il n'y avait dans la salle que des uniformes

éclatants, des habits brodés sur toutes les coutures; sur les poitrines, des

plaques et des grands cordons de toutes les couleurs. Et les femmes ! Presque

toutes jeunes et presque toutes belles ! Un luxe inouï de toilettes ! Un

ruissellement de rubis, de perles et de diamants ! C'était un éblouissement.

Nous nous demandions si nos affreux habits noirs n'étaient pas la cause de

l'incident, s'ils ne faisaient pas scandale au milieu de toutes ces splendeurs ;

nous nous étions rejetés un peu inquiets au fond de la loge. Nous avions

peur d'être expulsés, et c'eût été grand dommage, car le spectacle était

merveilleux sur le théâtre comme dans la salle. Mais non, le scandale, ce

n'était pas nous... l'Impératrice se calma; nous ne fûmes pas renvoyés.

Oui, le spectacle était merveilleux; pour donner de la Psyché de Corneille

et de Molière une représentation qui n'eut jamais de lendemain, on avait

appelé à Versailles la Comédie française, les chœurs du Conservatoire et le

corps de ballet tout entier de l'Opéra, faisant cortège à mesdemoiselles Fonta,

Mérante, Louise Marquet, Eugénie Fiocre. Les plus belles personnes de la

Comédie française jouaient les rôles principaux : mademoiselle Favart, Psyché ;

mademoiselle Lloyd, Vénus ; mesdemoiselles Rose Didier et Rose Deschamps,

toutes deux divinement jolies, les deux grâces, Phaène et Œgiale. L'Amour,

c'était Delaunay, dans tout l'éclat de son admirable talent; je l'entends encore

murmurer la déclaration d'amour du vieux Corneille :

Les rayons du soleil vous baisent trop souvent; Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent;

Dès qu'il les flatte, j'en murmure.

L'air même que vous respirez,

Avec trop de plaisir, etc., etc.

Cela fut dit avec une grâce si tendre que toutes ces nobles spectatrices, bien plus occupées cependant des robes de leurs voisines que des malheurs de Psyché, devinrent soudainement attentives et soudainement émues. C'était l'art qui, sous la forme la plus exquise et la plus rare, s'imposait souverai- nement à ce très frivole auditoire, peu disposé à subir une telle impression; il est vrai que l'art avait pris le plus sûr chemin pour aller au cœur de toutes ces belles personnes : il leur parlait d'amour.

NOTES ET SOUVENIRS 15

Cette comédie de Psyché avait été commandée, il y a juste deux siècles, à Molière par Louis XIV. Le carnaval approchait, les ordres du Roi étaient pressants, et Molière se trouva dans la nécessité de souffrir un peu de secours ce sont ses expressions dans le curieux petit avertissement de la première édition de Psyché. Il pria Corneille de lui venir en aide; Corneille employa une quinzaine à ce travail et, par ce moyen, Sa Majesté se trouva servie dans le temps qu'elle avait ordonné.

La tragi-comédie de Psyché fut représentée, pour la première fois, le i7 janvier 1671, dans la salle de spectacle de ce palais des Tuileries dont je voyais, ces jours derniers, fumer les décombres noircis.

Le gazetier Robinet raconte, dans une de ses lettres rimées, que ce ballet

pompeux, auguste

Pour divertir la majesté Du premier monarque du monde, Tant sur la terre que sur l'onde, Fut, pour le premier coup, dansé En ce vaste sallon dressé Dans le palais des Tuileries, Pour les royales mômeries.

Selon toute apparence, il n'y aura plus jamais de royales mômeries dans le palais des Tuileries, plus jamais de grandes solennités dramatiques; la dernière aura été le concert donné, le 6 mai 1871, dans la Salle des maréchaux, au profit des blessés de la Commune. Le spectacle, ce jour-là, n'avait qu'un bien lointain rapport avec la première de Psyché. Molière et Corneille n'étaient plus de la fête; des chansons mi-patriotiques, mi-grivoises, dites par des divas de café-concert, et la Marseillaise reprise en chœur par toute l'assistance, voilà quel fut le programme du dernier spectacle de gala du palais des Tuileries.

Les choses sont également bien changées dans la salle de spectacle du château de Versailles. Ce n'est plus mademoiselle Fiocre qui occupe la scène ; c'est M. Grévy. Il est grave, digne, froid, en cravate blanche, installé dans le fauteuil du président de l'Assemblée nationale; un orateur est à la tribune hérissé, barbu, chevelu; il parle, et parle mal. La chaleur est extrême, la

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salle inattentive. Je regardais, moi, le joli rideau de théâtre qu'on a fait tomber derrière le fauteuil de M. Grévy. J'espérais toujours qu'il allait se lever, ce rideau, pour me laisser voir, dans un bois mystérieux, éclairé par la lumière électrique, mademoiselle Fiocre et le corps de ballet de l'Opéra. La Chambre a déménagé avec tous ses accessoires, comme une troupe de Paris qui s'en va donner des représentations en province. La tribune du quai d'Orsay, cuivre et acajou, a pris place dans la salle de spectacle de Versailles. Les anciens emportaient leurs dieux, les députés emportent leur tribune. La sonnette aussi est la même. C'est la sonnette de M. Sauzet, la sonnette de M. Dupin, la sonnette de M. Marrast, la sonnette de M. de Morny; c'est aujourd'hui M. Grévy qui carillonne, et, après lui, qui sait? Le déménagement du Corps législatif a été une admirable opération; on n'a rien oublié. Tout à l'heure, en entrant dans la salle des séances, j'ai vu venir à moi, tout glorieux, un vieil employé de la Chambre.

Ah! m'a-t-il dit, savez-vous que c'est moi qui ai eu le bonheur de sauver le grand timbre sec de la Chambre des députés, le grand timbre sec qui seul peut rendre les lois valables ? J'ai réussi a le faire sortir de Paris, le 19 mars,, et, songez donc! s'il était resté aux mains des membres de la Commune... Mais ils ne l'avaient pas et, rien que par cela, tous leurs actes, tous leurs décrets étaient entachés de nullité.

J'avais connu ce brave garçon autrefois à la Chambre; il me parlait du ton le plus convaincu. Il pensait de la meilleure foi du monde avoir sauvé la France en sauvant le grand timbre sec du Corps législatif. Je l'ai accablé de félicitations.

Cette séance est d'un ennui mortel. Je sors. Dans la cour de marbre, au-dessus de la porte par laquelle, tous les jours, entrait et sortait Louis XIV, on a accroché une méchante planche badigeonnée, portant ces mots : Misistére de l'intérieur, et, près de cette porte, appuyé contre le mur, un garçon de bureau fume sa pipe. Dans le parc, solitude absolue; je vais jusqu'au petit Trianon, même solitude. Voici la ferme, la vacherie, le presbytère, et l'Amour dans son île sous sa petite colonnade. Voici les vieux carrosses des rois de France, les voitures du Sacre, le traîneau de la Du Barry.

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Il y a deux mois, sur la place d'Armes de Versailles, au milieu des pièces de siège et des caissons d'artillerie, se trouvait un très étrange prisonnier qui venait d'être ramené de Paris, c'était l'omnibus numéro 470 de la ligne du pont de l'Aima au Château-d'Eau. Il avait été pris par les troupes sur la barricade de Neuilly. Littéralement criblé de balles, tous les carreaux brisés, les ferrures de l'impériale tordues; à l'intérieur, les coussins crevés, percés, traversés de coups de baïonnette, les boiseries déchiquetées, émiettées, toutes les petites affiches - réclames pendant en lambeaux; la foule se pressait pour regarder dans l'omnibus, entre les deux banquettes, une grande mare de sang du plus beau rouge. On aurait la mettre, cette voiture, au petit Trianon, parmi les vieilles voitures des souverains ; elle y serait parfaitement à sa place : l'omnibus, aujourd'hui, c'est la voiture du souverain.

Samedi, 3 juin. Rien de plus extraordinaire que cette brusque renaissance de Paris. Ce soir, à neuf heures et demie, le long des boulevards, toutes les boutiques ouvertes, les cafés éclairés et regorgeant de monde; grande foule, gaie, bruyante, animée, et sur tous les visages comme un étonnement de revivre si vite et si facilement. Les omnibus et les voitures circulent librement, plus de barricades, plus de coups de canon; par cen- taines, flottent aux fenêtres de joyeux drapeaux tricolores.

C'est ce soir la réouverture du Gymnase, on joue les Femmes terribles, de Dumanoir, et les Grandes Demoiselles , de Gondinet. Je monte sur la scène, et, non sans émotion, je revois des coulisses, des machinistes, des habilleuses. Landrol est là.

Vous savez, me dit-il, que nous avons joué, tous les soirs, pendant la Commune; le 21 mai, le jour de l'entrée des troupes dans Paris, nous donnions la première représentation des Femmes terribles avec Desclée , devant une salle pleine.

De billets donnés ?

De billets payés ! Deux mille cinq cents francs de recette ! Assi était dans la loge de l'Empereur avec plusieurs membres de la Commune. On est venu les chercher pendant l'entr'acte du second au troisième acte. Après

18 LES LETTRES ET LES ARTS

la pièce, comme je montais pour me déshabiller, je rencontre Montigny qui me dit : « Les troupes sont dans Paris et tiennent déjà Passy et le Gros- Caillou, il est bien probable que nous ne jouerons pas demain. » Et nous n'avons pas joué, mais nous sommes, ce soir, les premiers à rouvrir, les premiers !

Landrol me dit cela avec un orgueil touchant; ce n'est pas seulement un excellent comédien, c'est aussi un homme excellent, qui aime de tout son cœur cette vieille maison du Gymnase, il a eu tant et de si grands succès.

Je monte dans la loge de Desclée.

Ah! me dit-elle, je vais bien, très bien, mais, si vous saviez, j'ai des bombes plein mon appartement. Les insurgés s'étaient emparés de notre maison, et, de mes fenêtres, tiraient sur les Versaillais, alors les Versaillais et je ne leur en veux pas envoyaient des bombes sur le 77 du boulevard Magenta.

Et vous, pendant ce temps, étiez-vous ?

j'étais ? Dans la cave. Tout le monde s'était réfugié dans la cave, mais, quand je suis arrivée là, j'ai trouvé une foule énorme, tous les locataires et tous les boutiquiers de la maison, des enfants qui criaient, des femmes qui pleuraient, se jetaient à genoux, croyaient leur dernière heure arrivée, récitaient des prières, s'accusaient tout haut de leurs péchés. J'ai fini par découvrir, derrière la loge de la concierge, une sorte de petit caveau voûté, avec un tonneau, des bouteilles... Je me suis fait apporter par Césarine (c'est sa vieille bonne) un bon fauteuil, une petite table et une lampe. Je me suis installée dans mon fauteuil et j'ai repassé tranquillement mon rôle des Femmes terribles. Boulot, mon vieux chien, s'était couché et endormi à mes pieds. Césarine marmottait des ave dans un coin. Tout d'un coup, j'ai eu faim. Je dis à Césarine : « Essayez donc de vous glisser dans la salle à manger et rapportez-moi une tranche de viande froide. » Elle part, mais revient au bout de quelques minutes, éperdue, bouleversée, agitée d'un tremblement nerveux, et d'une voix entrecoupée : « Il n'y a plus rien là-haut, plus rien... plus de porte, plus de salle à manger, plus de buffet, plus de viande froide. 11 faut voir ça, madame, il faut voir ça... tout est

NOTES ET SOUVENIRS 19

en miettes ! Tout est confondu ! » C'était la vérité. Un obus avait éclaté au beau milieu de la salle à manger, et je vous promets que je n'inviterai per- sonne à dîner la semaine prochaine; mais ça ne fait rien, je ne me plains pas, j'ai un drapeau tricolore à ma fenêtre, la salle est pleine et je fais de l'effet.

Mardi, 6 juin. Devant les ruines de l'Hôtel de ville , une famille anglaise, le père, la mère, une grande jeune fille de seize ans, un petit garçon de douze ans. Voici la conversation textuelle :

Le mari. Ça ne fume plus.

La femme. Non, ça ne fume plus.

La. jeune fille. C'est très beau. (A beautiful sight.J

La femme. Oui, très beau, très beau et tout à fait à sensation (quite sensational).

Le mari. C'est très beau, mais pas à sensation... ça ne fume plus... 11 fallait venir il y a huit jours... Ça fumait encore...

La femme. Nous n'avons pas pu venir.

Le mari. Nous n'avons pas pu venir à cause de votre sœur qui s'était installée chez nous et qui ne voulait pas s'en aller.

La femme. Elle arrivait d'Amérique ; je ne l'avais pas vue depuis deux ans.

Le mari. Je sais bien... je sais bien! Mais enfin, ça fumait il y a huit jours et ça ne fume plus.

Le petit garçon. Papa, il y a peut-être ailleurs quelque chose qui fume encore dans Paris.

Le mari. Il n'y a plus rien... Non, il n'y a plus rien.

La femme. - Le Galignani d'aujourd'hui parle d'un incendie tout récent à Belleville.

Le mari. Oui, l'incendie est d'avant-hier; mais je me suis informé à l'hôtel... Ça n'était rien du tout... Ah! il fallait venir huit jours plus tôt. Enfin ! Allons voir la colonne Vendôme.

Le petit garçon. Elle est toujours par terre, papa?

Le mari. Oui, heureusement.

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LES LETTRES ET LES ARTS

Le petit garçon. Eh bien! alors, allons-y tout de suite. Tous. Oui, c'est cela, allons-y.

La conversation continue. Ils s'éloignent.

Vendredi, 9 juin. Une personne véritablement éloquente, c'est la marchande d'images et de livres religieux qui a sa petite boutique sous le porche de l'église Notre-Dame-des-Victoires.

Ah! monsieur, me disait-elle hier, nous n'étions pas un club, nous étions pis que cela : nous étions une caserne. Tout un bataillon de Belleville est venu s'installer ici avec armes et bagages. Ils ont réquisitionné des matelas dans le voisinage et l'église est devenue un grand dortoir d'insurgés. Tant qu'il n'y a eu que des hommes, ça pouvait encore se tolérer; mais voilà qu'au bout de huit jours, ils se sont ennuyés d'être comme .ça tout seuls, sans femmes... Alors, l'un après l'autre, ils ont fait venir leurs dames, légitimes ou non, et ceux qui n'avaient ni femmes, ni maîtresses, ramassaient, le soir, n'importe quoi, au coin de la rue. Ils faisaient l'exercice dans l'église, et la cuisine, et autre chose, et tout enfin... C'est-à-dire que le bedeau, qui est resté tout le temps, par dévouement, pour surveiller, dit qu'il a peur d'être damné, rien que pour avoir vu ce qu'il a vu... Les petites chapelles étaient plus recherchées que le maître-autel et que le chœur, parce que c'était plus retiré, plus commode et plus intime... et voilà qu'un soir, à minuit, il y a eu un combat entre deux de ces communardes qui se disputaient une place à côté de la statue de saint Pierre, la grande statue de bronze qui a des indulgences plénières de Notre Saint-Père le Pape. La bataille a fini par un coup de revolver, et la balle a écorné le marbre noir du monument de Lulli. Le pillage avait déjà commencé avant l'arrivée des femmes; mais après, c'a été bien autre chose. Nous étions la plus riche église de Paris, et nous sommes maintenant la plus pauvre... On nous a tout pris : couronnes, diadèmes, bracelets, colliers, etc., etc., tout a disparu... Cependant, on a déjà retrouvé certains objets; l'autre jour, par exemple, le beau collier de la Vierge chez la femme d'un insurgé ; il valait plus de douze mille francs. Après la chasse

NOTES ET SOUVENIRS 2i

aux bijoux, c'a été la chasse aux cadavres. Ils ont levé la grande dalle de l'autel de la Vierge, déterré la bière du curé Desgenettes, brisé l'un après l'autre les trois cercueils... Ils croyaient trouver de l'or; mais le saint homme ne s'était fait enterrer qu'avec ses vertus, et ils n'ont rien eu qu'un squelette, qui s'en est allé en poussière... Ça les avait tout de même mis en train... Ils ont continué à fouiller dans les caveaux. Ils ont trouvé des squelettes de pauvres moines, qui étaient enterrés depuis des centaines d'années. Autant de squelettes, autant d'assassinats et de viols commis par des prêtres. Ça ne faisait pas question. Ils n'en étaient pas moins enragés de ne mettre la main que sur de vieux os, et alors, de de tout ce qu'ils ont déterré, ils ont fait une exposition payante. L'entrée était de deux sous, au bénéfice des blessés, c'est-à-dire au bénéfice du marchand de vin. Il y avait dans l'église un grand étalage de débris de squelettes; puis, au dehors, sur les marches, pour attirer le monde, cinq ou six têtes de morts qui étaient entourées d'un grand tapis rouge... C'est-à-dire qu'il ne manquait que des clarinettes et des trombones habillés en Polonais, comme à la foire. Et ils n'avaient pas loin à aller pour s'en procurer, des Polonais... 11 n'y avait que ça dans leur armée... De vrais saltimbanques, monsieur, mais les saltimbanques du crime et du sacrilège !

Samedi, 10 juin. Aujourd'hui, c'est avec le donneur d'eau bénite de l'église Saint-Séverin que j'ai causé, un petit vieux ratatiné et recroquevillé, dont Balzac eût fait ses délices. Je lui ai acheté le dernier numéro de la Semaine religieuse et il est entré tout aussitôt, de la meilleure grâce du monde, en conversation avec moi.

Ah ! monsieur, m'a-t-il dit, notre pauvre église! Un club... Ces communards en avaient fait un club ! Vous comprenez bien que moi , tout de suite, je me suis sauvé. Je ne pouvais pas rester dans l'église, quand le diable était dedans et le bon Dieu à la porte. Et puis, d'ailleurs, c'est pas ces gredins-là qui m'auraient acheté des Semaine religieuse et des Apparitions miraculeuses. Mon petit commerce était mort. Je suis donc

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rentré chez moi sans laisser, comme de juste, une seule goutte d'eau dans le bénitier. Cependant, un soir, dans les premiers jours de mai, je n'ai pas pu résister, j'ai voulu la revoir notre pauvre église changée en enfer. Ah! monsieur, je n'y ai pas duré longtemps. J'arrive, une tabagie... et des cris... et des jurements ! Une femme avait grimpé dans la chaire, une grande maigre, en bonnet, avec un châle rouge noué en croix sur la poitrine et qui criait : « Qu'on nous conduise à l'ennemi ! » Pendant qu'elle se démenait dans la chaire, voilà qu'il arrive un homme qui vous l'empoigne par les jupons et veut la faire dégringoler d'en haut de l'escalier. Mais elle se débattait, se raccrochait, se cramponnait, avec des coups de pied et des coups de poing. «J'ai pas fini, qu'elle disait, je ne fais que de commencer. » L'homme criait plus fort qu'elle : « C'est pour une commu- nication de la Commune! » Moi. cependant, je m'étais faufilé au milieu de la foule. Je voulais voir si on avait fait du dégât à ma petite installation. Je retrouve tout bien à sa place, mon banc... mon armoire... mon bénitier. Rien de cassé... rien de dérangé... Pendant que je regardais tout ça et que je me disais : « quand donc me retrouverai-je assis dedans, entre mon eau bénite et ma librairie? » un homme passe avec deux femmes, une de ces femmes met la main dans le bénitier et dit : « Comment! pas d'eau bénite! C'est donc une baraque, c't'église-là ! » Et l'autre femme lui répond : « C'est pas de l'eau bénite que je voudrais voir dedans, c'est du sang de Versaillais, et plein à déborder, il y aurait du plaisir alors à faire le signe de la croix... ce serait le signe de la croix rouge, n'est-ce pas mon petit vieux Et voilà les deux femmes qui se mettent à rire aux éclats. Je me suis en allé sans leur répondre et sans leur dire que c'était moi qui étais le donneur d'eau bénite.

Lundi, 12 juin. La salle des pas perdus, au Palais de justice, est assurément la plus extraordinaire de toutes nos ruines. C'est un effondrement prodigieux, un écroulement gigantesque.

A côté de cette ruine babylonienne, la première chambre fonctionne régulièrement, et, le jour de ma visite au Palais de justice, un petit avocat

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blond plaidait, devant le tribunal assoupi, une vieille affaire de séparation de corps.

Voilà de braves gens qui, au mois de juillet dernier, étaient à la veille d'être débarrassés légalement l'un de l'autre. La guerre éclate; puis, après la guerre, la Commune. Ce monsieur et cette dame ont eu dix longs mois pour réfléchir et se raccommoder ; mais leur colère était tenace et les avocats sont déchaînés. De la plaidoirie du petit avocat blond, j'ai saisi au vol le passage suivant : « Quant à l'épisode du café au lait, il a été singu- lièrement dénaturé et grossi par mon honorable adversaire. Voici les faits : Mon client avait l'habitude de prendre du café au lait ; la cliente de mon adversaire préférait le chocolat. Un matin, mon client dit à sa femme : « Si vous preniez du café au lait comme moi, cela serait plus commode pour la cuisinière. » Là-dessus madame L*** s'emporte. « Quoi! s'écrie-t-elle, vous voulez m'empêcher de prendre du chocolat! Quoi! vous voulez m 'obliger à prendre du café au lait! Mais je n'ai pas dit cela. Je vous demande pardon. C'est la tyrannie la plus odieuse! La vie commune devient impos- sible, etc., etc. » La scène n'a pas eu d'autre importance. Jamais mon client n'a eu l'intention d'interdire le chocolat à madame L***. Quant à l'épisode également dramatisé de la loge du Gymnase, etc., etc. »

Je suis parti avant l'épisode de la loge du Gymnase. L'épisode du chocolat me suffisait et je m'en allai, très satisfait d'avoir pu constater par moi-même que les affaires reprenaient, au Palais de justice comme ailleurs.

Mardi, 13 juin. En fourrageant dans le magasin d'un marchand de bric-à-brac, je découvre un album de photographies, un album admirable, en maroquin bleu à gros grain, couronne de comte sur la couverture et les initiales A. F. J'ai acheté cet album et voici la liste exacte, dans leur ordre de classement, de toutes les photographies contenues dans ce volume. Cette simple liste n'est-elle pas toute notre histoire politique, mondaine, littéraire, depuis vingt ans :

L'Empereur, l'Impératrice, le Prince impérial, la princesse de Metternich, la marquise de Galliffet, Rouher, Baroche, Rochefort, Pierre Bonaparte, Victor

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Noir, Paschal Grousset, Buffet, Daru, madame Marguerite Bellanger, Emile Ollivier, Bismarck, Offenbach, mademoiselle Blanche d'Antigny (dans le Petit Faust), le maréchal Lebœuf, Thérésa (dans la Chatte Blanche), Troppmann, la Reine d'Angleterre, madame Ristori, Alexandre Dumas fils, le maréchal Bazaine, le général Prim, Caroline Hassé, Emile Augier, Nieuwerkerke, Bressant, mademoiselle Schneider (dans les Diables Roses), Courbet, Emile de Girardin, le zouave Jacob, M. de Moltke, Rossini, comtesse de Pourtalès, Frederick Lemaître, madame Carette, Boulton et Parck, Bâche, le Pape, le cardinal Antonelli, mademoiselle Fiocre (en Amour), Edmond About, Latour- Dumoulin, madame Thierret, monseigneur Bauer, Thiers, Gambetta, Garibaldi, Céline Chaumont (dans la Princesse de Trébizonde), monseigneur Dupanloup, le général Changarnier, Cora Pearl, Louis Veuillot, Gil Pérès, la Patti, le marquis de Caux, madame Frezzolini, Hyacinthe (du Palais-Royal), le père Hyacinthe, Renan, Jules Favre, Ponson du Terrail, madame Bordas, le duc et la duchesse de Morny, Berryer, Léotard, la Reine d'Espagne, Hervé, Fille-de- l'Air, le Roi Guillaume, Timothée Trimm, Céline Montaland, madame de Castiglione et M. Guizot.

Jeudi, 15 juin. Le général Chanzy, hier à la Chambre, a prononcé le plus héroïque, et, en même temps, le plus coupable des discours; le plus héroïque, car il s'est diminué et calomnié, lui, Chanzy, pour grandir Gambetta ; le plus coupable, car le général Chanzy n'avait pas le droit de disposer de l'honneur même de ses soldats.

La thèse du général Chanzy est celle-ci : « Que les accusations contre Gambetta sont injustes et passionnées, que les armées de province étaient puissantes et bien organisées, etc., etc. » Qu'il y ait de l'injustice et de la passion dans les attaques dirigées contre Gambetta, soit. Son âme est très française, et il n'y a pas à mettre en doute son courage et son patrio- tisme. Mais il ne faut jamais laisser dire, pour l'honneur de notre pays, que les armées de province étaient puissantes et bien organisées. S'il en avait été ainsi, elles auraient être victorieuses, et le général Chanzy aurait battre les Prussiens.

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Pourquoi le général Chanzy ne dit-il pas tout simplement la vérité, la vérité qui serait à sa gloire et à la gloire de son armée? Le général Chanzy sait bien pourquoi il a été battu ; il sait bien quelles troupes il avait dans la main , quelle préparation ces troupes avaient reçue , quelles fatigues , quelles souffrances elles avaient endurées , dans quel délabrement était sa cavalerie, dans quel désarroi son artillerie, dans quel dénuement ses services de santé et d'intendance.

Le général Chanzy a fait admirablement son devoir à la tête de soldats qui se sont vaillamment comportés, mais qui ont été battus parce qu'ils ne pouvaient pas ne pas être battus, parce qu'ils ne pouvaient pas tenir contre les régiments du prince Frédéric- Charles, parce qu'ils n'étaient qu'une foule et qu'ils avaient affaire à une armée. Oui, ces recrues françaises à Beaune-la-Rolande, à Orléans, à Marchenoir et devant le Mans, ont livré d'héroïques combats aux vétérans de M. de Moltke. Ils ont été vaincus, mais ils n'ont pas été déshonorés, et ils l'auraient été, si les paroles du général Chanzy étaient vraies, si les armées de province avaient été puissantes et bien organisées. Non, je le répète, il ne faut jamais laisser dire que ces troupeaux d'hommes étaient des armées... C'étaient des armées faites pour être battues, comme disaient les Prussiens, car cette phrase est une phrase allemande. On les envoyait à la défaite et à la mort. Elles y allaient sans discuter. Elles se faisaient battre. Elles mouraient ; mais non sans honneur pour la France. Voilà la vérité !

Le général Chanzy a toujours trop pensé à la gloire de Gambetta et pas assez à la gloire de la France. Après la bataille du Mans, il a publié un ordre du jour qui a profondément affligé tous ceux qui savaient ce que c'était que l'armée du Mans, et ce qu'elle avait fait pour le pays.

« Des défaillances honteuses , a dit le général Chanzy , une panique inexplicable ont amené certaines parties de l'armée à compromettre des positions importantes. Un effort énergique n'a pas été tenté, malgré les ordres immédiatement donnés, et il a fallu abandonner le Mans... »

Eh bien ! ce langage était injuste et cruel... L'armée du Mans s'était admirablement conduite. Entre le 6 et le 12 janvier, les Prussiens avaient

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eu plus de quatre mille hommes hors de combat... Qu'il y ait eu sur un point des paniques, des défaillances, soit; mais il conviendrait d'examiner s'il faut en accuser les soldats ou bien ceux qui livraient à l'ennemi des hommes ne sachant rien du métier des armes, et qui leur mettaient entre les mains les célèbres fusils achetés par M. Place, en Amérique.

Un honnête homme, un ancien député de Bretagne, M. Fresneau, dans une lettre admirable de force et de vérité, a pris, contre le général Chanzy, la défense des mobiles d'Ille-et-Vilaine.

c L'échec du Mans, a-t-il dit, est l'œuvre du camp de Conlie; on saura tout ce qui a été dépensé d'ineptie cruelle pour transformer des Bretons en fuyards, en déserteurs et en lâches... Couchés, ou plutôt ensevelis dans la neige, sans autre vêtement qu'une blouse en serge brûlée, sans une chemise de rechange, les mobilisés bretons recevaient deux petites bottes de paille pour huit hommes, et cette paille, promptement réduite en fumier, servait, sans être renouvelée, pendant plusieurs semaines. Ces tortures se sont prolongées pendant plus d'un mois dans ce camp de soixante à quatre- vingt mille hommes. Le quart de ces malheureux est mort à l'hôpital. Quand, par malheur, un bataillon changeait de campement, il restait quelquefois vingt-quatre heures et plus, sans manger. La ville de Rennes tout entière a vu cela. Non que les vivres manquassent : ils abondaient, mais, en pleine sécurité, loin de l'ennemi, l'intendance, les mains pleines d'or, ne trouvait pas les moyens de nourrir nos soldats. Il n'a pas été fait d'exercice au camp; les armes, même mauvaises, faisaient défaut. Et dans ce camp d'instruction, si bien nommé camp de destruction, il n'a été brûlé de poudre que celle qui a salué impérialement, sur le théâtre de leurs exploits, les organisateurs d'une si belle œuvre, etc., etc. »

A leur tête, M. Glais-Bizoin, à qui le camp de Conlie avait été abandonné et qui venait constamment en passer la boue en revue... On battait aux champs; M. Glais-Bizoin saluait. Les mobiles étaient électrisés... pas nourris, pas chaussés, pas armés, pas commandés... mais électrisés et fanatisés par la seule vue de M. Glais-Bizoin.

Le général Faidherbe n'a pas encore parlé à la Chambre, mais il vient

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de publier une brochure qui vaut bien un discours. Cette brochure est dédiée à Gambetta : « Monsieur, dit le général Faidherbe, c'est à vous que je dois l'honneur d'avoir commandé une armée française devant l'en- nemi, etc., etc. »

Ce petit début plein de reconnaissance et d'humilité ne m'étonnerait aucunement si cette brochure était signée de tel piqueur des Ponts et Chaussées fait d'emblée général pendant la guerre ou de tel rédacteur de journal qui recevait le képi aux trois étoiles en échange d'une belle série d'articles enthousiastes sur le gouvernement de Tours ; mais c'est le général Faidherbe qui parle ainsi, un général de division du génie, l'ancien gouverneur du Sénégal, un des officiers les plus brillants et les plus glorieux de l'armée française, le général Faidherbe qui, par sa situation (il commandait la division de Constantine) et par son mérite incontesté, se serait imposé au choix de n'importe quel gouvernement !

Qu'était-ce donc que cette petite armée commandée par le général Faidherbe, petite armée à laquelle il a fait faire de très grandes choses? Un témoin oculaire a raconté en ces termes l'entrée de l'armée du Nord à Cambrai : Dès l'aube, on vit arriver l'armée. Quel triste et navrant spec- tacle ! Des soldats en guenilles, couverts de boue jusqu'au-dessus de la ceinture, harassés, épuisés de fatigue, le visage creusé par les privations, se traînant péniblement, douloureusement. Leurs chaussures et leurs pantalons n'étaient plus que des masses informes de boue. Un grand nombre d'entre eux marchaient pieds nus. Ils n'avaient plus rien du soldat. C'était l'armée en haillons. Par la rue conduisant à la gare, arrivaient les charrettes de blessés. Ces malheureux, pâles, hâves, l'œil sombre, les uns déjà amputés, les autres n'ayant pas même été pansés, semblaient attendre tranquillement la mort, sinon la désirer. »

Et le Progrès du Nord reconnaissait que beaucoup de soldats étaient sans chaussures ou avaient des chaussures si mauvaises qu'elles tombaient en lambeaux pendant la marche, etc., etc. Voilà quelles étaient ces armées puissantes et bien organisées, et pourtant, sous l'énergique direction du général Faidherbe, ces soldats de l'armée du Nord ont su pendant longtemps tenir

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tète aux Prussiens. Eh bien! en bonne conscience, n'était-ce pas à eux plutôt qu'à Gambetta qu'il aurait dédier sa brochure, et pourquoi ne nous a-t-il pas parlé de la misère, du dénuement et des souffrances de tant de braves gens qui, à Bapaume et à Pont-Noyelles, n'ont pu que mourir pour la France ?

Vendredi, 16 juin. Lu et relu la lettre qu'Alexandre Dumas fds vient d'adresser au rédacteur en chef du Nouvelliste de Rouen. Que de passages éclatants de raison , d'esprit et d'éloquence ! Dumas espère que le plus grand bien, si nous savons vouloir, peut résulter, non seulement pour nous, mais pour le monde entier, de l'épreuve que nous traversons. Il ne nous demande qu'une chose pour cela : avoir le courage d'être raisonnables pendant dix ans, et de ne penser, pendant ces dix ans, ni aux Abeilles, ni au Coq, ni à l'Aigle, ni aux Lis. Hélas! c'est peut-être beaucoup nous demander. Ce qui est certain, c'est que Dumas vient d'écrire vingt pages qui sont une merveille de bon sens et de patriotisme.

Ville-d'Avray, mercredi, 21 juin. Une petite charrette passe tous les matins devant ma porte pour enlever les boues et les ordures : cette petite charrette est administrée par un vieux ménage, le mari et la femme, tous deux en loques et en haillons. Hier je sortais, lisant un journal ; ces pauvres gens étaient là, faisant leur besogne, la pelle à la main.

Y a-t-il quelque chose de nouveau dans le journal, monsieur? me dit la femme ?

Non, rien...

Rien de nouveau... mais, est-ce que les rois ne vont pas revenir?

Les rois!... quels rois?

Ah! je ne sais pas, moi... ça m'est égal lesquels... mais les rois de France enfin... Parce que, voyez-vous, s'il y avait des rois, il y aurait une cour, de la grandeur, de la tranquillité.

- Et puis, ajoute le mari, du moment que ça n'a pas pu marcher avec Rochefort, il faut reprendre les rois de France.

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Là-dessus il cria : hue ! à son petit bidet. La femme répéta : hue ! Pierrot!... Et la charrette s'éloigna.

Cette conversation me rappelait une autre conversation que j'avais eue avec un cocher de remise, le 4 septembre 1870. Ce cocher était dans le délire... Il fouettait son cheval, le faisait courir au triple galop et criait de toutes ses forces : Vive la République ! pendant que je le payais.

Ah ! monsieur, me dit-il, la République ! Rochefort au pouvoir ! C'est le plus beau jour de ma vie! Et puis le comte de Paris va revenir... Il sera roi de France et ce sera aussi le plus beau jour de ma vie, parce que, voyez-vous, moi je suis deux choses à la fois : républicain d'abord et puis ancien postillon du roi Louis-Philippe.

Vendredi, 23 juin. Visite à M. Perrin. Il va quitter la direction de l'Opéra pour prendre le gouvernement du Théâtre - Français , et c'est M. Halanzier, selon toute apparence, qui le remplacera rue Le Peletier. Mais M. Perrin s'occupe cependant de la réorganisation de l'Opéra et de la remise en mouvement de cette grande maison. Je le trouve sur la scène. Les petits sujets et les choryphées répètent, en costume de danse, pour la première fois, depuis la fermeture du théâtre.

Elles sont une trentaine de danseuses, éparpillées par petits groupes, leurs robes de tarlatane blanche éclairant la demi-obscurité du théâtre ; les unes causent avec animation entre deux portants; une autre, penchée, rattache le ruban de son soulier; une autre, debout sur ses pointes, fait, toute droite et comme piquant le plancher, un assez long parcours, puis retombe sur ses pieds, après une pirouette, en disant, avec un geste le plus gentil du monde : « Qu'est-ce qu'elle me chantait donc, maman, que j'avais perdu mes pointes! Je savais bien que non, moi ! » Et elle refait, triom- phante, une nouvelle petite promenade sur les pointes. Enfin, une de ces scènes que mon ami Degas a bien souvent dessinées d'une main si juste et si précise, avec tant de finesse, d'esprit et de vérité. Je m'approche d'un groupe la conversation est pleine d'entrain. C'est une petite choryphée blonde et fort jolie qui raconte la chute de la colonne Vendôme.

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LES LETTRES ET LES ARTS

J'étais là, dit-elle, au premier rang. J'ai acheté une complainte qu'on vendait rue de la Paix, je l'ai apprise par cœur.

Chante-la, chante-nous-la.

Oh ! non, pas ici.

On insiste, elle cède, et, d'une voix aigrelette, elle fredonne une com- plainte dont je n'ai retenu que ce couplet :

Enfin, il faut qu'il succombe A cinq heures trente-cinq ! Quel exempl' pour Henri cinq ! La colonn' s'incline et tombe Et Napoléon premier S'abîme dans le fumier.

D'ailleurs, au moment la jeune chanteuse commençait la morale de

la complainte :

Peuple, apprends par cette histoire A n' plus porter...

Une voix s'éleva, la voix du maître de ballet, qui interrompit brusquement la chanson : A vos places, mesdemoiselles, à vos places !

Toutes, d'un seul mouvement, s'envolèrent, comme une compagnie de perdreaux, et je vis la double rangée des choryphées venir se mettre bien correctement en ligne sur la scène.

Je ne pouvais pas quitter le théâtre sans avoir présenté mes respects à madame Monge, la concierge du petit passage noir. La concierge de l'Opéra a toujours été un personnage historique. Madame Monge a remplacé la célèbre madame Crosnier, qui fut, depuis la Restauration jusqu'en 1854, la farouche et incorruptible gardienne des coulisses de l'Opéra. Je la vois encore, la jnère Crosnier, enfermée dans sa guérite, avec ses yeux perçants, son grand bonnet de linge tuyauté, et je l'entends s'écrier d'une voix aiguë, d'une voix terrible : « allez-vous? Votre nom? On ne passe pas. » Mais, quand elle voyait apparaître les grands habitués de l'Opéra : M. Aguado, M. de Morny, M. de la Valette, M. Daru, M. de Montguyon, Meyerbeer, Auber, Roqueplan, Scribe, le docteur Véron, etc., etc., elle changeait aussitôt de visage, et devenait aimable et souriante autant que le lui permettait sa

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figure rébarbative. C'étaient des amis, ceux-là, et ils s'arrêtaient, et ils causaient pendant quelques minutes , gens du monde et gens de théâtre , avec cette concierge légendaire. Ces brillantes relations, c'était toute la joie, tout le bonheur de la mère Crosnier. Par malheur, elle eut un fils, et, par malheur, il se trouva que ce fils fut un homme très intelligent qui se mit d'abord à écrire quelques articles de journaux et quelques vaudevilles; puis, à faire des affaires; puis à faire fortune. Sa première pensée fut aussitôt de tirer sa mère de cette loge de concierge. Elle jeta les hauts cris. Jamais, jamais elle n'abandonnerait l'Opéra; c'est qu'elle avait vécu, qu'elle mourrait ! En 1830, son fils devint directeur de la Porte-St-Martin : elle resta concierge. Crosnier prit, en 1845, la direction de l'Opéra-Comique, et, à deux pas de là, de l'autre côté du boulevard, sa mère tirait le cordon. Enfin, Crosnier devint riche, tout à fait riche, et député de Loir-et-Cher, en i852, avec sa mère, obstinément concierge. Mais les choses prirent un aspect absolument tragique lorsqu'il fut nommé administrateur général de l'Opéra pour le compte de la liste civile. Une mère concierge, passe encore; mais une mère pour concierge , cela devenait impossible . Il fallut expulser madame Crosnier manu militari. Elle résista, se débattit, succomba, fut arrachée de sa loge, et mourut, je crois, peu de temps après. Madame Monge hérita du cordon et des belles relations mondaines et artistiques de madame Crosnier.

Il y avait foule aujourd'hui dans la loge de madame Monge; une vingtaine de choristes, machinistes, mères de danseuses, y étaient entassés, et tous, attentivement, écoutaient le récit que cette brave femme leur faisait, avec la plus sincère émotion, de la bataille qui s'était livrée, le 23 mai, autour de l'Opéra. Elle était restée là, dans sa loge, seule avec deux machinistes qui n'avaient pas quitté le théâtre.

Les fédérés se battaient bravement; plusieurs, jusqu'à la fin, restèrent dans la cour, tiraillant, par la porte entre-bâillée, sur les troupes qui arrivaient par la rue Drouot. Tout d'un coup, on entend des cris : Vive la ligne! Les fédérés, tous blessés, se sauvent et se réfugient dans les caves.

Et alors, dit madame Monge, la porte s'entr'ouvre, et je vois apparaître

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LES LETTRES ET LES ARTS

un petit fourrier, la tête et le fusil en avant. Ah ! quand j'ai vu ce pantalon rouge, j'ai compris que c'était fini, et que l'Opéra était sauvé!

Mercredi, 28 juin. Comme il a être heureux aujourd'hui, M. Thiers, et comme il méritait bien cette joie ! 11 a passé, au Bois de Boulogne, une grande revue de cent mille hommes; son armée a défilé devant lui, car c'était bien son armée. Trois cent mille Parisiens étaient là, et de longues acclamations, pendant quatre heures, se sont élevées au passage de chaque bataillon; on ne pouvait se lasser de ce spectacle. Ainsi donc, Paris était encore debout, il y avait encore une France, et nous avions encore une armée. En regardant défiler ces charmants, alertes et vaillants petits soldats, en voyant rouler ces canons et passer au galop ces quarante escadrons, je me rappelais l'admirable lettre de Dumas et je me disais : « Comme nos malheurs seraient vite réparés si nous avions seulement ces dix années de sagesse et de raison ! »

LUDOVIC HALKVY.

y- ;

NEY

SUR UN DESSIN DE MEISSONIER

Petit soldat, secrète et suprême espérance, Avant que le soleil des revanches ait lui, Viens un peu regarder ce Maréchal de France Afin d'être, à ton heure, aussi Français que lui.

Il était, comme toi, fils de la vieille Gaule : La frontière passait au large en ces temps-là Il partit, comme toi, le fusil sur l'épaule, Comme tu t'en iras gaiement il s'en alla.

L'Invasion, pareille à quelque hydre de Lerne, Livrait à la Patrie un assaut furibond : Bravement sur le monstre il vida sa giberne Sans souci de savoir ce qui restait au fond.

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LES LETTRES ET LES ARTS

Tellement, qu'un jour vint, où, mâchant la cartouche, Comme il n'en trouvait plus qu'une dernière encor. Il vil, quand il voulut la porter à sa bouche, Qu'elle était de velours semé d'abeilles d'or

D'un peu de plomb roulé dans quelques grains de poudre

La Fortune avait fait le hochet souverain

Que brandit, comme un Dieu qui balance la foudre,

Le maréchal éclos dans le conscrit du Rhin !

On était fier de lui, là-bas, dans sa province, Et l'on se racontait, par les camps ébahis , Lorsqu'il fut devenu Grand-Aigle, Duc et Prince, Que son père cerclait des tonnes, au pays.

Quand il passait devant les troupes en parade Plus d'un brave poussait du coude son voisin ; L'Empereur le traitait de pair à camarade, Le Roi qui vint après l'appela : « Mon cousin. »

Il demeura très pur dans les guerres lointaines ; Étant fort, il avait la parfaite bonté, Et nul ne fut, parmi nos rudes capitaines, Plus superbe soldat avec simplicité.

A voir l'homme au repos qu'un grand art nous retrace, Glabre, haut cravaté comme un tabellion, Qui donc se douterait que, par moments, sa face Avait les froncements d'un mufle de lion ?

Quand, l'œil chargé d'éclairs, dressant toute sa taille, Le chapeau de travers sur ses courts cheveux roux, Lancé comme un boulet, il trouait la bataille, Et prenait au collet la Victoire en courroux !

NEY

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Tous ces beaux cavaliers qui lui font un cortège Ont des noms fulgurants : Ulm, Magdebourg, Eylau ; Krasnoé pour le suivre a secoué sa neige ; Dans l'ombre, ce dernier s'appelle Waterloo.

S'il finit mal ou bien, ce n'est pas ton affaire : Sans t'en inquiéter commence comme lui ; A son endroit, vois-tu, l'on fut un peu sévère, Il a pu se tromper, mais il n'a jamais fui.

Petit soldat, secrète et suprême espérance, Lorsque nous te suivrons des yeux, le cœur battant, Songe au Français que fut ce Maréchal de France, Et, le grand jour venu, tâche d'en faire autant!

VICOMTE DE BORRELLI.

L'HISTOIRE PAR LES EVENTAILS POPULAIRES

(1719-1789)

L'idée m'est venue que l'histoire tout entière du xvme siècle, avec ses folies, ses grâces, ses coquetteries, ses flons-flons merveilleux et ses entraînements populaires, pourrait se lire sur un éventail. De la Régence au Directoire, de Law aux agioteurs du Perron, la mode a conduit la France plus sûrement que la politique, et comme si nos pères eussent voulu affirmer leur frivolité, ils ont marqué leurs gloires ou leurs égarements sur des écrans légers , comme on écrirait sur le sable. Toute leur vie est là, naïvement racontée, mieux que dans les mémoires ou les récits pompeux; cela se devait, l'éventail est leur caractère même, souple, railleur, frondeur aussi, inconsistant et périssable.

Et je ne veux point parler ici des objets de luxe, peints par un Watteau, un Boucher ou un Fragonard, colifichets admirables réservés aux grandes dames; c'est de l'autre, du vulgaire, du simple, gravé au hasard, enluminé inconsidérément, barbouillé même et découpé le plus souvent, que je veux tirer mon histoire. Sa filiation n'est point difficile à établir; venu de Callot

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et d'Abraham Bosse, par les coquettes du grand siècle, longtemps sévère et contenu, il s'était réservé pour des jours meilleurs, les gens en verve peuvent chanter et rire sans plus de crainte. Le voici tout à coup transporté, comme à souhait, en pleine réjouissance; Monseigneur le duc d'Orléans, régent de France, n'engendre pas les rancœurs ni les tristesses! Gomme dit la chanson, la nation tout entière est folle, folles les princesses et les dames, fous les princes, fous les seigneurs ! Il devint fou à son tour, très fier de se compromettre en semblable compagnie. Tantôt, il passera à la politique, il raillera l'Europe soulevée, accompagnera en Pologne le roi Stanislas, courra les théâtres à la suite de la Cour. Il racontera par le menu les naissances royales, les mariages souverains; il s'émerveillera des ballons, de La Fayette aux lointaines équipées ; puis, il dira les murs de la Bastille détruits, la royauté chancelante, la royauté morte, la Révolution terrible, horrible, sublime et folle elle aussi, à la façon des seigneurs du vieux temps. A l'extrême fin du siècle, il chantera les épopées guerrières de Bonaparte, il célébrera les victoires et la paix glorieuse ; il montrera les plus grands empereurs soumis et domptés, la France agrandie.

En dépit de ses origines anciennes, l'éventail populaire est bien réellement sous le Système. Au milieu du règne précédent, les très petits artistes, les pauvres ouvriers qui le fabriquaient, se distinguaient à peine des doreurs sur cuir.

Une existence définitive leur est assurée, en 1719, quand l'art du grand siècle tombe peu à peu sous les empiétements galants des nouveaux venus. Claude Gillot, prédécesseur de Watteau, accommode la vignette au ton du jour, et l'éventail à bon marché, celui qu'on vendra dans les théâtres et dans les fêtes, se pare de figurines gravées, que des femmes enluminent à la grosse, et qui vont pénétrer partout. Des rivaux lui viennent des Indes orientales, de Chine même, mais ils ne plaisent que par leur tournure singulière et leur coloris brillant. Ceux de France redisent les faits connus de tous, ils esquissent dans une forme naïve la silhouette gracieuse des actrices en renom, des favorites à la mode; ils ont le pas chez les bourgeoises. Amis d'une heure, ils disparaissent, promptement déchirés et remplacés par

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d'autres, d'où le nombre aujourd'hui si restreint des survivants, et leur prix

souvent supérieur à celui d'œuvres plus habilement traitées. Dans les rues

peu de femmes sortent sans ce complément de toilette indispensable; elles

ne le quittent pas plus que l'homme ne laisse son épée.

Les poètes chantent ces riens, ils brodent de longs poèmes sur la feuille

délicate « amante d'Éole ». Lemierre compose un quatrain célèbre, le meilleur

peut-être de son lourd bagage littéraire :

Dans le temps des chaleurs extrêmes, Heureux d'amuser vos loisirs, Je saurai près de vous appeler les Zéphyrs, Les Amours y viendront d'eux-mêmes.

Dans une pièce de comédie, Ninette à la cour, le confident du prince

Astolphe, qui veut séduire Ninette, lui explique la théorie de l'éventail.

Malheureusement cette scène, imaginée par Favart, ne concerne point les

brimborions qui nous occupent ; ceux-ci n'ont rien de charmant ni de

poétique; destinés aux bourses modestes et voués au caprice d'un moment,

ils ne tenteraient même pas Ninette, ils ne sont jamais :

Le sceptre et la folie Qui commande à tous les mortels.

S'ils empruntent aux rondes populaires leur principal attrait, ils se garderaient bien de s'embarrasser de phrases épiques et sonores, que les gens comprendraient à peine. Tout au contraire, ils reprennent les vieux Pont-Neuf, entre autres celui du mirliton, remis à la mode par de Meuse, et qui devait venir jusqu'à nous avec des variantes. Plein de sous-entendus égrillards ou bien de malices cachées, le refrain du mirliton s'empara des vignettes et des écrans. Il y eut des rubans, des étoffes au mirliton. Les louis d'or frappés en 1732 en gardèrent le nom, les satires politiques elles-mêmes s'inspirèrent de la ritournelle :

Dubois gardé par Cerbère, Voyant venir le Régent, Lui dit : que venez-vous faire ? Il n'est point ici d'onguent Ni de mirliton, mirliton, mirlitaine, Ni de mirliton dondon !

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Un jour, en 1727, l'éditeur Grépy imaginera de faire vendre à la porte de la comédie un éventail, avec le portrait de Babet la bouquetière. La grande belle fille et bonne dit-on y est représentée, lutinée par un seigneur, en présence de deux dames qui en manifestent leur dépit. Babet offrait ses violettes aux abords du théâtre, elle y était connue et fort admirée; l'histoire rapporte même qu'un prince de Courtenay lui prenait volontiers le menton au passage et l'embrassait au retour. En fallait-il davantage pour que de simples marquis lui baisassent les mains, pour que des traitants voulussent garder son portrait ?

La mode de s'éventer dans les salles de spectacle, en hiver comme en été, fît que les dames ne se passèrent plus de cet objet devenu nécessaire. La légende veut que Christine de Suède, consultée au siècle précédent par quelque belle Française sur l'opportunité de jouer de l'écran même pendant les froids, reçut de la Princesse cette boutade sévère : « Portez-en ou n'en portez pas, vous n'en serez pas moins éventée pour cela ! » Alors, pour lui prouver combien les Françaises dédaignaient les impolitesses étrangères, toutes les désœuvrées s'étaient armées d'éventails fébrilement agités en présence de la Reine.

Le duc de Richelieu écrivait en 1729 : « Les petits éventails ne sont plus à la mode, on les porte presque aussi grands que l'année passée. On sait que depuis bien des années, les dames en ont l'hiver comme l'été. » Leur taille permettait les histoires, laissait un champ plus vaste aux couplets railleurs, aux rébus même dont on les surchargeait. Agités à la lueur des bougies, ils paraissent de grandes ailes blanches scintillent les paillettes d'or.

Les voici devenus frondeurs. Ils se moquent des jansénistes ou les défendent; ils exaltent le diacre Paris, ses miracles, ses bonnes œuvres passées, ou bien ils les tournent en ridicule, suivant les passions du jour. Tout à coup, au fond d'une province, un scandale retentissant éclate et déchaîne les colères. Un jésuite, le P. Girard, recteur du collège de Toulon, s'est compromis sottement dans la plus misérable des aventures galantes. La demoiselle Cadière, sa pénitente, l'accuse positivement de libertinage; dans un tête-à-tête pieux le recteur s'est oublié ; c'est la fille qui le jure ; entre son affirmation

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et celle du jésuite, la rumeur publique n'hésite pas. Ah ! ces hommes

noirs ! Les haines portées à la compagnie grandissent de la faute d'un

des siens; les moins exaltés réclament le bûcher à tout le moins. Mais, à

la surprise générale, et quelque dépit qu'en eussent ressenti les juges

eux-mêmes, le parlement d'Aix prononce l'acquittement du prêtre, et la

remise de la pénitente à ses parents qui devront l'engager à mieux vivre.

Alors, comme on vient précisément de fermer le cimetière de Saint-Médard

pour empêcher les miracles de Paris, d'un saint, d'un ascète, on compare

l'ordonnance sévère au jugement d'Aix. Qu'importe ! disent les adversaires

des jésuites, en s'adressant au peuple :

Ils condamnent Paris, vous voyez ses miracles! Ils délivrent Girard et vous le détestez.

Au fond, Paris ou Girard ne comptaient guère ; ce qu'il fallait aux foules alors comme aujourd'hui, c'étaient les choses grasses à mettre en vaudevilles, les scandales à tourner en chansons. Un éventail médiocre, vilainement pein- turluré par un dessinateur de bas étage, représentait l'autel de l'amour. Autour, un dindon, un hibou, un crapaud, un perroquet, sottes bêtes figurant les tenants du prêtre ; au-dessus, Cupidon armé d'un carquois et de flèches empennées. Cette œuvre était lyonnaise ; elle montre la décentralisation caricaturale dûment établie; Paris n'était point seul à se gaudir de semblables aventures.

Les rubans entrent en danse à leur tour, peut-être lyonnais eux aussi, mais grotesques à coup sûr. Cramoisis, violets ou rouges, ils montrent la fille offrant son cœur brûlant à un homme coiffé d'une barrette. Les dames ne dédaignèrent pas les rubans à la Cadière; on en fit même de noirs pour le deuil ! Entre temps, des gens habiles composèrent un anagramme sur le nom du jésuite pour expliquer son acquittement inattendu :

Jean-Baptiste Girard Abi Pater, ignis ardet.

Va-t'en mon père, laisse brûler les feux! Avec les rébus, les refrains et les charades, les éventails bientôt anéantis, ce fut tout ce que les colères religieuses surent inventer.

L'HISTOIRE PAR LES EVENTAILS POPULAIRES

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Les histoires vont vite et les engouements ne durent guère en France ; au temps du roi Louis XV, les chansons naissent d'un rien, amusent le peuple pendant quelques semaines et disparaissent à jamais, replongeant dans

l'oubli les colifichets démodés. Un mot parfois incompréhensible, souvent

incompris, fait une fortune singulière et, depuis le Roi jusqu'au dernier pâtre,

il émeut et intrigue tout le monde. Que signifiait au juste ce terme d'allure,

employé à tort et à travers, entre 1732 et 1734, qui inspira les chansonniers,

fournit des sujets aux éventaillistes et aux marchands d'étoffe ? L'allure,

était-ce l'habileté d'aucuns, l'adresse de certains? Etait-ce marcher avec son

siècle, a être dans le train » comme nous dirions aujourd'hui? Etait-ce une

allusion gauloise à quelque aventure, le masque dissimulant des revendications

politiques ? Qui le pourrait dire à présent ? Les premiers couplets faits sur

ce thème comportaient dix strophes dont voici la première :

Voilà le mois de may, mon cousin,

Faut changer de maîtresse...

Je n'en changeray pas, mon cousin,

Car la mienne est trop belle, mon cousin.

Allons ! mon cousin, ma cousine, mon cousin.

Allons mon cousin à l'allure !

Le Roi lui-même ne dédaigna pas de railler ses amis sur ce rythme

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populaire. Quand le comte de Clermont, abbé de Saint-Germain-des-Prés, quitta la belle Camargo, sa maîtresse, pour mademoiselle Leduc, arrachée à prix d'or au fils de Samuel Bernard, il mit cette dernière sur un pied qui fit murmurer les moins prudes. On vit un jour de jeudi saint aux Ténèbres de Longchamps, la belle fille étalée dans un carrosse à six chevaux, gros comme des ânes. « Cela était de la dernière magnificence », assure Barbier, qui l'avait entrevue, mais la cour tout entière s'émut. La maîtresse d'un dignitaire de l'Eglise ! les jalousies coururent bon train à la suite de l'abbé ; sa mère le gourmanda, ses parents l'invectivèrent, Louis XV, ayant pris sa plume royale, tourna de son cru la ritournelle suivante :

Un char à ta catin,

Mon cousin. Ce n'est pas son allure ! Le coche à Pataclin,

Mon cousin Et un habit de bure,

Mon cousin. Ah! voilà l'allure, mon cousin. Ah ! voilà l'allure !

Les écrans ne manquèrent point l'occasion, mais n'ayant pas les immunités royales, ils se cantonnèrent dans une note plus tranquille.

Dans l'un de ces écrans, mademoiselle l'Allure danse au son d'une viole, au milieu d'un médaillon gravé. Au bas, un éventail à demi fermé avec un couplet :

Voilà un éventaille (sic), mon cousin,

De plaisante figure. Admiré son dessein, mon cousin, Mais non pas la peinture. Elle est à l'allure, mon cousin, Mon cousin à l'allure !

Çà et là, sur la feuille légère, de bons conseils semés au vent :

Se fier à sa catin, mon cousin, Croire un Normand qui jure, Prêter à un Gascon, mon cousin, C'est une pauvre allure, mon cousin, Voylà, mon cousin l'allure, mon cousin, Voylà mon cousin l'allure!

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Les figurines y portent le délicieux costume du temps, les robes sans

taille, les paniers fort larges. Sur une gravure à l'eau-forte à peine poussée,

les enlumineurs ont étendu leurs gouaches épaisses rehaussées d'or. Parfois

les personnages se découpent et se collent sur des écrans de carton épais ;

le plus souvent l'éventail demeure entier et son revers est orné de roses,

comme les faïences rustiques. Les plus recherchées de ces feuilles se

fabriquaient chez Bouchon, fournisseur attitré des plaisirs parisiens. Déjà la

pastorale pénètre dans les modes, les paysans tiennent une bonne place :

Lucas, Guillot et Mathurin, Tous trois de fort bons drilles, Disoient pour bannir le chagrin, Mettons pinte sur chopine,

Mon cousin. Ha! voilà l'allure, mon cousin. Ha ! voilà l'allure !

Avant le lever du rideau, les salles de spectacle résonnent de cris divers : « Qui veut mes écrans à deux sols l'un ? Voyez les personnages de la pièce ! » Et de fait, l'actualité théâtrale apparaît sur les feuilles. Un éventail de 1733 se compose de petits compartiments, sont reproduites les scènes à la mode; à droite, par exemple, un tableau de V Embarras des richesses, de l'abbé Soûlas d'Allainval, joué au théâtre italien, en 1725. Plus bas, un motif gracieux tiré de YHeureux Stratagème, de Marivaux, lequel n'est point encore de l'Académie. Un troisième médaillon reproduit la Veuve coquette, essai joyeux de M. Desportes, fils du célèbre peintre d'animaux. Au-dessous, voici le couplet noté en musique du Départ de l' Opéra-comique, représenté à la foire Saint-Laurent, le 28 juillet 1733, et à la plume alerte de Pannard de Nogent-le-Roy. Les charmantes figurines de Gillot ont été copiées sans vergogne, celles de Watteau elles-mêmes n'ont pas été épargnées. Dans ce pêle-mêle joyeux et musqué de petits personnages sautillants, badins, enjoués, la gaieté française circule et frétille.

Une pièce eut surtout les faveurs du public cette année-là même, c'est la Tante dupée, qui avait été donnée en présence du Roi, dans le courant de 1731, par des comédiens de moins de quinze ans. Écrans, éventails,

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LES LETTRES ET LES ARTS

papiers de tentures, tout se para de cette bonne tante, et lui fit une réputation. Un des écrans montrait le fils de l'acteur Boudet, âgé de cinq ans « qui y dansa une entrée de sabottier, qui fit courir tout Paris ». Le petit Boudet chantait en fournissant un pas de son invention :

Quoique je ne sois qu'un nabot, Je sçais remuer le sabot, Ma danse est encore imparfaite, Mais j'espère qu'en peu de temps, Mes petits petons... tourlourirette, Vaudront bien les grands !

Cet espoir mettait la salle en belle humeur, on se disputait les écrans le bonhomme était représenté. Le plus commun de ceux-ci, outre la Tante dupée, renfermait une scène de Don Quichotte de la Manche, une du Je ne sais quoi, comédie du sieur de Boissy, et une vieillerie de Scarron, intitulée Jodelet maître et valet, pièce du répertoire reprise de temps en temps.

C'était toujours Crépy qui répandait cette marchandise facile dans le public; ce qu'il en fit est incalculable, et pourtant vingt ou vingt-cinq à peine de ces objets sont venus jusqu'à nous. L'éventail à la belle chanteuse montrait des dames affublées de ces paniers « qui avoient au moins trois aunes de tour », de même aussi « le Galant ». « La Coquette » est une jeune dame, sans doute quelque Leduc ou quelque Camargo, en train de prendre le

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thé. Dans un médaillon, à gauche, une fille des champs portant une corbeille s'écrie : « Je vais en vendange remplir mon panier ! » On devine aisément de quelles vendanges parle Margot l'avisée, dans un moment les plus humbles donzelles s'attaquaient résolument aux Princes du sang, aux Rois même. « Cette éventaille est magnifique, assurait un quatrain imprimé sur la feuille :

Cette éventaille est magnifique, Mais défectueux en cela, Que pour la mettre en musique, Il faut dire un sol la mi la. »

Un sot l'a mis ! Mais ce sot n'était pas si bête, car à la faveur de ces transparentes allusions, les frondeurs ou les gouailleurs tiraient de leur bourse les deux sols nécessaires, et riaient tout leur saoul. « La Coquette » ne s'en fâchait pas, car si elle se fût reconnue le rire lui eût fait payer gros un instant de colère.

Et quasiment tout à coup les comédies, les costumes, les mœurs, dispa- raissent des éventails ; ceux-ci vont chercher leurs sujets dans la politique étrangère, la seule permise alors ; ils raillent l'Europe bouleversée par les événements de Pologne. Même le mariage d'un Mole avec la fille de Samuel Bernard, d'un agioteur banqueroutier, ne peut détourner longtemps les Français de leurs préoccupations. Au fond, on avait beaucoup blâmé Louis XV de s'être mésallié à une Leczinska, mais le caractère du roi de Pologne déchu ne déplaisait point. La sympathie populaire se trahit dans les estampes plus que dans les chansons ou les hommages officiels :

Est-il Roi, ne l'est-il pas Ce prince qu'on déplore ? Fuit-il ? Va-t-il au combat ? C'est ce que l'on ignore ! est-il ce pauvre Stanislas ? Le verrons-nous encore ?

Subitement rappelé dans son royaume, à la mort de son successeur Auguste II, Stanislas avait couru à Varsovie. La Russie soutient Auguste III, la France unie à la Sardaigne et à l'Espagne prête son appui au père de Marie Leczinska. Deux éventails naissent de ces événements. Le premier, naïvement gravé à l'eau-forte, bariolé de couleurs criardes, porte comme titre : « Nouveau

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jeu de piquet des nations de l'Europe ». Autour d'une table ronde, chacune d'elles figurée par une femme tenant un blason, s'apprête à jouer (1).

La France dit : J'ai la main, je joue la première. L'Espagne : J'ay trois rois, deux ass à la carte, je dis que trois rois sont bons. La Sardaigne : J'ay beau jeu! La Saxe : Mon jeu est embrouillé. La Russie : Faute d'un roy perdroit-je (sic) la partie? La Pologne : J'ay huitiesme, carte major et la main, j'espère que la fortune secondera mon ambicion. L'Angleterre : La crainte de payer les carts (sic) m'empêche de jouer, la prudence me guide. Le Turc à cheval, en dehors de la table de jeu s'écrie : Si vous ne quittez le jeu, je déchirerai les cartes ! Le Persan lui répond : Seigneur Turck, Perse vous fera changer de note ! Un personnage non assis à la table dit : Jouer sans avantage, le commerce pourra payer les carts. La Hollande murmure des paroles inintelligibles. Le Pape, qui n'est pas sur sa chaise : Je ne scay pas le jeu ; je prie Dieu pour la paix ! La Prusse : Je regarde jouer, mais je n'en pense pas moins !

Pour un objet léger et sans prétention, la situation n'est pas si mal indiquée. Mais bientôt la guerre est déclarée, la France entre en lutte avec l'empereur Charles VI. Vite les éventaillistes se mettent à l'œuvre. Des estampes représentent le Bal des nations, on les copie, on les traduit sur les éventails ou les écrans.

Ce sont de belles dames parées pour une danse de travestis. Toutes celles qui tenaient les cartes tout à l'heure s'apprêtent à valser. La France chante sur

l'air du Bel Age :

Je suis certaine De bien cabrioler, Rien ne me gêne, Je veux me signaler. Je connais mes appas ; Sur tout j'aurai le pas, D'un beau bouquet parée, Que Charles détacha De sa livrée.

(1) M. Germain Bapst possède un de ces éventails les légendes françaises ont été traduites en hollandais.

L'HISTOIRE PAR LES ÉVENTAILS POPULAIRES 47

Et l'Espagne de suivre son alliée :

Je suis gaillarde, La France est avec moi. La Savoïarde M'assure de sa foi. Bien tost un Polonais, Dansant à nos souhaits Dont nous serons bien aise. A son tour dansera La Polonaise !

Promesses d'éventail! Réfugié à Dantzig devant son rival heureux, Stanislas lutte sans espoir. En vain le comte de Plélo accourt avec des troupes de France, fait l'assaut des retranchements russes, il est tué, les siens sont faits prisonniers ; Leczinski s'évade dans une barque de pêcheur. La Reine sa fille ignore l'issue désastreuse ; par ordre de Louis XV la Gazette de France, imprimée exprès pour elle, mentionne des victoires.

Mais la nouvelle malheureuse s'est répandue, il serait fou de la vouloir celer plus longtemps. Un éventail montre « La ville de Dantzicq rendue à la Russie. Tout capitula ». Par une porte Stanislas s'enfuit avec une compagnie à cheval. Le roi de Pologne n'est plus désormais que le pauvre duc de Lorraine.

Des trônes s'écroulent, d'autres naissent. Don Carlos, fils de Philippe V, arrière-petit-fils de Louis XIV, est passé en Italie. Il combat l'Empereur, entre à Naples le 26 mars, et se fait couronner roi le 15 mai 1734. Barbier disait de lui : « Le voilà paisible possesseur du royaume de Naples, il ne tardera guère à s'emparer de celui de Sicile, et par l'événement ce fils d'un second lit sera un puissant prince, roi de Naples et de Sicile, duc de Parme, de Plaisance et de Toscane. Voilà l'ambition de la Reine bien remplie ! »

Toutefois les marchands ne perdent pas de vue la vente journalière d'œuvres moins élevées. Josse fabrique dans la rue aux Ours des écrans qui sont destinés aux grandes foires de France, et que les trafiquants de ces marchés conservent comme souvenir. Tel est l'éventail se trouve dessinée « La foire de Beaucaire en Languedoc » (sic), avec ses baraques en plein vent, ses campements, ses tréteaux forains. Il livre aussi dans les plus justes prix : « Le mariage du duc de Lorraine avec l'Archiduchesse, fille aînée de

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leurs MM, II. », et, suivant les goûts, en fournit des modèles argentés ou dorés, une gouache solide ou bien une aquarelle légère.

Huit ans se sont passés. La Diète de Francfort vient d'élire l'Electeur de Bavière en qualité d'empereur d'Allemagne et de roi des Romains, contre la reine de Hongrie soutenue par l'Angleterre. Le maréchal de Belle-Isle , ambassadeur de France, avait été l'arbitre des destinées impériales; dérogeant à l'étiquette, il avait remis à la Diète ses pleins pouvoirs rédigés en français, contrairement à l'usage qui exigeait le latin dans les actes. Dans l'éventail qui fut gravé à cette occasion, le Maréchal, costumé en Mars antique, montre au nouvel Empereur le testament de Ferdinand Ier, et la reine de Hongrie lui présente la Pragmatique de Charles VI.

Dans un coin, un Anglais et un Hollandais surveillent la scène, l'un braquant une lunette d'approche sur le nouvel Empereur, l'autre fumant placidement sa pipe. Pour les Anglais, l'ingérence française n'était pas sans mécomptes; les belles dames d'outre -Manche s'étaient passionnées pour la reine des Hongrois; la duchesse de Marlborough s'était mise à la tête d'un mouvement qui devait aider la princesse à coup de livres sterling. L'atti- tude du personnage gravé sur l'éventail est donc clairement expliquée, et cette fois encore l'œuvre populaire ne s'égarait pas; c'est le dépit qu'elle a voulu peindre.

Mais, comme si les bourgeoises se fussent subitement désintéressées des éventails, les voilà presque disparus et oubliés ! Boguet, Chevalier, Hébert ou madame Vérité ne s'abaissent plus à ces besognes vulgaires et dédaignées. Les seuls admis sont des chefs-d'œuvre de dessin ou de peinture, les autres sont mis à l'écart pour de longues années. D'ailleurs, la Chine en inonde la France; les abbés de cour, les dames, la Pompadour elle-même s'en fournissent à bon compte; Lazare Duvaux, bijoutier, en vendait à la maîtresse du Roi une douzaine moyennant 72 livres, qui arrivaient en droite ligne de Nankin.

C est à peine si, de temps en temps, quelque maigre échantillon français apparaît à la devanture des boutiques; on n'y prend plus garde. La mode, cette coquette, en est lassée. La collection Hennin, à la Bibliothèque natio-

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nale, conserve un curieux projet, mais fut-il exécuté jamais? C'est une course de taureaux fournie par des toréadors en miniature, des enfants qui avaient donné au Roi une représentation-bouffe en 1760, comme leurs anciens avaient joué jadis la Tante dupée. ce Combat du terrible torreau représenté par des enfants en présence de Sa Majesté Louis XV, roi de France et de Navarre. » Tout le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé ; ou bien ce sont des adaptations de scènes champêtres destinées à l'illustration , ou bien de médiocres gravures, barbouillées par des peintres à la grosse.

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Ni la mort du roi Louis XV, ni l'avènement de Louis XVI ne désensor- celèrent les éventaillistes du commun. Tandis que les tabatières et les boîtes se couvrent de petits sujets gravés représentant le jeune couple royal ou La Fayette, le héros des guerres d'Amérique, les écrans s'embarrassent de guirlandes de fleurs, de sujets pastoraux mis à la mode par les prétendus amants de la nature. Un jour pourtant, au milieu des graves préoccupations politiques la France commençait à s'agiter, l'invention d'un physicien ressuscita les éventails. Les ballons de Montgolfier arrivaient tout à point, et comme sur commande, pour détourner un peu les esprits de leurs spéculations philosophiques. La Cour saisit l'occasion et s'appliqua à grandir la découverte; elle donna cette pâture nécessaire aux Parisiens appauvris, désœuvrés et lassés. Ce fut du délire quand le premier globe de taffetas gonflé d'air chaud s'éleva dans les airs ; des espérances folles germèrent dans les têtes, les applaudissements enthousiastes saluèrent l'essai et proclamèrent le miracle. C'était le 27 août 1783; envolée du Champ-de-Mars sur le soir, au milieu d'une nuée de bruine, la machine aérostatique disparut vite à tous les yeux et alla tomber au village de Gonesse, qu'elle révolutionna. Deux moines assurèrent que cette dépouille flasque et déchirée pouvait être la peau d'un animal fantastique, de quelque démon foudroyé. Armés de fourches, de fusils, les paysans se ruèrent sur elle, la dépecèrent, et il ne fallut rien moins que l'entremise du curé pour la sauver d'une destruction complète. Les gens de Paris, en apprenant l'aventure, ne se tinrent pas de

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LES LETTRES ET LES ARTS

joie; on railla beaucoup ces « simples villageois », ces bonnes âmes crédules, et le lieutenant de police crut devoir prévenir le retour de semblables faits par une circulaire rassurante.

Le branle était donné; les éventaillistes consignèrent l'aventure de Gonesse sur leurs produits naïfs. La plupart redisaient la scène, les paysans armés,

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les moines, le curé protecteur. Les bourses les plus modestes tinrent à honneur de se munir d'un éventail au globe, tandis que les dames mettaient des ballons partout, dans leur chevelure, sur leurs rubans, dans leurs robes même. L'émotion s'était à peine calmée, que Montgolfier lançait à son tour un aérostat magnifique à Versailles. Tout aussitôt les écrans de célébrer ce nouveau succès, « cette victoire de l'homme sur les éléments », et sur l'un d'eux, on voit le globe de Versailles s'élever majestueux devant deux paysans stupéfaits.

Le 1er décembre 1783, les aéronautes Charles et Robert partirent dans une nacelle. C'était le premier pas vers le but entrevu et rêvé, l'homme volant dans l'air. Pour mieux marquer l'intérêt que la cour de France prenait à ces expériences, il fut convenu que monseigneur le duc de Chartres, accompagné du duc de Fitz- James, suivrait le globe à cheval pour assister à la descente. Le départ eut lieu à une heure ; à trois heures on atterrissait à Nesle. Presque aussitôt le Prince arrivait pour complimenter les courageux voyageurs. Charles descend, salue le duc de Chartres, lui fait signer le

L'HISTOIRE PAR LES EVENTAILS POPULAIRES

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procès-verbal et remonte dans la nacelle ; trente-cinq minutes après Charles arrivait au Lay.

C'était la victoire pour Charles et Robert, c'était pour la Cour un puissant dérivatif dont on usa et dont on abusa. Les privilèges ne se refusaient guère aux éditeurs d'estampes sur « les globes ». Des milliers d'éventails

CHAH o,_

se répandirent, les uns gravés sur papier parchemin très luisant, coloriés à la main, imitant les œuvres soignées. Sur les uns, c'est Robert en présence du duc, sur les autres une foule criant : Bon voyage ! On en fit qui portaient au recto le ballon des Tuileries, avec une chanson imprimée au verso sur l'air de Marlborough, ou sur celui de Y Amitié vive et pure. L'air de Marlborough patronnait des couplets étranges :

Tous les deux intrépides

Vont au gré, vont au gré du fluide,

Qui les fait en bon guide

Descendre à volonté.

Un syndic, trois curés,

Des seigneurs quantité !

La quantité de seigneurs se composait du duc de Chartres et du duc de Fitz-James.

Ceci se psalmodiait sur le rythme plaintif et doux de la Tendre Musette, et dans une autre strophe, l'auteur célébrait les coiffures au globe.

Le plus populaire et le plus apprécié mettait en scène toute la famille royale. A droite le Roi et la Reine, le comte et la comtesse de Provence, à gauche le comte d'Artois, sa femme et deux autres personnages. Tout

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LES LETTRES ET LES ARTS

cela enluminé et couvert de gouaches criardes. Une réclame versifiée exaltait

à la fois l'éventail et les princes :

Pour servir de contenanse (sic) Aux dames du temps présent, On ne pourroit, je panse, Trouver rien de plus charmant Que d'avoir la présence De notre Roi tout-puissant, Et la famille de France Avec le globe volant !

Tout à l'heure les mêmes feuilles peinturlurées diront la ruine du tyran; à ce moment elles vivent de lui, font des vœux pour a son auguste postérité ». L'éventail c'est l'homme même !

En France les plus belles choses font rire ; il advint qu'après avoir porté aux nues c'est bien le cas de le dire les ballons et leurs inventeurs, on les tourna quelque peu en charge. Une des plaisanteries les plus gauloises imaginait un physicien qui, pour gonfler des montgolfières, se servait de l'instrument de Molière rempli d'air chaud. Les grands hommes ont leurs misères; l'instrument en question avait parfois une autre destination, si bien ma foi, que, dans un moment d'oubli, le savant se trompait, et rendu plus léger que l'air, s'enfuyait par une fenêtre. Cette grosse plaisanterie eut un succès énorme, les estampes la mirent à toutes les sauces. Le plus ordinaire- ment la légende portait : « Mon pauvre oncle ! » et par la fenêtre ouverte on voyait un héritier éperdu d'apparence, mais joyeux au fond, qui regardait son malheureux parent se perdre dans le ciel. Le graveur Sergent, beau-frère du général Marceau, composa sur ce thème rabelaisien une de ses plus curieuses planches en couleur, et la Bibliothèque nationale conserve un éventail « à l'oncle » se voient encore les pliages de la monture.

Un an de succès en France, c'est un long bail. Les globes volants passion- nèrent les gens pendant une année au moins. Un aéronaute, nommé Blanchard, imagina dans les premiers mois de 1784, un vaisseau aérien dirigeable, qu'il se proposait d'expérimenter en mars. Au jour fixé, tout étant prêt pour l'expérience, et Blanchard allant monter dans la nacelle, un jeune militaire,

L'HISTOIRE PAR LES EVENTAILS POPULAIRES 53

légèrement ému, le baron du Pont du Chambon voulut l'y suivre. Comme on lui représentait l'impossibilité absolue l'on était de lui donner

satisfaction, l'officier s'emporta, tira son épée, et se précipitant sur la frêle machine, il la mit en pièces :

Blanchard allait contre le vent

Monter aux étoiles, Mais un militaire imprudent (sic) Accourut en ce beau moment

Et cassa les voiles

Du bateau volant.

On pense le scandale ! Blanchard, désespéré, voulut partir quand même,

54 LES LETTRES ET LES ARTS

car les foules n'étaient point tendres alors, et ceux qui ne connaissaient pas l'histoire commençaient à murmurer. Il s'éleva donc, sans la machine, en grand danger de se perdre, et alla tomber au pont de Sèvres. Les éventails ne manquèrent pas de raconter l'incident en figures maladroites, en vers macaroniques. On voit sur la plupart, de petites scènes enluminées, perdues dans des picotis de couleur.

Sur le verso de l'un d'eux on lisait une chanson assez habilement troussée, en l'honneur du voyageur intrépide, et du Roi :

L'autre jour quittant mon manoir Je fis rencontre sur le soir D'un globiste de haut parage, Il s'en alloit tout bonnement Chercher un lit au firmament Et moi je lui dis : Bon voyage!

Le poète félicite le « globiste ».

Non de maîtriser les hazards, Mais d'avoir fixé les regards Et de Louis et d'Antoinette.

Mais en dépit du Roi, de la Reine, des seigneurs, l'ennui naissait de l'uniformité. Quand le graveur-physicien Janinet et l'abbé Miollant, son com- père , résolurent de faire à leur tour un voyage aux étoiles , les ballons n'intéressaient plus. Le départ des deux aventuriers ayant été retardé par un accident, la foule d'abord houleuse rompit les barrières, se précipita sur le globe et le déchira. Ils ont volé, disait une chanson, mais dans notre bourse! Alors les caricatures tombèrent sur le graveur et sur l'abbé, drues comme grêle. Miollant, à cause de son nom, y était représenté en chat, Janinet, dit Asinet, en bourrique; tous deux bayaient aux corneilles devant leur machine lacérée. Le rire fou, le vieux rire gaulois, venait de prononcer la déchéance momentanée des aérostats ; il privait la Cour d'un puissant moyen d'amuser le populaire et de lui faire oublier la ruine financière et le désarroi politique. Les éventaillistes eux-mêmes dédaignèrent les globes, il n'en fut plus question.

Aussi bien la mode venait des écrans unis de papier vert ou striés de

L'HISTOIRE PAR LES EVENTAILS POPULAIRES 55

lignes polychromes « à la paysanne ». On portait des éventails même en hiver, dans le manchon « parce qu'une femme allant en société, s'en munit toujours pour se garantir de l'ardeur du feu, l'usage de présenter aux dames de petits écrans portatifs étant entièrement aboli (1788) ». Le plus souvent ils ne sont point de papier; ils sont « faits de canne légère ou d'autre bois très léger, dont chaque partie est enlacée par des rubans placés à des distances, et tourne à volonté dans tous les sens ».

Les particularités mondaines expliquent la disparition des figures pendant une ou deux années. Il fallait pour les ramener, quelque gros événement. Heureusement pour les marchands d'éventails, le peuple prit la Bastille. ÇA suivre).

HENRI HOUCHOT.

CHATEAUGOUBES

Quand il avait quitté Bordeaux pour venir à Maurice l'attendait la place de caissier d'une de nos maisons de commerce de ce temps-là, son thème était fait, son plan d'avenir arrêté :

« J'ai vingt-sept ans ; je me donne quinze ans pour faire ma pelote. A quarante-deux ans, je retourne à Bordeaux, pas trop déchiré j'y veillerai ; j'achète Château-Goubès, je fais moi-même mon vin que je me suis arrangé pour bien placer à Maurice ; je me marie ; j'ai deux enfants, un garçon et une fille, Gaston et Madeleine; et... et, ma foi, je me laisse vivre! ça durera ce que ça durera. »

Cinq ans après son arrivée à Port-Louis, sa maison fit faillite, il perdit jusqu'à son dernier sou. Il n'avait plus que dix ans devant lui, et tout était à recommencer.

Aux grands maux les grands remèdes. Il fit à son plan une modification : au lieu de se marier à Bordeaux, il se marierait à Maurice ; Gaston et Madeleine avanceraient un peu, voilà tout.

CHATEAU-GOUBÈS 57

Le point réglé, il chercha une dot. Or, c'était « un débrouillard, » comme on dit là-bas; nous autres à Maurice nous disons « un finus ». Il trouva. La femme de la dot n'avait ni père ni frère; une mère, si l'on veut, mais peu gênante. Était-elle veuve? ce qu'il y a de sûr c'est qu'elle n'avait pas d'enfant; là-dessus il n'aurait pas transigé. Après tout, il ne l'épousait pas pour la conduire dans le monde; bref, il mena rondement les choses, et, dix mois après, Madeleine naissait; Gaston lui avait cédé son tour.

Toute la fortune de Madame était engagée dans une propriété sucrière ; bonne propriété, pas trop de pluie, jamais de sécheresse, terre profonde, une jolie petite usine, une rivière pour irriguer au besoin. Oui; mais comme c'était géré! L'associé de Madame, son associé à lui maintenant heureu- sement — menait ça en dépit du sens commun. Après une petite campagne de dix-huit mois, l'associé était évincé; Monsieur prenait lui-même en main la queue de la poêle, achetait un nerf de bœuf, et ça allait marcher.

Le fait est que ça marcha.

La marque de la propriété n'était guère estimée sur la place ; « rien d'étonnant avec un pareil animal ! » Au lieu de s'entêter à la relever, ce qui est toujours un peu long, Monsieur trancha dans le vif et débaptisa le bien; ça s'appelait Mon Abri, ça s'appellerait... et parbleu, pourquoi chercher? ça s'appellerait Château-Goubès.

# # #

Six ans plus tard, la marque Château-Goubès était une des mieux cotées sur le marché. La propriété battait son plein. Encore quatre coupes, et il vendrait. Il réaliserait tout ; il secouerait la poussière de ses souliers, et il s'en retournerait chez lui, acheter l'autre Château-Goubès, et faire son vin. Il en avait assez de Maurice. Quel pays ! des imbéciles, des poseurs, des filous! Personne à voir; ce qui s'appelle personne ! Il y avait six ans qu'il était sur sa propriété, eh bien ! il ne se rappelait pas avoir une seule fois, pas une seule fois, eu quelqu'un de bien à sa table. Aussi, encore quatre ans : et puis, assez, assez!

58 LES LETTRES ET LES ARTS

Elle n'était pas bien gaie, en effet, la vie à Chàteau-Goubès. Jamais personne.

Ce n'est pas que Madame, quand elle avait quitté la ville pour venir s'enterrer à la campagne, y eût apporté le moindre parti pris d'isolement; bien s'en faut ; Madame était sociable, elle avait fait ses preuves, le monde n'était pas pour lui faire peur. En arrivant, elle avait, comme toute nouvelle venue, fait ses visites de quartier, sans fausse morgue, à la bonne franquette. On ne lui en avait pas rendu une seule, de ses visites. Les bégueules! Après tout, qui est-ce qui y perdait ? Pas elle, à coup sûr. Ah ! si fait, elle avait perdu quelque chose : « l'ennui de mettre un corset. » Elle ne vivait plus que pour sa fille en peignoir.

Les quatre années qui suivirent furent mauvaises : un coup de vent; puis une sécheresse, puis de mauvais prix. II ne fallait pas songer à liquider dans ces conditions-là; Monsieur remit son départ à quatre ans, après une bonne série.

Elle est parfois bien lente à venir, cette bonne série-là ! C'est à Chàteau- Goubès de l'île Maurice qu'on fêta les seize ans de Madeleine.

Mais, et Gaston? Est-ce que Monsieur avait eu le temps! Madeleine était fille unique.

Jolie, la Madeleine! pleine de sève, appétissante, savoureuse. Une pêche de plein vent, un peu ferme ; il y faut un petit effort pour enfoncer les dents ; mais, ensuite, ça fond, et la bouche s'emplit de fraîcheur, de suc et de parfum ; un sauvageon ; mais, dans nos pays, la pratique de la greffe est-elle nécessaire? La rosée du matin, l'ardeur du jour, la caresse du soir, le regard du bon Dieu; et nos fruits sont exquis.

# # #

Qui avait élevé Madeleine? Sa mère?

Sa mère, il faut être juste, l'avait nourrie jusqu'à dix-huit mois, bien nourrie, à bouche que veux-tu. Mais Madeleine, un beau matin, avait refusé net ; et, depuis ce jour-là, elle s'était résolument réservé le soin exclusif de

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son alimentation quotidienne, dont les fruits verts faisaient la base. Il y avait bien eu, par-ci par-là, quelques protestations de l'organisme; mais Madeleine qui avait du caractère, avait tenu bon, et comme, après tout, le dernier mot de l'hygiène c'est la régularité, Madeleine s'était fait une belle petite santé, obuste et souple comme un jeune goyavier sauvage.

L'hydrothérapie aussi ! qu'on nous pardonne ce gros mot-là dont Madeleine n'avait pas la notion la plus lointaine. La rivière coulait au bas du verger, à une petite portée de fusil de la maison. Le matin, le soir, à toute heure du jour, été comme hiver, par la pluie ou le soleil, Madeleine était à l'eau. Et quand, toute petite encore, elle venait de temps à autre se pelotonner sur les genoux de sa mère pour se faire caresser un instant, Madame, à travers son peignoir, sentait la fraîcheur profonde du mignon petit corps de la fdlette, dont la jupe humide du reste n'avait jamais le temps de sécher, ce qui aurait été souverainement dangereux, à cause des refroi- dissements. Et vite Madeleine retournait à l'eau. Sa maman l'appelait mon petit canard.

Mais aussi , quelle salle de bain ! quelle distribution intelligente et coquette !

La rivière qui s'en venait de la montagne, là-bas, sans jamais quitter l'ombre des grands arbres, arrivait au verger elle rencontrait une petite île. Elle se séparait en deux bras : à gauche, sous les ravenals, un mince filet d'eau claire, juste de quoi remplir l'une après l'autre les grandes cuvettes de roche pour la figure et pour les mains ; à droite, sous les jamrosas, un courant profond de deux pieds, l'on s'asseyait dans l'eau tapageuse, pour se sentir soulevée peu à peu jusqu'à ne plus rien peser du tout; alors, on se retenait des deux mains à une branche, on laissait filer les pieds, et on restait là, tout allongée, bercée dans la chanson de l'eau rapide. L'île finie, les deux canaux se rejoignaient, et la rivière faisait mine de s'endormir au soleil dans un grand bassin plat flottaient des herbes à larges feuilles vertes ; mais les deux bords rapprochaient tout doucement leurs grands rochers tapissés de fougères, l'eau prenait son élan, filait; le fond manquait sous elle, et, de ses quatre pieds de haut, la cascade précipitait sa douche

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LES LETTRES ET LES ARTS

sonore dans le grand bassin obscur l'on nageait sans avoir pied nulle part, pour peu que la pluie eût tombé là-bas, dans les hauts.

# * #

Vers l'âge de dix ans, Madeleine avait appris à lire, entre deux bains; à quatorze ans, elle savait signer son nom; et, son éducation finie, n'ayant plus rien à faire, elle s'ennuya. Il lui vint des appétits de voyages en ville, des goûts de toilette; elle se mit à porter de petites bottines coquettes, à s'habiller devant son miroir; le petit canard passait plus de temps sur la terre que dans l'eau; il se fit même donner un corset.

« C'est comme ça que ça m'a commencé, » se dit avec mélancolie Madame, qui se souvenait, et, se l'étant dit à elle-même, elle le dit ensuite à Monsieur, pour qu'il avisât. « C'est bon, c'est bon, je connais ça : je la marierai à Bordeaux. » Et Monsieur prenant son nerf de bœuf s'en alla voir ses cannes.

Monsieur connaissait ça; et bien, et Madame donc! Elle ne savait pas au juste, il est vrai, « l'on mettait » Bordeaux ; mais elle savait bien que Bordeaux était loin et que sa fille avait quinze ans passés ; elle savait encore ce qu'il y a dans le corset que demande une fillette, et que, chez nous, un seul jour de soleil dore et mûrit le fruit vert de la veille. Bref, résumant tout ce qu'elle savait dans la synthèse ingénieuse d'un de nos adages créoles : a quand canard sourti dans dileau li rode nique quand le cahard quitte l'eau c'est pour chercher un nid », elle résolut d'aider son petit canard à trouver, et à trouver moins loin que Bordeaux.

Pour fêter les seize ans de Madeleine, on donnerait une fête, un déjeuner dinatoire , comme on dit par ici ; soupatoire , risquent même quelques néologues dont nous réprouvons l'audacieuse création. Le point fut débattu contradictoirement entre Monsieur et Madame. Monsieur, qui avait de la mémoire, ne s'en souciait guère. Madame insista. Il y avait treize ans main- tenant qu'on habitait le quartier : Madame avait son banc à l'église, elle donnait à toutes les quêtes et pour toutes les œuvres ; Monsieur, avait en

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mainte occasion obligé gracieusement ses voisins : charrettes prêtées, cannes passées gratis à son usine quand l'usine d'à-côté avait cassé la chapelle de son moulin, incendie éteint dans un carreau au balisage de Château-Goubès, têtes de cannes données, que sais-je encore! De quoi, à coup sûr, vaincre les sottes préventions du début. « Je veux, » avait conclu Madame.

L'on écrivit les invitations , invitations en grand , pour tout le quartier. « Que diable ! dans le nombre il y en aura qui accepteront. »

# # #

Madame se leva « toute drôle » ce matin-là. D'abord, est-ce qu'on viendrait? Et puis, ce corset à mettre ! oh ! ce corset.

Mais elle était bien jolie, Madeleine, jolie à croquer dans sa robe blanche de mousseline et de dentelle. Sa mère souriait orgueilleusement derrière son mouchoir. Elle les regarderait, les petits messieurs; et, en dépit des papillons rouges qui passaient et repassaient devant ses yeux ce devait être son corset elle verrait bien lequel.

Le déjeuner était pour midi. A dix heures, une lettre : « Un peu tard pour s'excuser! » A dix heures et quart, seconde lettre; puis, d'autres et d'autres encore, de dix minutes en dix minutes. Monsieur verdissait ; Madame toute rouge, puis toute pâle, ne souriait plus ; Madeleine, qui regardait sa coiffure dans toutes les glaces, ne voyait rien autre chose, mais elle trouvait qu'il tardait bien à arriver.

A onze heures et demie enfin, une voiture : la première et la dernière. Le jeune Edmond Sonneron descendit. Il était seul , et présenta en fort bons termes il ignora toujours quel danger sa vie avait couru ce jour-là les excuses et les vifs regrets de son père et de sa mère retenus à Mont-Fertile par une tante intempestive, arrivée le matin même, à l'improviste, sans crier gare. Quant à lui, il n'avait pas voulu, même pour les beaux yeux d'une tante à héritage, renoncer au plaisir de venir fêter mademoiselle Madeleine, avec qui, s'en souvenait-elle? il avait fait sa première communion, il y avait six ans. Six longues années, comme ça vous change ! Ce n'est pas qu'il eût

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l'air de le regretter; et Madeleine dut avancer les deux bras pour recevoir l'énorme gerbe de fleurs, le premier bouquet qu'on lui eût jamais donné, et qu'ils portèrent tous deux sur le grand guéridon en marbre blanc, à l'un des angles du salon.

Monsieur et Madame eurent le temps d'échanger un regard : Madame comprit. Quatre! on était quatre, et la table avait quarante couverts.

Vous ne connaissez pas Château-Goubès, monsieur Edmond? en

attendant qu'on serve...

Madame sortit la première, puis les deux jeunes gens, et l'on se dirigea à petits pas du côté du verger, il y avait de l'ombre. Madame avait oublié quelque chose : a Je suis à vous dans un instant. » Et ils descendirent côte à côte vers la rivière.

« Mon ami, avait dit M. Sonneron à son fils Edmond, tu tiens à y aller, soit ! Tu as vingt et un ans. Mademoiselle Madeleine est ravissante, d'accord. Mais, entends-moi bien : elle a une mère dont on n'épouse pas la fille. Tu m'as compris. Maintenant, vas-y si tu veux. »

Edmond avait voulu.

# #

L'ombre des grands arbres tombait sur la tête nue de Madeleine, et parfois, un rayon, au passage, allumait des reflets bleus dans ses cheveux noirs. Il la laissa marcher un peu en avant pour la regarder sans la gêner; à la sortie de l'église, il n'osait guère, à cause du monde. Alors, sentant ses yeux sur elle, elle pressa le pas, et ils arrivèrent au bord de l'eau, au-dessous de la cascade.

Le moyen de causer au milieu du vacarme de toute cette eau tombante ! Il ne pouvait que la regarder, et il la regarda. Il la tenait donc enfin, cette occasion si ardemment souhaitée, si longtemps attendue, de la voir, de la bien voir, à son aise, sans se presser, depuis les petits cheveux fous de sa nuque ambrée, jusqu'aux fins talons hauts de ses bottines, posés côte à côte au bord de l'eau, comme deux petits tourtereaux descendus pour boire, là, sur la grande roche plate elle se tenait toute droite et un peu gauche,

CHATEAU-GOUBES 63

sans bouger. Son front blanc, si lisse qu'il y voyait la pensée timide glisser sans oser se poser encore; ses sourcils, noirs, purs, doux comme une caresse; et ses yeux, ses yeux! Elle les tenait obstinément fixés sur la cascade, il l'appela pour la forcer à les tourner de son côté : elle le regarda. Oui, les voilà, c'est bien eux ces yeux troublants qu'il avait dans le cœur depuis six ans. Depuis six ans ? elle en avait dix alors, lui quinze. Un garçonnet de quinze ans et une fillette de dix ! Les voyageurs les plus véridiques affirment que chez les Samoïèdes et les Esquimaux les rigueurs du climat s'opposent à toutes les précocités. Nous ne discutons pas, nous racontons.

Il y avait six ans, ces yeux-là lui étaient entrés dans le cœur; à son insu, sans qu'il y prît garde, et ils y étaient restés. De la petite fille à qui ils appartenaient, avait-il souvenance ? L'avait-il même regardée ? Possible bien, mais il n'en aurait pas juré. C'étaient les yeux qu'il revoyait malgré lui, sans y penser, sans le vouloir : ces yeux-là ne l'avaient plus quitté. Ce qu'ils lui avaient dit d'abord, le savait-il? s'en souvenait-il seulement? c'était si loin, si confus, si vague. Quand il eut dix-sept ans, comme ils continuaient à le poursuivre, il commença à leur demander ce qu'ils lui voulaient. Puis, il eut dix-neuf ans ; puis vingt ans ; et un jour oh ! il se le rappelait bien, ce jour-là! il vit qu'ils étaient à Madeleine, ces yeux profonds, pleins de lumière et d'ombre, dont la mystérieuse hantise l'accompagnait partout, toujours. Ce jour-là, elle et lui, ils s'étaient rencontrés sur le perron de l'église, face à face, presque à se heurter; et depuis lors, ce n'étaient plus les yeux seulement, c'était Madeleine, c'était toute cette belle jeune fille debout là, au bord de l'eau, dans la lumière humide qui glissait caressante autour d'elle, c'était Madeleine tout entière dont l'image souveraine ne le quittait plus jamais, nulle part.

Et maintenant, vas-y si tu veux, lui avait dit son père. S'il avait voulu !

#

# #

Cependant, là-haut, dans la salle à manger, on courait, on se bousculait avec un grand tumulte de domestiques tremblants, effarés sous la colère

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LES LETTRES ET LES ARTS

insensée de Monsieur qui, les poings fermés, l'œil sanglant, l'écume aux lèvres, leur demandait avec des cris de fureur quel misérable voulait se faire tuer.

Madame entra. 11 essaya de ne lui rien dire. Elle eut l'imprudence de venir à lui. Alors, ivre de rage impuissante, il se pencha à son oreille : « Et bien ! vous êtes contente maintenant ! c'est vous qui l'avez voulu,

mauvaise » Elle recula sous le mot ignoble qui la souffletait en plein

visage. Elle vit rouge ; tout son sang se précipita en sifflant à son cerveau; elle était sanglée dans son corset, elle sentit qu'elle étouffait. Elle voulut crier, leva les bras, et s'abattit. Il prit une carafe qu'il lui versa sur la figure et dans le cou; il saisit un couteau sur la table et fendit sa robe : elle ne bougeait pas. Quelques domestiques sortirent en courant ; d'autres regardaient.

Madeleine n'entendait pas qu'on l'appelait. Lorsque de là-haut le domestique l'eut enfin aperçue, il se fit un porte-voix de ses deux mains pour se faire entendre par-dessus le bruit de la cascade : « Mamzelle ! Mamzelle, vine vitement, Madame fine mort. »

Elle poussa un cri de terreur et chancela. Croyant qu'elle allait tomber Edmond lui saisit la main; et ils se mirent à courir ensemble vers la maison, lui la soutenant.

On l'avait portée sur un des grands canapés de la varangue. La figure était violacée, les yeux mi-clos, sans regard.

Au bout d'une demi-heure le médecin arriva dans la voiture poussée à fond de train. Il souleva le bras, il chercha le pouls; il écouta le cœur; il chercha à la saigner; il approcha des narines un petit miroir. Alors il fit signe à Monsieur de le suivre, et l'emmena dans le salon. Madeleine comprit. Et comme elle pleurait en se tordant les mains, et qu'ils étaient encore seuls sous la varangue déserte, et que lui aussi il pleurait, il la prit dans ses bras, il la pressa sur son cœur et l'embrassa longuement.

#

# *

Tout le quartier était à l'enterrement : on se doit ces déférences de propriétaire à propriétaire. Et puis, il faut le dire, cette malheureuse femme

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foudroyée par l'apoplexie à l'heure précise du déjeuner l'on avait refusé de se rendre, c'était plus, beaucoup plus qu'on n'avait voulu. On entendait la remettre à sa place, et qu'elle y restât ; mais qu'elle prît la chose si fort au tragique! on n'est pas des assassins.

Le cortège, tous les employés, tous les domestiques mâles et femelles, tous les malabars d'habitation, toutes les femmes indiennes, tous les enfants c'est l'usage le cortège s'ébranla, et au bout de la longue allée de manguiers les invités montèrent dans leurs voitures, pour suivre le char funèbre, car le soleil était terrible, et puis, c'est l'usage.

Caché derrière une épaisse charmille du jardin, ayant encore aux lèvres le baiser de l'avant-veille , il attendit. Au détour du grand chemin , le vêtement blanc du dernier malabar disparut dans un flamboiement de lumière; dans l'allée poudreuse, sous les rayons pesants du soleil de midi, la poussière lourde retomba peu à peu; plus rien. Il attendit encore un bon moment, puis il rentra dans la maison.

Le salon était vide maintenant, dans le parfum troublant des fleurs et l'inoubliable odeur des cierges éteints. Il entra dans la salle à manger ouverte ; personne. II ressortit sous la varangue de derrière ; les voiles étaient toutes baissées, il faisait noir. Là-bas, tout au fond, cette vague tache pâle dans la demi-obscurité, c'était sa robe blanche. Il s'approcha sans bruit; c'était bien elle, blottie au fond d'un grand fauteuil ; elle ne bougeait pas. Il s'approcha encore : elle dormait. Brisée par deux nuits de larmes et d'insomnie, maintenant que c'était fini, elle était tombée sans force, vaincue , anéantie : elle dormait. Une de ses mains couvrait ses yeux ; son autre bras, nu jusqu'au coude, reposait inerte sur le fauteuil. Il la regarda, et ses yeux peu à peu se faisaient au jour sombre de la varangue. Immobile, penché vers elle, il regarda longtemps, longtemps : elle dormait. La main qui lui cachait à demi son visage retomba fatiguée sur ses genoux; alors il se rapprocha ; plus près, encore plus près pour la mieux voir. Un lourd silence pesait sur la grande maison déserte ; dehors , la campagne vide dans le soleil embrasé ; seules les cigales vibraient sous les rameaux des grands badamiers engourdis dans la chaleur; pas un souffle de l'air, pas un

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frémissement des feuilles. Plus près encore. Au-dessous de ses doux yeux fermés, l'ombre légère de ses longs cils ; ses joues, moins délicate la pulpe transparente de la balsamine ; son cou blanc , incliné languissant sous le poids de la tête alourdie. Plus près. Là, sous ses fins cheveux noirs à demi dénoués, sa petite oreille, rose, pure comme le plus mignon des coquillages de nos grèves. Plus près, toujours plus près. Ses lèvres entr'ouvertes, rouges, humides, passait son souffle tiède. Il regardait et ne voyait plus. Dehors le soleil brûlait, les cigales sonnaient. Plus près, plus près toujours. Ses lèvres touchèrent ses lèvres; elle ouvrit ses yeux tout grands; leurs regards plongèrent l'un dans l'autre un instant, une éternité. Elle referma les yeux.

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* #

Vous m'avez dit, mon père, qu'on n'épousait pas la fille de sa mère. Ce sont bien vos propres paroles, n'est-ce pas ? Je viens vous soumettre respectueusement, mon père, que la pauvre femme est morte.

Et je ne vois pas ce qu'elle pouvait faire de mieux pour sa fille. Et bien, après? Conclus.

Vous conclurez vous-même, mon père.

Soit! je conclurai moi-même. Je t'ai dit, n'est-ce pas, qu'on n'épousait point la fille de sa mère? Et bien, je te dis aujourd'hui qu'on n'épouse pas la fille de son père. Or, le père, lui, est vivant, bien vivant; et à moins que tu ne prennes la petite peine de le supprimer lui aussi au préalable... Edmond! tu m'ennuies, tu sais! Non. Tu m'entends? non! Et que ce soit une fois dit ; n'y reviens plus.

Edmond connaissait son père, M. François Sonneron, surnommé dès sa première enfance « bâton bois-maigue ». Il sortit.

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A Château-Goubès, la coupe était commencée. Oh! la dernière, celle-ci coûte que coûte, la dernière à tout prix.

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Monsieur était le premier levé. C'est lui, avant trois heures du matin, qui mettait l'usine en mouvement ; lui qui, passé dix heures, la nuit, faisait éteindre les feux. Il était partout, toujours debout, aux champs derrière les coupeurs, par les chemins derrière les charrettes, à la sécherie, aux turbines, à la batterie , au moulin , partout , son nerf de bœuf à la main , ne se ménageant pas et les autres encore moins; on bûchait dur, on s'écrasait de fatigue, on se tuait à l'ouvrage : ça marchait. II la mènerait rondement, cette coupe ; puis il vendrait ; il vendrait cette propriété de malheur, quand on devrait le voler , quand il devrait la donner. Et il partirait , il mettrait toute l'eau de la mer entre lui et ce pays maudit. Là-bas, bien loin, il retrouverait le sommeil peut-être!

Quand Edmond vint à Château-Goubès pour faire sa visite de condoléance, c'est à l'usine que Monsieur le reçut, dans son bureau. De là, assis devant sa table étaient tous les livres de la propriété, sa boîte à cigares, son plateau avec sa bouteille et deux verres, les échantillons de sucre dans de petits flacons étiquetés, les clefs du magasin et son nerf de bœuf; de là, tout en satisfaisant aux exigences de la politesse, il pourrait continuer à tout voir, tout surveiller, tout contrôler. Pas de siège, que son fauteuil à fond de cuir, au dossier maintenu avec des cordes ; il fit mine de l'offrir au visiteur; Edmond refusa du geste, et s'assit à côté, sur une pile de sacs de vacoa. Les turbines ronflaient, la vapeur sifflait, les coups sourds du grand moulin broyant les cannes entre ses cylindres puissants, faisaient trembler le plancher disjoint; néanmoins on pouvait causer à tue-tête, et l'on causa.

Nous l'avons dit, Monsieur était un « débrouillard, » et, ce que lui voulait Edmond, il n'avait pas eu de peine à le deviner. Or, comme Monsieur avait depuis de longues années désappris l'usage des gants, lorsqu'il vit que le jeune homme commençait à « tourner autour du pot, » il fit pivoter son fauteuil sur un des pieds de derrière pour se placer bien en face de l'amoureux, et, en dépit de tous les bruits de l'usine, le regardant au fond des yeux; il lui tint ce langage dépouillé d'artifice :

« Mon cher monsieur, vous ou du moins les vôtres, ce qui m'est tout un,

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vous me traitez comme un paria depuis quinze ans. Vous nous avez mis au ban de votre estimable société, moi et ma femme qui en est morte. Vous vous en doutiez un peu, n'est-ce pas ? Et bien, vous n'en douterez plus du tout : elle en est morte. Je vous ai en horreur, vous tous et votre pays hospitalier; peut-être dans votre haute équité admettez-vous que j'ai des raisons pour cela. Dans six mois j'aurai quitté Maurice pour toujours, avec ma fille, que je marierai là-bas, et à qui je ferai oublier, j'espère, les dédains, les humiliations, les amertumes de ses premières années. Et maintenant, cher monsieur, si vous voulez me faire l'honneur d'accepter un verre de madère? »

Edmond accepta le verre de madère; mais il ne lui demanda pas la main de sa fille.

Quand il sortit de l'usine, Edmond se garda bien de chercher à voir Madeleine. Il regarda en passant la table de bois profonde se trouvait le sucre à turbiner dans la journée, puis il remonta dans sa voiture et rentra à Mont-Fertile pour réfléchir.

#

Ainsi, dans six mois, Madeleine quittait Maurice; il avait tout juste six mois devant lui pour fléchir l'opiniâtreté de M. Sonneron, et pour apprivoiser l'autre au point de se faire accepter comme gendre. Quelle solution? enlever Madeleine ? Sans doute du côté de son père, à lui, c'eût été un argument sérieux, peut-être décisif. Mais du côté de l'autre ? Admettons que, trouvant le nid vide et n'ayant pas à point nommé Madeleine sous sa main, il manquât l'occasion de la tuer sur le coup ; et bien, après ? Elle était mineure, sa fdle ; qu'est-ce qui l'empêcherait de la reprendre en vertu de ses droits impres- criptibles de père, et de l'emmener là-bas, et de l'y marier? J'entends l'objection, j'entends! mais, de bon compte, une petite peccadille dans le passé d'une toute jeune fille merveilleusement belle et suffisamment riche ; et cela, s'il vous plaît? Bien loin, bien loin au bout du monde, dans une petite île perdue de l'océan Indien ; franchement , est-ce bien de quoi arrêter un Bordelais, de Bordeaux ou d'ailleurs, pour peu qu'il soit

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suffisamment besogneux ou suffisamment épris ? Et Edmond voyait le beau- père de ses rêves frapper de petits coups ironiques sur sa propre poitrine, et lui dire avec sa voix de tête qu'il entendait encore faisant le chant par-dessus la basse profonde de son moulin : « Je trouverai un gendre, cher monsieur, je trouverai. »

Et puis, il l'aimait, sa Madeleine. Elle était sa femme, elle le serait aux yeux de tous. Et sa femme ne se glisserait pas dans la maison de son père, par une porte dérobée, le rouge au front ; elle entrerait à Mont-Fertile en plein jour, par la grande porte ouverte à deux battants; et, sur le seuil, sa mère l'embrasserait. Il fallait que cela fût, et cela serait. Edmond était le fils de son père, et le bois maigre est le plus inflexible de nos bois.

# # #

A sept heures du soir, au mois d'août, quand il n'y a pas de lune, il fait nuit noire dans nos champs.

L'usine de Château-Goubès avait tous ses feux allumés; aux turbines au moins on travaillait jusqu'à dix heures, il en était sûr. Il attendit derrière la charmille d'orangines. Il le vit sortir de la salle à manger, et le suivit de loin. Sa silhouette se détacha en noir sur la baie lumineuse de la grande porte de l'usine, puis la fenêtre du bureau s'éclaira. Edmond revint vers la maison. Le salon était sans lumière , et dans la varangue de derrière , l'obscurité était rendue plus épaisse encore par l'ombre compacte des grands badamiers. Si elle n'était pas là, elle serait dans sa chambre : il connaissait les êtres maintenant. Il monta le perron, vivement, sans hésiter. Elle était là, comme tous les soirs, dans le grand fauteuil : elle l'attendait. Sa robe était noire : il devina bien plus qu'il n'entrevit une ombre qui venait de son côté; il ouvrit les bras, elle s'abattit sur son cœur, les lèvres contre ses lèvres.

Il allait être dix heures. Heureux Roméo ! Il pouvait, lui, attendre le chant de l'alouette.

Elle pleurait doucement sur son épaule. Elle lui avait juré d'obéir,

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toujours et en tout, quoi qu'il voulût, quoi qu'il ordonnât d'elle, puisqu'elle était sa femme. Il essuya ses yeux d'un dernier baiser, et il disparut dans la nuit noire. On travaillait toujours à l'usine de Château-Goubès.

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11 avait tout pesé, mûrement, froidement, sans passion : le salut était là, rien que là. Au point du jour donc, il partit pour la ville.

La tante d'Edmond, cette tante intempestive, la tante à héritage qu'il avait laissée déjeunant sans lui à Mont-Fertile le jour du seizième anniversaire de Madeleine, était veuve, riche, bonne à miracle, et « un peu toquée, » disait, mais pas trop haut, M. François Sonneron, son frère et unique héritier. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle était folle, littéralement folle de son neveu, de son fils, de son Edmond, son seul enfant.

Le salut était : Edmond brûlait le pavé.

A l'incroyable proposition de son neveu, la tante Gertrude resta sans voix, sans force, sans idée, assommée.

Edmond n'avait pas fait dételer ; il remonta lestement en voiture : Marraine, je viendrai chercher votre réponse dans trois jours.

Et enveloppant son poney d'un coup de fouet, il repartit comme le vent.

Quand elle fut revenue à elle, elle pleura, la tante Gertrude, elle pleura longtemps. C'était insensé ! c'était de la démence ! Et elle se révoltait, s'attendrissait, se débattait ; et sentant bien que livrée à elle seule elle n'était pas de force à lutter, et que c'était une insigne folie, elle mit son chapeau, courut à l'église, se jeta à genoux et se mit à prier. Si sa prière fut fervente? Dieu le sait qui l'a entendue.

Elle ne dîna guère ce soir-là ; puis, seule dans sa grande maison fermée, elle évoqua son passé pour lui demander conseil et pour qu'il lui dictât l'avenir.

Dans ce temps-là, elle avait dix-huit ans un jeune homme qu'elle aimait avait demandé sa main. Il était pauvre, elle riche : son père avait refusé. Elle avait refusé à son tour tous ceux qu'on lui présentait : les

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Sonneron sont d'une vieille souche bretonne. Elle avait vingt-cinq ans lorsque son père était mort. A vingt-sept ans, pas un jour plus tôt, elle avait épousé celui à qui elle s'était si fidèlement gardée, et six mois après elle était veuve. Oh ! son bonheur tant attendu ! Son bonheur si chèrement acheté ! Dieu n'avait pas voulu la reprendre : c'était donc qu'il avait quelque chose à lui faire faire ici-bas.

Edmond était ; on le lui avait donné pour filleul. Alors elle s'était un peu reprise à la vie. Il ne faut qu'un prétexte à leur impérieux besoin de maternité; et c'était mieux qu'un prétexte : l'enfant lui rendit caresses pour tendresse, la conquit, l'ensorcela, l'aima. C'était chez elle qu'il avait voulu demeurer aussi longtemps qu'avaient duré ses études. Quand il avait retourner à Mont- Fertile, l'union s'était faite entre eux si confiante, si absolue, que ce départ fut pour elle un déchirement, un réel chagrin pour lui.

Si bien qu'un moment elle avait songé à s'en aller demander à son frère une place sous son toit. Edmond avait eu la sagesse de l'en dissuader : « Non, non, marraine! personne entre toi et moi : reste, reste chez nous, je te reviendrai. » En attendant, chaque semaine il venait lui donner une journée, la seule journée elle vécût sur la terre, le reste du temps c'était ailleurs.

Et voilà que depuis un mois, dans sa vie redevenue paisible, l'orage avait éclaté de nouveau. L'amour, encore l'amour ! Edmond lui avait conté sa peine, ses angoisses, sa douleur. Son enfant, son pauvre enfant souffrir ce qu'elle avait souffert ! Au feu de cette passion ardente, la liqueur capiteuse avait remonté de son cœur à sa tête; et elle était grise, complètement grise. Pauvres chers enfants ! car elle aussi maintenant elle aimait Madeleine, elle aussi elle cherchait, et avec quelle ardeur, comment vaincre l'obstination de ces deux hommes qui se mettaient entre ses enfants et le bonheur. Age- nouillée sur son prie-Dieu, tante Gertrude bien des fois ce soir-là demanda pour eux au ciel le reste de la part de bonheur qu'il lui avait mesurée si petite. Puis soudain, elle sursautait : dans trois jours! dans trois jours il reviendrait chercher une réponse. Mais c'était fou ! c'était monstrueux ! Que

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faire, pourtant, que faire ? Ah ! les pauvres chers enfants ! Comme elle pria cette nuit-là, la bonne tante Gertrude!

# * #

Le lendemain à Château-Goubès, je ne sais quel mauvais vent avait soufflé. Monsieur n'avait pas fermé l'œil de la nuit, une nuit bien courte cependant. Quand il se retrouvait seul dans sa chambre, quoi qu'il en eût, il se souvenait. Il revoyait toute la scène. Elle venait à lui, il se penchait vers elle, il lui disait un mot dans l'oreille; elle reculait, elle battait l'air de ses deux bras, elle tombait. Et toute la nuit, toute la nuit, quoi qu'il fît. En vain il essayait de penser à Madeleine ; Madeleine ressemblait à l'autre, et peu à peu la forme de la jeune fille grandissait, grossissait, venait à lui; et c'était l'autre, l'autre encore, toujours l'autre. Oh ! ces nuits ! Il lui fallait tout le tapage de son usine, le bruit sourd du grand moulin infatigable, les appels stridents de la vapeur, tous ces hommes allant, venant dans la buée épaisse des chaudières bouillantes : alors, il oubliait, il se retrouvait.

Enfin il était trois heures ! Il sortit et alla faire sonner la cloche.

Les hommes arrivaient; mais l'un après l'autre, à pas comptés, sans se presser, eux qui pourtant avaient dormi leurs quatre grandes heures de sommeil! Le moulin ne put marcher qu'une demi-heure plus tard. Quelques bons coups de nerf de bœuf sur les épaules des plus indolents, et le travail enfin commença. Mais mollement, cahin-caha, sans entrain.

A huit heures, plus de cannes devant le moulin. Le sirdar qui conduisait les charrettes chercha à s'excuser : le carreau qu'on abattait était loin, les cannes étaient courtes et claires, les coupeurs ne suffisaient pas à servir les charrettes. Monsieur comprit qu'il fallait un exemple. Il arracha son fouet au chef charretier, lui caressa l'échiné à grands coups de nerf de bœuf, et le jeta dans le trou de chauffe à la bouche du grand générateur : « Et que ça marche ! tu m'entends ; bourre, bourre bien, ou je te casse les os. »

A neuf heures, le feu tombait. Monsieur ne transigeait jamais avec son devoir : il descendit dans le trou pour aller chercher son homme, le remonta

GHATEAU-GOUBES 73

à bras tendu, et comme il tenait toujours ce qu'il avait promis, il lui cassa les os : les os de l'avant-bras. L'homme enveloppa ça dans un pli de son capra, et partit pour se rendre chez le magistrat.

Le magistrat, un créole, manda à Monsieur qu'il eût à se rendre à son bureau à l'instant même. Il fallut quitter l'usine, tout laisser « en pagaye ».

Le magistrat, après des paroles très dures, lui prouva clair comme le jour qu'il y allait pour lui des assises s'il n'étouffait pas l'affaire; l'homme consentait à rester tranquille moyennant trois cents piastres. C'était cher pour deux os de malabar. Mais d'autre part, un avocat à payer, une amende énorme, des « dommages et intérêts » et le reste. Monsieur, que la colère n'empêchait jamais de calculer, s'exécuta sans marchander et sortit de chez le magistrat blême de rage. Oh ! ces créoles ! ces créoles !

Une autre fois, il prendrait ses précautions : pas d'esclandre, pas de témoin, le tête-à-tête. Et il aurait soin de viser juste, pour ne rien casser.

# # #

Le lendemain, à huit heures, à la même heure, les cannes manquaient encore au moulin. «Un coup monté, alors! »

Monsieur se rendit aux champs pour aller voir. 11 rencontra deux charrettes chargées qui revenaient, au lieu de huit. Il les laissa passer sans rien dire aux hommes, et poussa son cheval. A l'angle d'un carreau, une charrette était renversée; les autres, derrière, ne pouvaient avancer dans le chemin trop étroit. Le charretier avait voulu tourner trop court : la roue avait donné contre la borne, et la charrette en versant avait cassé une jambe à la mule de brancard. Tout était là, par terre, barrant le chemin.

Monsieur donna ses ordres, sans crier, d'une voix brève ; seulement il était livide. On détela, on fit de la place ; les cinq charrettes passèrent et disparurent dans la direction de l'usine, à un second coude du chemin.

Monsieur était seul avec le charretier. Il vint à lui c'est l'homme qui plus tard a raconté ce qui s'était passé il vint à lui, le prit par le cou, le jeta sur un grand tas de pierres au bord du carreau, ces grosses pierres

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rondes qu'ils appellent des garnis, et il se mit à le battre. L'homme ne criait pas : ils étaient seuls. Il battit, battit, battit jusqu'à ce que son bras fût fatigué; puis, le croyant aux trois quarts mort, il lui donna un coup de pied, tourna sur ses talons, et regagna sa voiture. Alors l'homme s'était relevé tout doucement, il avait pris dans ses deux mains un gros garni, et, par derrière, de toutes ses forces, il l'avait frappé d'aplomb sur la tête. Monsieur était tombé comme une masse, le crâne broyé. Et il y eut un jury créole pour acquitter ce misérable.

# #

Deux heures après, la nouvelle du meurtre s'était répandue d'un bout du quartier à l'autre.

On était à table à Mont-Fertile. Quand il apprit de quelle façon terrible était écarté l'obstacle qui se dressait entre Madeleine et lui, Edmond se sentit pâlir et ferma les yeux. Etait-ce une joie atroce qui lui tordait le cœur? Il n'osait s'interroger, et resta quelques minutes, muet, immobile. Puis, au milieu d'un lourd silence, il se leva de table sans regarder personne, et quitta la salle à manger. M. Sonneron tournait lentement son sucre dans sa tasse ; madame Sonneron continua de donner ses ordres aux domestiques.

Le père d'Edmond le vit monter en voiture et le suivit des yeux. Mais donc allait-il? Il laissa sur sa droite le chemin qui mène à Château-Goubès, et poursuivit sur la grande route de la ville.

Du bout de la rue, tante Gertrude l'entendit venir : lui seul pouvait aller ce train d'enfer. Pauvre tante Gertrude ! Mais son parti était pris, bien pris : c'était impossible, c'était insensé : elle refusait. « Chers malheureux enfants ! Dieu aura pitié de nous. »

Il montait l'escalier. Tout son sang s'arrêta dans ses veines; elle comprit que ses jambes manqueraient sous elle, elle resta assise. Il entra. Dieu, qu'il était pâle !

Juste ciel! Edmond, mon enfant! Qu'as-tu? Qu'y a-t-il ?

Vite, marraine, vite! votre châle et votre chapeau, vile!

CHATEAU-GOUBÈS 75

Mon châle? mon chapeau? en plein jour! mais tu es fou! Edmond...

Par pitié, marraine, vite ! nous causerons en voiture. Votre chapeau ! Et il redescendit, il appela le cocher, il courut à l'écurie, il aida à mettre

le harnais aux chevaux, à rouler le coupé hors de la remise, et il remonta toujours courant. La tante Gertrude avait mis un chapeau, il lui jeta son châle sur les épaules...

Mais tu me diras au moins...

Oui, marraine, oui, en voiture...

Et il lui fit descendre l'escalier, la fit monter dans le coupé, s'y jeta après elle, ferma la portière, et la voiture partit au grand trot des deux chevaux : le cocher avait ses ordres.

Quand elle eut tout entendu, tout fait répéter, avec quelle avidité, quelle passion, quelle curiosité ardente, quelles exclamations!... tante Gertrude fit un grand signe de croix : Laisse-moi prier, mon enfant.

Et la tante et le neveu, cessant de parler, s'abîmèrent, chacun dans ses pensées.

On arriva à Château-Goubès. La cour était pleine de monde : tous les malabars de l'habitation, tous ceux qui, des propriétés voisines, avaient pu s'échapper pour venir voir. Sous la varangue et dans le salon, presque tous les habitants du quartier, mais Edmond n'aperçut pas son père. Il fit arrêter à quelque distance de la maison; il prit sa tante à son bras, et, faisant le tour, ils entrèrent par la varangue de derrière.

Tante Gertrude monta seule à la chambre de Madeleine.

Quand la nuit tomba, la tante redescendit, soutenant par la taille la jeune fille qu'elle fit monter dans son coupé. Elle s'assit auprès de l'orpheline, l'enveloppa dans la moitié de son grand châle, et la voiture reprit le chemin de la ville : tante Gertrude emmenait Madeleine dans sa maison.

# # #

La coupe de Château-Goubès fut gâchée cette année-là.

Comme c'est décidément trop triste de vieillir seule, tante Gertrude avait

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LES LETTRES ET LES ARTS

adopté Madeleine, et, ma foi, elle vous avait bel et bien déshérité monsieur son frère et monsieur son neveu. Son coup fait, conçoit-on qu'elle avait elle-même demandé à M. François Sonneron la main de son fils Edmond pour sa fille Madeleine? Il faut être indulgent aux vieilles femmes qui ont le timbre un peu fêlé. Et M. François Sonneron fut indulgent.

11 y a entre Edmond et tante Gertrude une querelle toujours ouverte, très vive, très âpre : Je te dis, marraine, que tu l'aurais enlevée. Tu l'aurais enlevée toi-même. Oui, toi! J'en suis sûr, je te connais.

Ce n'est pas vrai, Edmond! C'est monstrueux ce que tu dis là! Me prends-tu pour une folle? Tu me manques de respect.

Edmond embrasse sa tante, embrasse sa femme, et il murmure à l'oreille de Madeleine :

a Tu sais qu'elle t'aurait enlevée, ma petite femme; je la connais. »

CHARLES BAISSAC.

/S.^o/,/,;,.

CHARLES CHAPLIN ET SON OEUVRE

Une chose mérite d'être dite : l'amour;

un être mérite d'être représenté : la femme.

C'est pourquoi il faut louer Chaplin qui

s'est consacré à la femme, l'a peinte telle

qu'elle est, telle qu'elle doit et peut être, lui

a dressé des autels, et lui a décerné celte

part d'immortalité que l'art peut donner.

II est vrai que le public d'à présent,

celui qui a des prétentions à s'y connaître,

se rue sur les paysages et s'est engoué

de toutes les laideurs de la nature. Le

paysagiste règne. Il emplit de ses toiles

l'on ne saurait distinguer une vache

d'un homme, les musées et les galeries.

On lui élève des statues ; on lui dédie des

monuments. Une bûche de ses arbres se vend le prix d'une forêt et l'on

chaufferait tout Paris avec ce que coûte une allée de châtaigniers. Il s'est

trouvé quelques lanceurs, en quête d'affaires d'art, qui ont fait la hausse

V

78

LES LETTRES ET LES ARTS

sur des paysages et, du même coup, se sont établis connaisseurs experts. Ce fut un métier et il réussit à quelques-uns.

Le paysage exploité, l'on passa à l'humanité. Ici, la résistance fut plus grande. La nature, cette muette divine, se soucie bien de qui prétend la peindre. L'arbre ne réclame point, la fleur ne crie pas, le ciel ne se charge point de foudre, parce qu'ils ne se trouvent pas ressemblants. L'homme, à moins qu'il n'ait le regard dévié ou que, par une éducation patiente, il n'ait habitué sa vue à certaines corruptions, sent à peu près comme il est et demande à se reconnaître. Il ne lui suffit pas que sur un cartouche, au bas d'un' cadre, on ait inscrit : ceci est un homme, il se rebiffe si, ouvertement, cet homme est impropre aux fonctions physiques de l'humanité. Il veut que cet être qu'on lui présente soit fait comme il est fait, qu'il le voie comme il se voit; il demande enfin au peintre qui dit peindre des hommes, de faire des hommes. Cela commence à devenir très rare. La mode n'y est point : il faut sortir du commun, il faut tirer des coups de pistolet, il faut faire jeune et nouveau. Nul besoin d'études pour cela, le tempérament suffit. Finie la beauté; fini le dessin; finie la couleur! A nous, la tache! à nous, le sujet répugnant, odieux ou obscène ! à nous aussi, les camaraderies de brasserie et les compagnonnages de petits journaux! AA'ec cela, on passe maître peintre, et, un beau matin, dans les salles du Louvre, devant ces toiles immortelles rayonne le génie de l'art français, on entend quelque bohème arrivé, un ami de jadis, proclamer la déchéance du passé et affirmer la peinture de l'avenir!

Eh bien, non! La peinture n'est point destinée à placer devant les yeux des hommes la laideur de la nature, la laideur de l'homme, la laideur de la vie humaine; elle doit mettre sous nos regards des images belles et grandioses, harmonieuses et claires ; elle doit apporter un rayon et un sourire, une lumière et une gaieté; elle doit être une consolation et une poésie. Autrement, elle n'est plus un art. Manier habilement les couleurs, empâter fermement ses tons, faire sur la palette un mélange solide qu'on plaquera avec le couteau, accrocher des lumières par des épaisseurs diverses, rendre justement un bout de chair, tout cela c'est du métier, le métier du

CHARLES CHAPLIN ET SON ŒUVRE 79

peintre l'on peut fort bien exceller sans être un artiste. Il y a place pour ces morceaux en quelque école l'on enseigne les éléments, mais il faut être spécialiste pour s'y plaire et en admirer le travail. Les donner pour modèles et chefs-d'œuvre au goût public, ces toiles les personnages mal dessinés, réunis par le hasard sur un même terrain, s'occupent à des besognes vulgaires, et exagèrent tous les côtés de laideur de la nature, faire de ces mascarades ignobles l'apogée de l'école française, voilà qui est une sottise et une ineptie.

Libre à chacun d'aimer ce qui flatte son goût : le vilain ou le joli, le laid ou le beau, mais lorsque l'on veut contraindre des braves gens à déclarer que le laid est préférable au beau, ces braves gens se révoltent.

Le joli, qui n'est point le beau, s'en approche au moins et de si près qu'il y touche. Il donne l'agrément, la grâce, le charme de l'être dont la perfection constitue le Beau. A coup sûr, pour rendre l'un ou l'autre, il ne faut point comme un célèbre critique, qui fut professeur à l'Ecole des Beaux-Arts et écrivit sur l'esthétique : que l'on ait toujours ignoré ce que signifiait d'une femme le mot bien ou mal faite. Il convient, non pas d'écrire sur l'art, mais de savoir ce qu'il est, de le pratiquer, c'est-à-dire de choisir; car l'art c'est le choix, et c'est parce qu'il sait choisir que Chaplin est un artiste.

Il est vrai que ce qu'il a choisi c'est la femme et le joli de la femme, mais est-ce cela qu'il faut lui tenir à crime? Certes, on peut peindre l'homme et trouver dans sa représentation l'exercice d'un art supérieur. La physionomie de l'homme studieux et intelligent mérite d'être représentée, son corps habillé ou nu peut fournir d'intéressantes études. Mais n'est-il pas vrai que peindre un homme entraîne presque fatalement pour l'artiste l'obligation d'un sujet, et qu'y a-t-il de plus déplorable qu'un sujet? Certes, au tableau qu'on voit en passant, dans une galerie ou un musée, au tableau qui concourt pour Borne ou qui en revient, au tableau qui circule à travers le monde vanté, exhibé, et expositionné, cela est nécessaire; il faut un sujet : il ne faut même que cela : mais quelle épouvante que le sujet dans le tableau qu'on voit chaque jour, qui est là, placé au mur du cabinet d'études, et sur lequel

80 LES LETTRES ET LES ARTS

longuement, les yeux s'arrêtent, trouvant à chaque fois plus de creux dans l'idée première, moins d'amusement dans le découpage des têtes, plus de fautes dans le dessin des corps, moins de justesse dans le rapport des tons. Quel désastre que le sujet dans le tableau pendu à la paroi d'un salon, les figurines apparaissent, figées en leur mouvement convenu, et faisant à perpétuité, et pour tout le temps que durera la toile, la même vide besogne avec des gestes faux et des regards hallucinés. Et l'esprit, l'esprit dans la peinture, se doute-t-on comme il s'évapore à montrer chaque jour le même coq-à-1'âne, pareil à un de ces calembours vieillots qui ont traîné sur tous les marbres des cafés pour tomber enfin aux recueils que vendent un sol les marchands de chansonnettes !

Ce qu'il faut aux yeux, ce sont des lignes belles, des tons exquis et rares, des figures simples qui entrent jusqu'à l'esprit, le pénètrent, le fassent rêver; et, par les colorations douces, par l'expression d'un visage ou le mouvement d'une tête, suggèrent la pensée. Ce qu'il faut regarder dans l'habitude de l'existence, ce qu'il faut attacher aux murs de l'appartement l'on vit, afin de satisfaire constamment sa vue par la contemplation de la beauté, c'est quelque tête de femme ou, si l'on en a l'audace, le corps même, victorieux et nu, de la femme.

Et ce n'est pas qu'ici il faille apporter une préférence : toutes les écoles et tous les styles, toutes les races et toutes les impressions peuvent, suivant la tendance momentanée que subit l'imagination, séduire et retenir : Albert Durer comme Raphaël, Le Gorrège comme Rossetti, Van Dyck comme Greuze. Vierge souriant à l'enfant, femme souriant à l'Amour, la mysticité rêveuse, la passion triomphante, il n'importe : c'est la femme. C'est elle seule qui, dans la vie humaine, met une poésie, une lumière, une beauté. C'est pour elle seule qu'il faut souffrir, travailler, penser, et les ambitions elle n'a point de part, qui ne vont pas à elle, qui n'amènent point à ses pieds, qui ne la promettent point comme suprême récompense et comme triomphe suprême, en vérité, elles ne valent pas qu'on s'arrête.

L'être mystérieux et divin que, inconsciemment d'ordinaire, le peintre crée pour le penseur, cet être muet qui garde éternellement son secret et

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CHARLES CHAPLIN ET SON ŒUVRE 81

qui laisse rêver devant lui pendant des heures lentes et douces, l'être ami que l'œil retrouve au même lieu, dont il suit les colorations dégradées, dont il cherche les lignes, dont il poursuit l'essence intime, qui l'inspire et le distrait, qui le réconforte et l'amuse, qui lui devient sociable et le garde de la solitude, la femme toujours belle et toujours jeune, et chaste, et charmante, voilà le tableau à regarder, celui que l'homme ne se lasse point de voir et qui, à travers les temps, maintient et grandit le nom de celui qui l'a créé.

Qui donc des peintres vit dans la mémoire des hommes, non pas d'une gloire conventionnelle la justice et la vérité n'ont rien à faire, non pas d'une renommée bâtie par quelque archéologue et agréée par quelque société savante, qui donc vit des peintres, hors celui qui a peint la femme? Les autres fournissent à l'histoire ou à la chronique des documents intéressants ; ils remplissent de leurs grandes machines, que le temps décolorera, quelque vestibule de temple ou de mairie; ils sont, au mur d'un financier, estimés comme valeur en caisse, tant qu'ils se vendent le prix qu'on les a payés; mais tous disparaîtront, tandis que celui-là vit et vivra qui a compris, senti, rendu la femme, la femme qu'il a vue ne fût-elle plus sur la toile qu'une silhouette indécise, passant au travers de tons mourants.

* * *

Chaque peuple, en sa peinture, a marqué son idéal féminin, c'est-à-dire que ses artistes ont traduit avec leur tempérament le genre particulier de beauté que leur révélaient les femmes qui les entouraient. Il est chez nous des peintres qui, quoique nés Français et vivant en France, sont, par nature, espagnols ou flamands, suisses ou bolonais, qui comprennent la femme comme Holbein ou Titien, Goya ou Kubens ; il en est, et Chaplin en est le meilleur exemple, qui, quoique étrangers d'origine, sont plus Français que les Français mêmes, ont mieux senti, mieux compris, mieux rendu la femme que bien des Français n'ont pu faire. Bien plus, à cette femme, Chaplin a indiqué, imposé même des modèles d'habillements; il ne s'est pas contenté

82 LES LETTRES ET LES ARTS

de tourner toutes les têtes, il les a transformées. Au nom de son goût qui vaut bien un principe, il a fait une révolution et cette révolution n'a fait que des heureux. Ceci mérite d'être expliqué, et pour le dire, il faut, au risque de longueurs, montrer tout entier le modèle qui a posé devant Chaplin, avant d'arriver à cette cocarde qu'arbore toute Parisienne et qui l'enrégimente dans l'armée du maître.

En France, la femme ne vaut pas tant par la beauté plastique que par la grâce. Ce que nos peintres ont cherché, en ayant sous les yeux le modèle, c'a été de rendre cette libre allure du corps un peu mince et long, souple, mais non très cambré, à distance égale des lourdeurs charnues des Flandres et des rondeurs parfois un peu saillantes des Espagnes; cette fausse maigreur qui caractérise la femme de France et surtout la femme de Paris, qui donne à son buste son allongement harmonieux et qui la rend l'être féminin le mieux disposé pour les costumes de toute mode, que ce soit la mode de 1800 la tunique grecque devait toute passer au travers un anneau, ou la mode de 1853 devant laquelle les portes durent s'élargir pour laisser entrer la crinoline.

Toute mode lui sied parce qu'elle fait la mode et que, en cette mode, elle sait choisir et ne prend que ce qui l'embellit. 11 n'est pas pour elle de canon du joli qui s'impose en règle et devant qui elle se soumette. Il y a son joli à elle, qui fait loi pour elle. Et si, seule, elle peut porter l'ajustement qu'elle a découvert, si toute autre s'en trouve engoncée ou dénudée, l'artiste qui est en elle, triomphe. Pourtant, elle ne se risque point d'habitude à ces batailles se plaisent les excentriques ; elle ne se soucie point de forcer l'attention ; elle veut la conquérir, sans brusquer les yeux par le tapage des couleurs, par l'éclat des passements ou par l'étalage des nudités. En ses robes montantes qui semblent pareilles à toutes celles que d'autres portent, il faut qu'elle ait mis une recherche qui ne soit qu'à elle et que ses pairs devront envier; le couturier fait la mode, mais la femme fait sa mode ; elle l'a faite longtemps et souvent en s'inspirant des tableaux de Chaplin. C'est Chaplin qui l'a ramenée aux formes du siècle passé, aux robes amples et soyeuses, aux peluches chatoyantes, aux corsages largement coupés d'où sortent tout entières les épaules blanches, ces corsages, le

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triomphe de la Parisienne, qui ne laissent rien voir et laissent tout deviner.

Ce n'est pourtant pas qu'elle ait à redouter la comparaison, et, sur la table à modèle, l'artiste qui sait voir préférera son corps gracile à des corps plus amples, mais il faut que, chez lui, le sens de la grâce prime celui de la force; il faut qu'il sache, en la femme moderne, trouver moins des beautés que des joliesses, moins des formes que des indications, moins des lignes que des sensations. Il faut que son raffinement aille chercher derrière la peau et la chair, l'idée maîtresse de ce corps. Il ne suffit pas de voir la femme, il faut la penser. Demandez à Chaplin, s'il suffit de copier!

Et ce n'est pas le corps seul qu'il faut penser. Car quoique ce soit bien la Parisienne que Chaplin nous présente en chacun de ses tableaux, ne remar- quez-vous pas que jamais une tête ne ressemble à une autre? C'est que, en effet, cette Parisienne n'a point un type qui soit à elle ; sans cesse elle change d'aspect; sans cesse elle se transforme; de cheveux, elle est brune, et blonde, et châtaine; de peau, tantôt très blanche et tantôt très colorée; le nez est aussi bien droit et plein qu'ouvert et relevé : point de type commun à la race : c'est la fille de ce Paris où, comme des fleuves, se précipitent les courants humains, s'y mêlant comme en un océan. Tous les peuples s'y retrouvent en leurs descendants, ainsi que dans un salon d'à présent, tous les styles s'entrecroisent. La Parisienne n'étant plus liée par l'étiquette ou le ton d'une Cour, va à travers les âges, glanant ici un ruban, une forme de col, ou un devant de jupe, ou un chapeau, ou des souliers, si bien que, à présent, grâce à ce mélange des modes et des époques, il est impossible de rencontrer deux robes semblables, aux formes identiques, aux garnitures exactement pareilles, à moins que, par un caprice de coquetterie, deux sœurs jumelles ne se plaisent à s'habiller de même. Ainsi, des têtes glanées un peu partout, où, après des générations, un type reparaît accusant l'origine oubliée, si lointaine qu'on n'en a pas mémoire, espagnole ou germaine, italienne ou créole. C'est la physionomie qui donne tout son cachet de race à la femme de Paris, cette physionomie mobile, fugace, inoubliable, que Watteau fixa, qu'accentua Chaplin et à laquelle il donna une touche personnelle, qui est le signe le meilleur de l'empire qu'il exerce.

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Cette touche, la voici : malgré cette diversité infinie des traits qui devrait amener chez la femme de Paris une égale diversité des chevelures, il n'y a place que pour des noires et des blondes ; le châtain a disparu. Le noir est fort rare : accommodés en bandeaux plats et lisses, plaquant exactement sur le front et jetant sur la tête, rendue plus petite, une ombre profonde et comme mystérieuse, les cheveux noirs donnent aux traits un relief tout particulier, une accentuation étrange, comme fatale. On aime une brune, on est amoureux d'une blonde. Mais n'est point brune qui veut ; il faut naître telle. Fi des brunes de rencontre aux cheveux sans reflet, trempés dans l'encre, qui noircissent la peau et puent la teinture! mieux vaut être blonde : le blond sied à tout le monde, car combien de nuances ne peut-il prendre, depuis le blond cendré presque blanc, le blond pâle, le jaune, le roux, jusqu'à ce roux brun que les Anglais appellent auburn. Les cheveux blondis sont légers et clairs : ils vivent, ils palpitent, ils s'effarent, ils varient à l'infini et laissent à chaque type son caractère ; ils s'allient en perfection à ce qu'on ne peut changer, aux yeux bleus ou noirs, bruns ou verts, à la peau mate ou transparente; ils donnent, pour les robes et les chapeaux, un choix bien plus ample. Voilà de bonnes raisons pour que les châtaines aiment être blondes et qu'il y en ait autant à Paris qu'il y en eût jadis à Venise, mais n'est point la cause de cette révolution. Il n'en est qu'une : la Parisienne aime Chaplin, Chaplin aime les blondes, et si, pour lui plaire, les traits n'ont pu se transformer, les cheveux au moins ont modifié leur couleur.

Petite cause, grand effet. Vous souvenez-vous du Château de Cartes, de cette jeune mère assise, en peignoir VVatteau, regardant un mignon enfant qui s'évertue? vous souvenez-vous de cette nuque sur laquelle sont relevés et tirés les cheveux blonds, dessinant ainsi la forme de la tête et en marquant la grâce? La Parisienne tomba follement amoureuse de cette coiffure, et, à chaque Salon, Chaplin revenait à sa blonde, il la tournait en cent façons, l'habillait, la déshabillait, nouait et dénouait ses cheveux, faisait miroiter les étoffes à côté de la peau blanche, écrivait de son pinceau le livre du blond. Cela devint une obsession pour la femme de Paris et pour l'homme. Il fallut être blonde, ou le devenir. Cela fut d'abord un peu

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mal porté d'aider ainsi la nature, mais on s'y résigna et, à présent, Chaplin a tout vaincu, tout subjugué, tout commis toutes les châtaines s'entend, car les brunes n'ont garde de s'abandonner.

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L'amour du blond n'est pas venu tout de suite au peintre, et pour se rendre compte des avatars que Chaplin a subis, il convient, en quelques mots, d'indiquer ses origines. Charles Chaplin est en 1825, aux Andelys, d'un père anglais et d'une mère française ; il fit ses études au collège de Lisieux, et entra en 1839 dans l'atelier de Drolling. Ce Drolling n'est point le petit maître qu'on connaît, qui, dans ses intérieurs un peu poussés au noir, a quelque chose de la naïveté et du naturalisme de Chardin. C'est son fils, un inconnu, un élève de David, qui fut prix de Rome. C'est l'auteur de quantité de tableaux homériques, de plafonds qui sont au Louvre, de grandes toiles qui sont à Versailles. Rien ne lui manqua, ni le Grand Prix, ni la croix, ni le siège à l'Institut, rien, hormis une note personnelle, qui fasse qu'on se souvienne de lui. C'est calme, c'est froid, c'est sage, c'est honnêtement composé, c'est peint avec conscience. Ce n'est pas mauvais, c'est pire. Et pourtant, ce Drolling pouvait, lorsqu'on ne s'attardait point à ses leçons, être un professeur recommandable. Il savait son métier, l'enseignait avec rigueur, tenait la main à ce qu'on sût dessiner avant qu'on se mît à peindre. En sortant de chez le maître, qui n'avait pu étouffer en lui ses qualités natives et lui avait sévèrement démontré les principes, Charles Chaplin suivit l'Ecole des Beaux-Arts ; il avait oublié qu'il était Anglais par naissance, et, comme ses camarades, il aspirait, lui aussi, au prix de Rome.

Est-ce un malheur, si l'on se souvint pour lui de sa nationalité et s'il ne put concourir et emporter le prix ? Entre les peintres qui ont un nom, combien en est-il qui ont passé par la villa Médicis? Combien en est-il, au contraire, des Grands Prix, qui, après avoir donné des espérances à leurs débuts , semblent avoir laissé à Rome ce qu'ils avaient de tempérament et d'originalité ? Parvenu à l'âge la personnalité est déjà presque établie, fort

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de l'enseignement reçu, ayant fait les preuves de talent, déjà mûr, en état de concevoir et d'exécuter, l'artiste qui obtient le Grand Prix, doit, pendant quatre années, subir, avec d'insupportables commérages, la vie la moins faite pour exciter son imagination et développer ses facultés. Il redevient une sorte de collégien, dont l'Institut corrige les devoirs. Il doit supporter, pour chacune des œuvres qu'il est obligé de produire, des critiques, qui, pour être pédago- giques, n'en sont souvent pas plus équitables. Il doit couler sa pensée dans des moules vieillis, et pour plaire à ses juges, éteindre toute couleur brillante, supprimer toute recherche de tons, traîner ses pieds, qui pourraient parfois avoir des ailes, dans les savates éculées des derniers élèves de David. Qu'on lise ces rapports sur les envois de Rome, qui, chaque année, sortent en foudre du palais Mazarin. Nul n'a du talent, hors ceux qui n'en auront jamais, et, quiconque montre une nature, une originalité, une parcelle de génie, malheur à lui !

Ce qu'il faut à l'artiste, c'est un enseignement fort et libre, qui lui débrouille les principes et lui permette d'établir rigoureusement ses bases d'action ; puis, c'est le travail en face de la nature éternelle et en face des hommes de son temps; c'est le spectacle de ce qui vit et non la contemplation de ce qui est mort ; s'il doit user son talent à reproduire pour des palais des fresques décolorées ou des tableaux poussés au noir, s'il doit entreprendre des décorations dans le style des maîtres et y peiner à la tâche, s'il doit avoir pour ambition d'être peintre ordinaire du Roi de France et de gagner sa vie à orner ses châteaux, l'Académie lui convient, elle a été instituée pour lui, qu'il y entre, et surtout qu'il n'en sorte jamais ! Sinon, qu'il aille, qu'il vive, qu'il pense, qu'il travaille, qu'il peine, qu'il souffre, mais qu'il n'aspire pas à ces encouragements de l'Etat, qu'il faut payer, fût-ce quatre années seulement, de sa personnalité et de son indépendance.

Chaplin, Grand Prix, eût après quatre années d'internat, exécuté des Romains, tout comme Drolling fils ; il eût fabriqué de ces excellents portraits ternes et plats, pas une lumière, pas une gaieté, pas une invention de couleur, pas une idée n'apparaît, de ces portraits qui agrémentent si bien un papier de tenture qu'ils semblent en faire partie ; mais cet admirable

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enseignement n'a point voulu de lui, et, désespéré, ignorant à quels périls il avait échappé, Chaplin a se résoudre à copier la nature. Il a, dans des travaux de gravure et de lithographie, trouvé l'argent nécessaire pour conti- nuer ses études ; il a accepté pour modèle quiconque se présentait ; puis, il s'en est allé en Auvergne, vivre en plein air, se colleter avec le paysan, chercher sa route au milieu des puys noirs et des villages aux murs de lave. En ce temps-là, Chaplin taillait comme au couteau des êtres rudes, massifs, sombres, qu'il encadrait de tonalités grisâtres. Il exposait, en 1848 et en 1849, toute une suite de tableaux de ce genre, qui laissèrent penser un moment que Millet avait trouvé un émule. Il y eut même un certain Troupeau de cochons, qui, après avoir obtenu son succès au Salon, courut récemment d'autres aventures qu'il convient de conter.

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Ce n'était point on pourrait aujourd'hui s'y tromper une troupe de jolis petits cochons auxquels, pour figurer en quelque Trianon, il ne manque que des bouffettes de rubans et des bergères habillées de satin ; des cochonnets dont la peau, à peine truitée, va, par des dégradations infinies, des jaunes clairs de la crème reposée au rosé des roses mi-écloses: des amours de porcelets, dont le petit nez blanc frétille et s'agite entre deux trous d'émail clair, dont le ventre douillet ne bedonne pas encore, dont la mignonne queue toute blanche s'agite et se tortille, pareille à la moelle fraîche qu'un enfant tire du sureau ; fi de ces cochons poupards , de ces cochons éduqués, de ces cochons d'opéra-comique! ce sont des porcs tragiques, des porcs dévorateurs, des porcs dont la bande bruyante, se heurtant, se bousculant avec des grognements affamés, se rue vers on ne sait quelle besogne, des porcs dont les oreilles pointent, dont le dos se hérisse, dont le groin renifle la viande, ces porcs au dos noir, pires que des sangliers même, car, s'ils n'ont plus de boutoirs, ils ont goûté à la chair.

C'est ce tableau qui, exposé en 1851, bien et dûment signé, fut apporté trente-cinq ans plus tard à Chaplin, revêtu de la signature : Millet. Que faire?

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S'indigner, se plaindre, demander justice? Voilà une belle prétention! Ne sait-on pas, depuis certain jugement, qu'il faut avoir vu le faussaire apposer la fausse signature au bas d'un tableau, pour pouvoir le poursuivre? Et encore, le faussaire ne pourra-t-il démontrer à Justice, que, en le voyant, on a eu la berlue?... Chaplin s'en tira en homme d'esprit : il se déclara honoré qu'on s'y fût mépris et, tout bonnement, demanda à racheter son tableau,. en quoi il fit bien; mais le propriétaire tint à le garder en quoi il fit mieux.

Ainsi, Chaplin a passé par cette peinture violente et dure; bien mieux, l'eau-forte et la gravure l'ont attiré de tout temps, et s'il n'était le peintre qu'il est, dont la réputation est faite à bon droit, il aurait, comme graveur, une place à part. Chaplin ne s'est pas contenté de reproduire, d'une pointe libre et joueuse, certaines de ses pages favorites. De longues, études d'après les maîtres, lui ont permis de s'attaquer à eux sans fausse timidité, d'entre- prendre et de mener à bien de grandes œuvres qui, à la Chalcographie du Louvre, ne sont pas parmi les planches les moins estimées. Le portrait d'Hélène Four ment, seconde femme de Rubens, l' Embarquement à Cythère, de Watteau, la Noce juive, de Delacroix, ont trouvé en lui un interprète remarqué. Le travail d'eau-forte, tel que Chaplin le comprend, est très personnel et, en même temps que très précis, d'une coloration si puissante par le juste équilibre des tailles, qu'il parvient à donner l'impression exacte des tons. Le baron Gros disait en voyant la gravure de Forster, d'après le Charles-Quint et François Ier, que, avec elle seule, il reconstituerait tout l'ensemble du tableau, qu'il y voyait, non seulement ses jaunes et ses rouges, mais toute la gamme des teintes, jusqu'au moindre détail. Ainsi, Watteau, Rubens et Delacroix pourraient-ils, dans les eaux-fortes de Chaplin, retrouver leurs tableaux et noter, dans les rapports des noirs et des blancs, les rapports exacts des couleurs.

Cela est singulier, cette passion pour le noir et blanc d'un des hommes à coup sûr les mieux doués au point de vue de l'éclat des tons frais, d'un homme dont la peinture est aussi éloignée qu'il est possible de la peinture de graveur. Aussi, est-ce de la gravure de peintre que fait Chaplin, une gravure chaude, une gravure qui a des blonds et non des gris, pour laquelle

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il semble qu'il n'a point fallu une pointe, mais une brosse. Et de plus, avec toutes ses qualités de métier, facile elle est, et souple, comme la peinture du maître, cette peinture s'est plu Chaplin depuis que, vers 1851, il a abandonné l'Auvergne, ses pâtres, ses muletiers et ses cochons, pour se consacrer tout entier à la femme, et lui rendre un culte digne d'elle.

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Même évadé des Cévennes, Chaplin a quelque temps cherché sa voie. Parmi les tableaux de lui qui sont le plus populaires et qui ont le plus fait pour établir et grandir son nom, il en est qui, malgré l'habileté du faire, l'ingéniosité des détails, l'agrément des colorations fluides, le charme du modelé, la fermeté des chairs, ont encore un peu de dureté dans les lignes générales, et montrent un parti pris trop visible de se rattacher à l'école du xvme siècle par le petit côté polisson, par un déshabillé qui n'est point un nu, par la recherche du sujet qui émoustille le public. Ce n'est pas encore tout à fait cette claire couleur vibrante, qui est une symphonie de blancs et de roses; mais, déjà, les qualités d'arrangement, de grâce, de charme sont telles qu'elles seront quand le talent du peintre aura reçu son développement complet.

Peu à peu, malgré l'inspiration reçue de Greuze, de Watteau, de Boucher, de Fragonard, de Baudoin, malgré ce rattachement à l'école française, et à ce qu'elle a de plus français, malgré le décor volontiers emprunté au siècle passé, Chaplin, par l'étude de la nature, est amené à donner à la femme car toujours c'est la femme qu'il représente son caractère actuel et contem- porain. A une nature d'artiste le pastiche est impossible. En tendant à se modeler sur certains maîtres du xviii" siècle, en étudiant leurs procédés, en rétablissant la tradition des sujets qu'ils affectionnaient, en entourant la femme du cortège des amours, en montrant, de parti pris, un bout de chair entre des étoffes lumineuses, en cherchant comme eux dans les blancs du linge, de l'eau, de la peau, des fleurs, des perles, une harmonie claire, en rejetant sans hésiter les procédés barbares qui rendent pareils à des casse-

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rôles noircies les tableaux de ceux que, pour le moment, on appelle des maîtres, en peignant largement, avec une brosse et non avec un balai ou un coutelas, Chaplin est sorti du pair, il a rétabli en son honneur premier et en sa juste tradition l'École française, il lui a donné une impulsion très manifeste dont chaque Salon fournirait des preuves à l'infini.

Est-ce qu'il ne vaut pas mieux les regarder qu'essayer de les décrire, ces femmes que légèrement il a laissées derrière lui, les mil e tre de ce Don Juan, qui donne la vie et qui fait naître l'amour? Debout, assises, couchées, Diane ou Vénus, Colombine ou Laurette, jetant du grain à des colombes familières, ou, près de la cage vide, pleurant l'oiseau envolé, poussées, et pressées, et vaincues par les ribambelles d'amours potelés, ou les dominant avec une satisfaction un peu mélancolique, ces. femmes, les femmes de Chaplin, dévêtues d'une chemise de batiste ou d'une robe de soie, habillées d'un long peignoir à la Watteau ou de ces gazes mousseuses qui blanchissent encore les chairs, elles sont, chacune d'elles, une strophe du poème que chante l'artiste et, à mesure qu'il va, plus larges sont les strophes, plus profonde est la cadence, plus touchante est l'harmonie. A présent, ce n'est plus le sujet qu'il va chercher : une femme ; parfois, près de la femme, un enfant, tête blonde et rieuse; des fleurs, et c'est tout, et c'est exquis, et la grasse peinture, accrochant toute la gamme des tons clairs, ne reculant devant aucune audace, fixe pour l'éternité cette qualité fugitive des êtres, qualité incompréhensible et inexplicable : la Grâce.

Devant cette grâce, qui semble être par essence la vertu française et la vertu de Chaplin, on oublie la science qu'il lui faut pour rendre ces mouve- ments, pour établir ces rondeurs, pour caresser ces bras, pour faire tourner ces bouts d'épaule, pour éclairer sans faiblesse ces corps lactés, pour distribuer les lumières et les ombres, la science de composition, de dessin, de peinture, plus qu'autre, la science même, c'est-à-dire la connaissance de la femme.

D'autres peignent des femmes; ils habillent un modèle en Romaine, en Grecque, en Turque, ou la déshabillent en Vénus ou en esclave; c'est toujours un modèle, plusieurs modèles, s'ils en changent et qu'ils ne le laissent point

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vieillir à l'atelier : ce sont des femmes mêmes, si l'on veut ; mais ce n'est pas la femme. Ils n'y comprennent rien, les pauvres! Ils ne l'aiment point, ils n'en savent que l'ostéologie et la musculature. La femme, l'être exquis et cruel, l'être adorable et mauvais, l'être qui monte à Dieu et s'abaisse au diable, mais qui n'est point de l'humanité, l'être tyrannique et soumis, l'être invincible et lâche, l'être mystérieux qui donne l'amour et qui dit-on l'éprouve quelquefois, voilà l'être qu'il faut représenter et celui que Chaplin représente.

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Et quand il se plaît à donner de cet être féminin, une version semblable à celles qu'on rencontre dans la société contemporaine, comme cette image est supérieure à celles que peuvent exécuter les plus habiles ! Il y a toute une galerie de portraits de femmes faits par Chaplin, et chacun de ces portraits mériterait d'être accroché en un Cabinet des beautés, pareil à celui que le roi Louis affectionnait en son palais de Munich, mais un cabinet des beautés tout mondain, tout aristocratique, pour être introduit, il ne suffirait point de montrer joli visage.

Cela n'est point étonnant : outre que les femmes les plus belles et les plus jolies ont voulu, depuis quarante ans bientôt, être peintes par lui, il est homme à tirer, d'une tête et d'un corps de femme, tout le caractère et toute l'harmonie qui peuvent s'y trouver. Il sait, par l'ingéniosité des arran- gements, par la valeur des fonds qu'il varie à l'infini, par une pose habilement composée, sortir le portrait de la banalité courante, lui ôter cette raideur, ce convenu, cet emprunté qui, devant certaines toiles, fait penser au « ne bougeons plus » du photographe. Suivant la grande tradition française du xvii" et du xvme siècle, comme faisaient Rigaud, et Largillière, et Tocqué, et Vanloo, il compose un portrait, et ne se contente pas de copier bruta- lement un modèle. Il donne à la femme, devenue presque déesse, comme un idéal et une parité olympiques. Sans rien enlever à la ressemblance, sans rétablir les traits en une régularité conventionnelle, sans que ses têtes

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comme il arrive aient toutes un air de famille, il en pousse le caractère à sa sommité, il les dépouille de certaines vulgarités, il donne l'importance au détail qui vaut d'être remarqué; il présente enfin, en sa noblesse réelle, telle qu'elle doit être vue, au jour elle se plaît le mieux à elle-même, en la toilette qui lui sied, dans le milieu qui la fait valoir, la femme moderne, celle qui n'est point d'hier ni de demain, mais celle qui vit devant nous, en ce moment même.

Et outre la grâce qui ne s'acquiert point, semble- 1- il, outre la dis- tinction et l'élégance, Chaplin, par surcroît, donne grand air à la femme dont il fait le portrait. Nulle n'est bourgeoise, pas même la jeune fille au visage de Greuze, dont les rondeurs sentent encore l'enfance. En toutes, il met un air de race, se plaisant à ces longs cols issant, comme on dit en blason, des épaules larges, dont il fait ressortir la blancheur sur quelque peau de martre, dont il avive les roses en les imposant sur un manteau de cygne.

Oh! l'habile homme, et comme on sent en cette facilité qui semble joueuse, l'étude lente, non seulement de nos portraitistes français, mais de ces Anglais qui, eux aussi, comme Reynolds et Gainsborough, ont senti et compris la femme. A coup sûr Chaplin ne les imite point ; la femme qu'il a devant ses yeux n'est pas celle qu'ils voyaient; les milieux, les habi- tudes, les formes, les êtres sont différents. On serait vilipendé aujourd'hui, si, comme l'ont fait les maîtres, on asseyait son modèle devant quelque fenêtre ouverte, laissant voir les belles perspectives d'un grand parc et n'éclairant pas, pour ainsi dire, le personnage qui est devant elle. On jugeait ces fonds conventionnels tout aussi exacts que les fonds monotones, bruns ou verts, qu'on affectionne aujourd'hui et qui ne se rencontrent pas davantage dans la nature. C'étaient d'agréables tapisseries se plaisaient les bleuâtres des arbres lointains, les gris d'un ciel troublé, les blancs vibrants d'une eau courante ; il faut, dit-on, y renoncer, mais au moins Chaplin, ne renonce pas à chercher les fonds de ses portraits; toutes les étoffes aux reflets clairs, qui égalisent et distribuent les lumières, il les emploie tour à tour, suivant les types, les aspects, les colorations de ses modèles.

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Quelle galerie, les femmes de Chaplin, depuis le premier portrait qu'il fit, celui de Marie Duplessis, la Dame aux Camélias, brune celle-là, toute simplette avec ses yeux noirs, cernés par la phtisie, ses cheveux noirs à bandeaux serrés, son air de vierge, cette animation et cet éclat que donne aux poitri- naires la mort prochaine! Puis, c'est madame Feydeau, née Blanqui ; puis, pour citer quelques-uns des noms dont on trouvera la complète énumération en l'étude que Claude Vento vient de consacrer à Chaplin dans son livre : Les peintres de la femme, c'est la comtesse François de la Rochefoucauld, née Armand, la vicomtesse Marie de Courval, la marquise d'Imécourt, la comtesse de Neverlée, la comtesse Foy, mademoiselle Trubert, mademoiselle de Berthier, madame et mademoiselle Lemaire, la princesse de Chimay, la baronne de Vaufreland, la princesse Radziwill, madame Roussel, la duchesse de Chaulnes, la comtesse de Kersaint, la duchesse de Mouchy, la princesse Isabelle d'Orléans, l'armoriai de France, et un armoriai où, pour être inscrite, il faut beauté plus encore que noblesse.

Quel singulier et rare livre on pourrait faire, en racontant simplement la vie de chacune de ces femmes; quel livre instructif sur la société d'à présent, et comme le drame le plus violent, le plus inattendu, le plus bizarre, y côtoierait des scènes de comédie égrillarde et folâtre ! Comme Sainte-Beuve ou Saint-Simon, comme le duc de Lévis ou Senac de Meilhan se fussent amusés à l'écrire ! Tout y eût défilé, tout le monde qui est le monde depuis un demi-siècle, ce monde dont Chaplin a été le peintre ordinaire et qu'il a immortalisé.

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Ce n'est encore tout cela qu'une partie de l'œuvre de l'artiste ; à côté de ces milliers de portraits, dont l'énumération seule tiendrait plusieurs pages, faut-il oublier la part donnée à la peinture décorative? Aux Tuileries, dans les petits appartements de l'Impératrice, jadis, le salon des fleurs était une des beautés du vieux palais. Cela est détruit, et rien n'en demeure que de froides planches d'architecture, mais si on n'y peut retrouver l'éclat des tons,

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la gaieté des couleurs, au moins peut-on apprécier encore le goût de la composition; cette apothéose de la femme, devant qui viennent s'incliner tous les génies, à qui, comme don suprême, ils apportent, en une corbeille débordante de roses, un enfant endormi. Quelles joies et quelles douleurs il représentait, cet enfant! «

A l'Elysée, c'était c'est encore, dit-on dans le salon de l'Hémicycle, Junon, Diane, Vénus, Minerve ; c'est, dans la salle de bains de l'Impératrice, courant sur les glaces, couronnant les portes, toute une allégorie à la gloire de la femme, et Diane, et Vénus, et Léda; puis, c'est dans vingt hôtels de Paris, des plafonds, des panneaux, des dessus de glaces. Et Paris n'en a point le monopole, il en est à La Haye, à Pétersbourg, à Bruxelles, à New- York; il en est trop peu pourtant, car Chaplin y excelle. Nul ne s'entend comme lui à jeter, dans le plein air d'un plafond clair, les blancheurs laiteuses d'un corps apothéose, à faire flotter au vent des étoffes de soie, à grouper dans l'espace la ronde des amours joufflus, à faire danser sur les nuages les petits pieds à fossettes. Nul ne sait comme lui symboliser d'une aimable et discrète façon, en se gardant à la fois du banal et de l'obscur, les idées qu'il convient d'exprimer en des salons et des boudoirs, idées légères et gracieuses, faites pour réjouir les yeux et tourner l'esprit vers le bel art d'aimer.

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Ce n'est pas tout encore : la femme ne se contente point de se faire peindre par Chaplin; il faut encore qu'il lui enseigne à peindre et, dans son hôtel de la rue de Lisbonne, le maître a ouvrir un atelier d'où sont sorties, entre élèves dont il s'honore, Henriette Browne madame de Saux mademoiselle Louise Abbéma, madame Madeleine Lemaire, mademoiselle Berthe Delorme, vingt autres dont le nom apparaît au Salon annuel, avec cette mention qui est comme une garantie de talent : Élève de Charles Chaplin. Quelques-unes en ont fait une carrière, la plupart y cherchent un délassement; car c'est le monde, et le plus riche, et le plus élégant qui réclame les leçons de son maître préféré.

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C'est le succès incontesté qu'obtint au Salon, Henriette Browne, qui semble avoir créé ce mouvement très curieux des jeunes filles du monde vers la peinture. Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet, et un livre récemment paru, pourrait fournir lieu à bien des observations et à quelques critiques. A coup sûr, cette furie d'art a donné naissance à des ridicules nouveaux, à des prétentions étranges, et à une quantité innombrable de détestables tableaux. Les expositions en sont encombrées et le jargon d'atelier détonne étrangement dans certaines conversations mondaines. Il y a des vanités qui se surexcitent, il y a des petites têtes qui se montent, il y a des vocations qui croient se déclarer. On veut faire grand ; on se campe en face de la nature, qui s'en moque; on couvre des toiles de taille à cacher le Panthéon; d'un talent qui pourrait être agréable, on fait un ridicule qui est agressif. La femme qui arrive rapidement à un certain degré d'habileté, parvient rarement à le franchir. Elle reste élève, usant toujours des procédés enseignés, ne trouvant rien en soi qui prouve une personnalité. Gomment acquerra-t-elle, au milieu des obligations de la vie mondaine, un apprentissage qui lui permette de résoudre les difficultés de métier? Pourtant, elle n'a que rarement le sentiment de son impuissance : à peine hors de l'atelier, après une année ou deux d'études à bâtons rompus, elle se tient pour peintre, découvre des sujets la banalité va de pair avec la prétention, les exécute ou croit les exécuter entre deux cotillons, met en branle toutes les influences pour faire admettre son œuvre au Salon, visite les membres du jury, écrit à l'Institut, parle aux gardiens, obtient l'entrée, et parfois, par les mêmes moyens, essaie de décrocher une médaille. N'est-ce pas ce que révèle ce journal récemment paru, si instructif sur la vie de la jeune fille du monde qui veut faire de la peinture, exactement comme elle veut faire un beau mariage, et presque par les mêmes procédés ? On pourrait en dire long à ce sujet, et sur la vie que se font les parents, et sur celle qui, plus tard, sera faite au mari et aux enfants, et ce seraient de dures vérités. Mais il y a la compensation : c'est quelques femmes bien douées qui , comme madame Madeleine Lemaire, arrivent à être des artistes véritables, dignes d'être comparées aux meilleures des siècles passés et qui, tout en gardant dans

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leur œuvre le caractère féminin qui lui donne sa grâce, y apportent cette habileté de métier, qui vient du maître, et qu'elles ont prises à l'atelier. Voilà l'œuvre que Chaplin a pu présenter, quand tout dernièrement ce Parisien a demandé à la France, il avait toujours vécu et dont il est un des peintres les plus aimés, de l'adopter pour un de ses fils. A dire vrai, c'était fait depuis longtemps et il ne manquait à la reconnaissance que sa formule légale. Toutefois, il a bien fait. Aux heures éclatantes, il avait été des joies et des fêtes, il a voulu comme l'a voulu Heilbuth prendre sa part des tristesses et des deuils. A ceux auxquels Paris donne son hospitalité, et qui la reconnaissent par de telles œuvres, on n'a guère le droit de plus demander; mais si, d'eux-mêmes, ils viennent à nous, qu'ils soient deux fois les bienvenus, ces maîtres qu'a conquis l'art français, ces citoyens qui se donnent à la France !

FREDERIC MASSON.

L'HOMME AUX TROIS BONNETS

Après avoir retiré du coton tout 4»j£n ce qu'on peut en espérer : des bas,

*^~x des bonnets, des caleçons, des jam- bières, des mitaines, et quarante mille livres de rente, M. Joseph Ducroc acheta un domaine en Picar- die et s'y installa pour le reste de ses jours.

Bien que l'habitation fût d'une architecture historique , et qu'il l'eût préférée plus neuve, plus reluisante, plus semblable à un gâteau, il l'avait acquise à cause de son allure seigneuriale, juchée qu'elle était sur une sorte de col- line, au milieu de la plaine, à deux mille mètres de toute promiscuité humaine.

Il se répétait avec plaisir : « Je suis un gentilhomme campagnard... Nous autres, gentilshommes campagnards... »

Et, pour ne pas déroger, il ne frayait avec personne, vivait en tête-à-tète constant avec son domestique Hippolyte et sa cuisinière Ursule.

98 LES LETTRES ET LES ARTS

Deux fois par semaine, il allait à la ville faire les provisions, avec Ursule qui portait le panier, Jlippolyte qui conduisait la voiture. C'étaient ses seules sorties et ses seules distractions.

Le reste du temps se passait à couper les limaces dans le jardin, lorsqu'il avait plu, à écheniller les arbres à fruit avec de l'huile à quinquet, à abattre au sécateur les roses mortes, à manger, à boire, à dormir.

Dormir 1 oh! dormir, surtout! M. Joseph Ducroc avait la gourmandise du sommeil. Les grasses matinées ne lui suffisaient pas. 11 avait inventé les grasses soirées; même l'hiver, il se couchait, à la tombée du jour; et, pendant quelques heures, les yeux ouverts dans son lit, l'esprit à de vagues spécu- lations, il savourait la douceur d'être englouti dans du chaud et du moelleux, sur des lits de plume superposés, sous un édredon qui le couvait comme un grand oiseau.

Cependant, malgré tout ce duvet, sa joie n'eût été qu'imparfaite s'il s'était couché la tête nue.

De tout temps, il avait eu l'habitude de se couvrir le crâne, la nuit, n'étant pas de ces négociants qui trouvent leur marchandise bonne pour les autres, mais se gardent d'en user eux-mêmes. 11 usait, lui, de la sienne, il en usait abondamment, comme pour donner le bon exemple à sa clientèle : au lieu d'un bonnet de coton, il en chaussait trois, le premier enfoncé jusqu'aux yeux et jusqu'à la nuque, le second affleurant au pavillon de l'oreille, le troisième en vedette sur le sinciput, à la manière d'une calotte de chantre.

Cette superposition de bonnets lui avait été suggérée, dès l'adolescence, par un médecin qui, accusant les pituites d'attaquer leur homme par le sommet du crâne, pensait qu'on ne saurait trop défendre ce point délicat, mais qui avait en même temps une juste défiance de l'apoplexie, et ne voulait pas qu'on lui fît la partie trop belle, en engloutissant la tête tout entière dans les trois bonnets nécessaires à décourager le coryza.

Ces trois bonnets, M. Joseph Ducroc les avait d'ailleurs fait fabriquer de diverses couleurs, afin de ne point les confondre en défaisant, chaque soir, son paquet de nuit ; et comme il avait trois couleurs à choisir, en bon patriote il avait choisi les trois couleurs nationales : le premier bonnet était

L'HOMME AUX TROIS BONNETS 99

bleu, le second blanc, le troisième rouge rouge avec une houpette tricolore, par déférence pour les deux autres.

Naturellement, avant de se retirer des affaires, il s'était assuré de bonne- terie pour le restant de ses jours; et, dans son castel picard, il continuait, comme autrefois, à se garnir la tête, pour la nuit, d'un bonnet bleu, d'un bonnet blanc, d'un bonnet rouge à fusée tricolore.

Or, un soir de décembre, après un dîner délicat, qui lui chauffait le sang d'une pointe de gaieté, il venait de monter dans sa chambre. Un large feu de souches et de broussailles illuminait la pièce. A la franchise de la flamme, au crépitement des étincelles, on sentait qu'il devait faire dehors un froid aigu. Quelle soirée pour le bonhomme!... Une des grasses soirées les plus délicieuses qu'il lui eût encore été donné de savourer ici-bas ! Il en faisait le gros dos; et, comme un gourmand rôde, de l'œil et de la narine, autour d'un fin morceau, avant de l'attaquer, il ne se pressait pas de se mettre au lit.

Lentement, il se débarrassait de ses vêtements, qu'il rangeait à mesure sur un dossier de fauteuil; lentement, il dépliait sa chemise de nuit, s'en revêtait, se nouait au cou un foulard de soie blanche...

C'était maintenant au tour des trois bonnets.

Pour se les bien équilibrer sur le crâne et juger de l'effet, il s'était posté devant sa glace, une grande glace toute claire du flamboiement de Faire, l'alcôve se reflétait avec son lit large, douillet, béat, au bateau garni d'une frange de passementerie qui pendait jusqu'à terre, à l'ancienne mode.

Mon Dieu, que ce serait donc bon de s'enfoncer dedans ! 11 en chantonnait d'aise... il en devenait poète, donnant un coup de pouce de sa façon à la cantilène sur laquelle sa nourrice l'avait bercé, quelque soixante ans plus tôt :

Fais dodo, mon papa Ducroc ; Fais dodo, comme un beau poulo. .

Tout en fredonnant, il se tirait avec soin le bonnet bleu jusqu'aux sourcils, plissait et détendait le front, pour que la peau se plaçât convenablement

100 LES LETTRES ET LES ARTS

sous l'étoffe, se passait l'index sur le lobule de l'oreille auquel il importait de ne pas laisser prendre un mauvais pli. A un autre maintenant :

Fais dodo, mon papa Ducroc ; Fais dodo, comme un beau poulo...

Et il superposait, d'une main respectueuse, le bonnet blanc au bonnet bleu... quand il entendit, dans cette chambre il était seul absolument seul, n'est-ce pas? comme le gloussement d'un rire que l'on eût essayé de réprimer. En même temps, il voyait distinctement, dans la glace, vaciller la frange qui cachait le dessous de son lit...

Le fredon s'arrêta net sur ses lèvres ; il se sentit cinglé, à travers tout le corps, par une averse d'aiguilles dont le fourmillement lui paralysait les membres; un vertige lui monta au cerveau; il crut qu'il allait tomber...

Et, si je tombe, pensa-t-il, c'en est fait de moi !... si je tombe, ou même si j'ai l'air de m'être aperçu de quelque chose...

Et, se faisant violence de tout l'effort de sa volonté, il tâcha de reprendre son refrain. Mais non, c'était impossible; il sentait qu'il ne pourrait réprimer le tremblement de sa voix. Alors il eut l'idée de substituer au chant la décla- mation... des paroles vous sortent toujours de la gorge; et il déclama :

Fais dodo, l'enfant calino, Fais dodo, t'auras du lolo...

Dans son effarement, il oubliait son propre poème, et c'était l'ancien distique, plus familier à sa mémoire, qui lui revenait automatiquement aux lèvres. Sa voix d'ailleurs lui parut méconnaissable, rauque, caverneuse, d'une tonalité tragique qui jurait avec l'aimable simplicité des paroles.

Mon Dieu, quelle bêtise ! J'aurais me taire. IL va s'apercevoir que j'ai peur. Je suis perdu...

A peine osait-il regarder dans la glace : il aimait mieux être surpris par une agression, se sentir tout à coup empoigné aux jambes et renversé, que de voir l'homme dont il imaginait, sous son lit, la figure patibulaire, soulever la frange de laine verte et se couler vers lui en rampant.

Quant à s'élancer vers la porte de la chambre, à crier, à s'enfuir, il n'en

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aurait pas eu la force; il se sentait les pieds soudés au sol. Du reste, avant qu'il n'eût atteint la porte, l'autre l'aurait prévenu ; il serait happé, terrassé, bâillonné, saigné.

Tout à coup, il crut entendre un frôlement sur le tapis, percevoir un attou- chement à ses talons. Il retint un cri d'épouvante et ferma les yeux... Rien!...

Alors il se décida à les rouvrir, et, pour se convaincre qu'il venait d'être effrayé par une vaine appréhension, il abaissa lentement son regard vers la zone inférieure de la glace se reflétait le bas du lit.

Ce fut toute une angoisse que ce simple mouvement de prunelles... Ses yeux lui suggéraient l'impression de deux lobes de plomb figés dans leurs orbites.

Mais, quand il eut aperçu que la glace ne reflétait, derrière lui, que le tapis à fond blanc, avec ses fleurs vertes et rouges... pour se sentir encore sain et sauf après cette alerte, il se crut sauvé.

Un peu de courage lui en revint aux nerfs. Il prit son troisième bonnet et s'en couronna, en donnant même, par habitude, une pichenette à la mèche tricolore, pour la renvoyer dans la perpendiculaire.

Un second gloussement l'avertit que son invisible spectateur continuait à ne pas s'ennuyer. M. Ducroc ne partagea cette gaieté que pour en frémir jusqu'aux moelles; et, de nouveau, il pensa qu'il allait s'évanouir.

Cependant, comme sa toilette de nuit était achevée, il n'avait plus aucune bonne raison pour rester debout devant cette glace ; il fallait qu'il gagnât son lit, afin de ne pas éveiller les soupçons de « l'assassin ».

C'était le moment critique de l'aventure ; car, en enjambant ses matelas, il pouvait être pris par la cheville et renversé sur le carreau. Ne valait-il pas mieux chercher à s'enfuir, coûte que coûte? Oui, c'eût été le plus sage, malgré tous les risques à courir. Ce fut cependant pour son lit qu'il se décida, fasciné par le danger, attiré du côté de « la mort » par ce mystère du vertige qui précipite l'homme au fond de l'abîme dont la vue le terrorise.

Tout alla bien pourtant. L'autre ne broncha pas. M. Ducroc put, comme tous les soirs, se renverser en paix sur ses oreillers. Mais quelle métamor- phose de ses délices habituelles ! Au lieu de jouir des moelleuses dépressions de la plume sous ses reins, le corps abandonné, la couverture au menton,

102 LES LETTRES ET LES ARTS

sentait-il seulement sur quoi il était couché?... Il restait là, les muscles tendus, prêt à sursauter à la première alerte, cherchant à se faire le plus léger possihle et ne remuant pas, de peur d'obliger « son homme » «à surgir, s'il lui rendait la position trop difficile.

En même temps il gardait sa lampe allumée. Il se figurait que le danger serait moindre tant qu'il n'aurait pas éteint. Et il contraignait son cerveau, hypnotisé par la terreur, à fonctionner quand même à la chasse de quelque moyen de salut. Mais toute idée se refusait... quand, subitement, il lui passa par l'esprit une lueur qui détendit son angoisse...

Comment n'avait-il pas imaginé cela plus tôt?... Il se pencha vers la lampe, posée sur sa table de nuit, et il la baissa comme pour l'éteindre; mais, au moment la flamme allait disparaître, il remonta la mèche, en s'écriant à haute voix : « Sacristi, elle a charbonné ! Elle va m'empester toute la nuit. Il faut que je sonne Hippolyte.

Ce disant, il se tournait vers la ruelle, et secouait le cordon d'une sonnette, qu'on entendit grelotter au loin, dans le silence de la maison.

Mais quel secours espérer d'Hippolyte, ahuri, désarmé, contre un homme prêt à se défendre, et certainement muni de tous les engins de destruction nécessaires à l'exercice de son art ? Hippolyte comprendrait si bien l'inanité de son assistance, qu'à la révélation du danger il ne songerait probablement qu'à repasser la porte à toutes jambes, laissant son maître aux prises avec le malfaiteur.

Aussi M. Ducroc avait-il conçu un plan de plus vaste envergure que de révéler le danger à son domestique et de s'en rapporter à sa bravoure.

Hippolyte, articula-t-il en le voyant entrer, venez prendre ma lampe, et allez l'éteindre à la cuisine. Elle va fumer comme l'autre soir, vous savez.

L'autre soir, elle avait en effet fumé : Hippolyte ne s'étonna donc pas de Tordre qui lui était donné. 11 s'approcha ; il prit la lampe ; et il allait tourner les talons, lorsqu'en regardant son maître, pour lui souhaiter le bonsoir, ainsi qu'il se le permettait habituellement, il le vit soulevé sur son séant, la figure terrorisée, et désignant, d'un geste répété de l'index, le dessous du lit.

Quoi ? Qu'est-ce qu'il y avait donc?...

L'HOMME AUX TROIS BONNETS 103

Il allait le demander; mais le bonhomme lui imposa énergiquement silence des deux mains ; puis il mima, de la tête et du buste, la position d'un homme étendu, d'un homme aux aguets, en continuant à indiquer le dessous du lit; après quoi, il feignit de s'enfoncer dans le cœur un invisible couteau; enfin il jeta le bras droit dans la direction de la « ville », et donna à entendre, par un geste de rappel, qu'il y avait à ramener de là-bas... qui?... les gendarmes... dont il évoqua synthétiquement la silhouette en se passant le pouce sur la poitrine, dans le sens du baudrier, et en faisant mine de pincer par les cornes un chapeau qui eût été planté en bataille sur sa tête. Toute celte pantomime ne dura pas cinq secondes. Hippolyte avait ouvert puis refermé la bouche, l'œil effaré par la muette gesticulation de ce vieux qui, avec sa face tragique et son triple bonnet de coton, avait l'air de quelque pierrot à tête de Méduse. Puis il était parti d'un pas tranquille, en emportant la lampe.

Mon Dieu, mon Dieu! pourvu qu'il ait compris! pensait M. Ducroc. Je ne pouvais pourtant pas lui parler... surtout à voix basse!... Oui, il a compris : autrement il m'aurait demandé quelque explication... 11 a peut-être cru que j'avais le délire?... Non! il ne se serait pas en allé comme cela!... Cependant il n'a pas eu un clin d'œil, pour m'avertir qu'il comprenait!... Si je le resonnais? Impossible! Je me perdrais! Dieu, mon Dieu!...

Au bout de dix minutes, il lui semblait qu'Hippolyte était parti depuis deux heures...

Décidément, il n'a pas compris! Ah! maudit... maudit imbécile! Mais la pendule, en sonnant, l'avertit de son erreur. A supposer que le

domestique eût deviné ce qui se passait, la ville était à trois lieues, il lui fallait deux bonnes heures pour en ramener les gendarmes...

Et d'ici là, l'autre va s'impatienter... l'autre, ou... les autres. Cette idée venait de lui sauter à l'esprit qu'ils étaient peut-être plusieurs. Et, un instant après, il lui semblait en effet entendre sous le lit un colloque à voix basses. Son cœur battait à coups précipités. 11 lui coulait de la glace dans les veines ; son corps ruisselait de sueur froide.

Pour retarder, au moins, l'heure fatale, il se mouchait, il toussait, il se plaignait à demi-voix de ne pouvoir s'endormir...

104 LES LETTRES ET LES ARTS

... Us ont beau être armés... un homme éveillé est toujours à craindre... ils attendront que le sommeil me mette à leur merci...

Hum ! Hum ! geignait-il, quelle bêtise d'avoir pris du café !

La pendule sonna une demie. Il y avait trois quarts d'heure qu'Hippolyte avait emporté la lampe...

Trois quarts d'heure seulement!...

Et ses angoisses le. reprenaient : Il a compris... Il n'a pas compris... Même s'il a compris, j'y passerai avant qu'il n'ait eu le temps de revenir.

Tout à coup il entendit craquer le plancher... C'était le moment suprême !... Ses oreilles bourdonnèrent, et, affolé, il plongea sous ses couvertures dans l'attente du coup qui allait le frapper.

Mais ce n'était pas le plancher qui avait craqué, c'était la porte. Elle fut brusquement ouverte par Hippolyte accompagné d'un gros de paysans qu'il ramenait en toute hâte du village le plus proche, avec des fourches et des fusils de chasse.

Et maintenant, commanda-t-il, visez sous le lit!

Acculés de peur dans la baie de la porte, les premiers éclairés par le falot d'Hippolyte, ceux de derrière mêlés à l'ombre du corridor, tous l'œil arrondi et la lippe en avant, dans l'attente de l'événement qui se préparait, ils couchèrent en joue le dessous du lit avec leurs fusils inégaux et rouilles, dont les canons luisaient par places à la lueur du feu qui se mourait dans l'âtre.

M. Ducroc avait ressorti la tête de ses draps : Ne tirez pas sur moi, supplia-t-il à demi- voix, en se rencognant dans sa ruelle, le visage atterré.

Cependant le voleur ne donnait pas signe de vie.

Tic... Tac... Tic... Tac... Dans le silence de la chambre, l'anxiété coupait tous les souffles, on n'entendait que le rythme de la pendule qui continuait à battre les secondes sur la cheminée.

Allons ! murmura Hippolyte. Et les gâchettes des fusils se tendirent sous les doigts. Mais, avant d'ordonner le feu, il crut que l'humanité l'obli- geait à de suprêmes pourparlers : Ne te fais donc pas tuer comme cela ! conseilla-t-il à l'ennemi. Tu vois bien que tu n'es pas en forces. Rends-toi, mon bonhomme. Nous ne te ferons pas de mal.

L'HOMME AUX TROIS BONNETS 105

C'est donc que tu dors! ajouta l'un des paysans, sans quitter de l'œil sa ligne de mire.

Une bonne pincée de plomb dans les mollets, ça va te réveiller, ricana un autre. On ne peut pourtant pas aller te tirer par les jambes ! Tu nous enverrais peut-être ben quéque mouvais coup, pas vrai?

Et comme, malgré ces invites, le camarade faisait toujours le mort :

Mais sors donc, gredin ! cria M. Ducroc, en se soulevant sur les

poignets, et en se laissant retomber avec une violence dont les ressorts de son

sommier se révoltèrent avec fracas. C'était comme un coup de poing de tout

le corps pour accentuer son apostrophe. Ce voleur l'impatientait à la fin !

Alors il se fit un étrange remue-ménage sous le lit; et, avec ce piaillement des volailles qu'on attrape le soir au poulailler pour leur tordre le cou, un coq, un coq superbe, cuirassé de pourpre et de cinabre, casqué de vermillon, se sauva du gîte il comptait passer tranquillement sa nuit, et s'affola autour de la chambre... Gloussant de colère, l'œil farouche, il tapait du bec pour s'ouvrir quelque issue... Enfin il avisa la porte, s'enleva sur ses ailes, et, d'un vol désespéré, il disparut en semant des plumes sur les paysans qui avaient rejeté leurs fusils en bandoulière et tapaient dans le dos d'Hippolyte, avec de gras éclats de rire.

HENIU PAGA.T.

A LA COMEDIE-FRANÇAISE

MADEMOISELLE JULIA BARTET

lle date pour nous du concours de 1871, au Con- servatoire. La sonnette du théâtre venait d'avertir que le jury allait rentrer en séance, rapportant la liste des prix et des accessits. Un frémissement courut toute la salle. M. Ambroise Thomas jeta de sa voix un peu ennuyée, les premiers, puis les seconds prix, qui furent accueillis, comme c'est l'usage : les uns avec de longs applaudissements, les autres avec des murmures mêlés de protestations. 11 passa aux premiers accessits. On s'étonnait de ne pas voir arriver le nom d'une jeune fille, mademoiselle Julia Regnaut, qui avait concouru dans V Ecole des maris et qui avait charmé l'auditoire. Elle n'eut qu'un second accessit, et ce fut comme une déception pour le public. Mais mademoiselle Julia Regnaut était toute jeune, elle n'avait encore passé qu'une année au Conservatoire dans la classe de M. Régnier; et ces considérations, qui ont leur importance dans une grande école, avaient pesé d'un certain poids, sur les décisions du jury. Il avait pensé qu'il valait mieux la retenir plus longtemps au Conservatoire, et l'y laisser achever paisiblement le cycle de ses études, allant d'un accessit

A LA COMEDIE-FRANÇAISE 107

au second prix et du second prix au premier. Les administrations ont toujours une tendance à aimer, même dans tout ce qui est d'art pur, la correction et la régularité.

Cette Julia Regnaut était la même qui devait plus tard devenir si célèbre sous le nom de Julia Bartet. D'où venait-elle ? que vous importe de le savoir ? Il me semble que nous nous attachons trop complaisamment d'ordinaire, en ces biographies d'artistes dramatiques, à des détails de vie privée qui ne devraient avoir nul intérêt pour nous. Tout ce qu'il nous est essentiel de connaître, c'est comment leur vocation s'est déclarée, comment s'est formé leur talent.

Il paraît que cette vocation s'était, chez mademoiselle Julia Regnaut, que nous appellerons désormais du nom qu'elle s'est choisi elle-même, Julia Bartet, déclarée dés sa plus tendre enfance. Enfant, tout enfant, on l'avait menée à la Comédie -Française et elle y avait vu On ne badine pas avec r amour. Elle n'en avait pas dormi de la nuit. Elle ne rêva plus que théâtre. Sa famille connaissait Delaunay, et Perdican faisait sauter sur ses genoux la future Camille, qui n'avait alors que cinq ou six ans. On sait combien ces impressions premières s'enfoncent profondément dans le cerveau des petites filles, et quels ravages y fait cette idée de devenir soi-même une grande artiste, quand une fois elle y a pénétré.

Jeune fdle, elle était malade du désir d'entrer au Conservatoire. Elle allait, faubourg Poissonnière, se poster sur le passage des fillettes qui se rendaient à la classe; elle enviait leur bonheur, et courait à l'église Sainte-Cécile, qui est près de là, pour y prier le bon Dieu et avec quelle ferveur elle le priait! de déterminer ses parents à lui permettre de monter un jour sur les planches. Il y avait là, sous le porche, un vieux pauvre, à qui elle avait coutume de donner un sou, en lui disant : Priez pour moi! cela me portera bonheur, et je serai actrice !

Je n'ignore pas que ces menus détails, quand il s'agit de vocations fausses, emportent avec soi quelques soupçons de ridicule. Les abeilles de l'Hymette ont voltigé plus d'une fois autour d'un enfant grec endormi. On n'en a parlé avec émerveillement que le jour elles se sont posées sur les lèvres du divin

108 LES LETTRES ET LES ARTS

Platon. Cette ardeur de vocation vainquit les scrupules des parents. La jeune fdle entra, en novembre 1870, dans la classe de M. Régnier; elle était née en octobre 1854 : elle avait donc seize ans.

Régnier était un professeur éminent; mais je ne crois pas qu'il ait exercé sur le talent de mademoiselle Bartet une influence considérable : il est certain en tout cas qu'elle fut très courte. Le maître à qui mademoiselle Bartet doit le plus, de son aveu à elle-même, est une aimable artiste, madame Provost-Ponsin, qui n'a pas brillé au premier rang, mais qui a occupé une place très honorable au Théâtre-Français, elle jouait les jeunes veuves avec beaucoup d'esprit et de mordant. C'était une comédienne d'étude, qui possédait admirablement son répertoire, et mademoiselle Bartet travailla avec elle les rôles les plus divers, ceux de tragédie comme ceux de comédie, X Emilie, de Corneille comme la Sylvia, de Marivaux, les héroïnes de Racine et celles de Sedaine, se tenant prête à tout jouer; car elle se sentait capable de tout jouer et voulait tout jouer. Mademoiselle Bartet a gardé pour cette amie plus âgée, qui lui avait révélé les secrets du métier et l'avait guidée dans la voie du grand art, une profonde reconnaissance. Quand, plus tard, madame Provost-Ponsin, frappée d'un mal terrible, s'alita pour mourir, mademoiselle Bartet s'installa à son chevet et ne la quitta plus, tant que dura cette maladie qui fut longue et douloureuse.

C'est grâce à ses leçons qu'elle put combler la lacune qu'avait faite l'interruption de ses études au Conservatoire : car elle n'y resta point. 11 y avait alors à la tête du Vaudeville un homme plein de mouvement et de vie, M. Carvalho, grand dénicheur de talents nouveaux, qui avait été de prime abord séduit par la grâce chaste de la jeune élève. Il venait de recevoir YArlc'sienne, de Daudet ; il était féru, nous dirions aujourd'hui : toqué de ce drame, et des suites d'orchestre que Bizet avait composées pour les entr'actes. Il nous en parlait à tous avec cette exubérance d'admiration qui lui est encore familière : c'était un chef-d'œuvre, une révélation. Pour le rôle de la mère, il avait sous la main mademoiselle Anaïs Fargueil ; mais il lui fallait pour celui d'Yvette une jeune fdle très ingénue, très pudique, d'un tour de beauté sentimentale et mélancolique. Mademoiselle Bartet faisait bien

Ch«lot pliot.

MK,iK JULIA BARTET

DE LA COMÉDIE FRANÇAISE

A LA COMEDIE-FRANÇAISE 109

son affaire. Qu'elle eût remporté un second accessit ou un premier prix, il ne s'en inquiétait guère, ne se laissant guider dans ses choix que par un instinct mystérieux qui l'a presque toujours merveilleusement servi. Il lui proposa de l'engager; elle céda au plaisir de débuter plus tôt, et de débuter dans une pièce nouvelle, qui était de Daudet et dont on disait merveille.

C'est en octobre 1872 qu'elle parut pour la première fois devant le public parisien. Je n'ai pas à vous conter ici la malheureuse fortune de Y Artésienne qui n'eut, à cette première épreuve, qu'un succès médiocre. Mais si la pièce ne plut point aux Parisiens, la pauvre petite Yvette les enchanta sous les traits de mademoiselle Bartet.

M. Jules Claretie, qui devait être plus tard son directeur, écrivait, au lendemain de ce début si plein de promesses, qu'il n'y avait rien de plus charmant que cette nouvelle venue, mignonne et poétique, d'une tendresse affinée, avec son mélancolique sourire, fleur de jeunesse un peu souffrante, un avril hésitant. Ce même Claretie me contait qu'il avait eu l'heureuse chance de faire répéter mademoiselle Bartet au Vaudeville, dans une comédie qui n'a jamais été jouée. C'était pour lui une surprise lorsque, du moindre mot, de la phrase la plus simple, cette merveilleuse comédienne tirait un effet d'émotion juste.

Elle jouait là, ou plutôt elle devait jouer le rôle d'une émigrée qui vit cachée, dans une mansarde, sous des habits d'ouvrière, et elle avait une façon de répondre aux investigations d'un sectionnaire devinant la suspecte sous le bonnet de la femme du peuple...! A cet interrogateur qui, lui prenant les mains, lui disait : « Elles sont bien jolies, elles sont bien blanches tes mains ! et ça rapporte quelque chose de repriser des dentelles ?

Oui, disait-elle, assez pour me faire vivre. »

Ce n'était rien, et avec son doux sourire mélancolique, c'était exquis. Il y avait un poème de douceur résignée. Cette même note sonnait avec une grâce pénétrante dans le joli rôle d'Yvette. Ce n'est pas une beauté, disais-je dans mon feuilleton, c'est une âme. Le mot n'était pas de moi; je l'avais recueilli dans les couloirs. Il m'avait paru caractériser de la façon la plus juste la jeune débutante.

110 LES LETTRES ET LES ARTS

Mais c'est la misère du théâtre qu'un succès personnel ne compte qu'à demi dans une pièce qui tombe, et qu'une excellente artiste puisse rester des mois et des mois sans rencontrer un rôle qui la mette en vue et qui lui permette, comme on dit aujourd'hui, de s'affirmer. Les connaisseurs gardèrent dans un coin de leur mémoire le nom de mademoiselle Julia Bartet; le grand public continua de l'ignorer.

C'est Sardou qui la tira de cette pénombre. Je demandais un jour à mademoiselle Bartet de me marquer les rôles qu'elle avait joués avec le plus de plaisir : « J'ai, m'écrivait-elle, aimé également tous mes rôles; mais je n'ai pas été également servie par eux, et mes préférences vont naturellement à ceux qui m'ont aidée à franchir les principales étapes de ma carrière. Un de ceux qui m'ont laissé les meilleurs souvenirs, c'est le rôle de Sarah dans V Oncle Sam, de M. Victorien Sardou, la première pièce importante que j'aie jouée. Il m'a valu mon premier grand succès, tous ceux que j'ai pu obtenir au Vaudeville, je les lui ai dus, jusqu'à ce rôle de Cécile, dans Montjoie, qui a déterminé mon entrée à la Comédie- Française. »

L'Oncle Sam n'est pas une des meilleures comédies de Sardou. Mais ses moindres œuvres ont encore un ragoût particulier. Au reste, ce qui fit réussir mademoiselle Bartet, ce fut moins d'avoir joué dans l'Oncle Sam que d'avoir trouvé l'occasion de travailler avec Sardou, qui est l'un des plus merveilleux régisseurs que le théâtre ait connus depuis Scribe.

Mademoiselle Bartet, c'est un éloge que je tiens de la bouche de Sardou lui-même, est une des comédiennes les plus souples qu'il y ait au monde. Elle comprend vite et se plie, avec une admirable facilité, aux exigences de l'auteur qui la dresse. Elle n'est pas de celles qui ont la sottise de répondre aux observations d'un écrivain qui souhaite une interprétation autre de quelque passage : C'est comme cela que je le sens ! Elle est trop intelligente pour n'être pas docile. Elle ne s'appliquait qu'à vibrer sous les doigts de Sardou.

Il y a au troisième acte de l'Oncle Sam une scène qui exige une sensibilité vraie et profonde ; mademoiselle Bartet y enleva le public. Le lendemain ce fut un concert d'éloges sur ce talent fin et nerveux, qui se révélait tout

A LA COMEDIE-FRANÇAISE 111

à coup avec une intensité singulière. Elle entrait enfin dans la célébrité.

Le Vaudeville par malheur n'était pas en veine à cette époque. Il allait de chute en chute; à la Mascotte de d'Ennery succéda la Berthe d'Estrées de Rivière, le Chemin de Damas de Barrère, puis la Manon Lescaut du même auteur; ajoutez-y quelques reprises faites en hâte, pour boucher les trous, Fanny Lear, les Ganaches, et nous arrivons en 1876; c'est-à-dire que nous avons traversé un long espace de quatre années. Oh! que la carrière de comédienne est lente et épineuse! Voilà une jeune femme qui était douée à miracle, qui avait poussé ses études avec une ardeur incroyable, et savait son métier comme personne; elle recueillait à chaque création les éloges de toute la presse ; et tout cela n'ajoutait rien au premier éclat de sa jeune renommée, et tout cela était comme non avenu ! Et quand on pense qu'un artiste de talent peut attendre vingt années le rôle qui le tirera de pair ! quand on pense qu'il ne l'aura peut-être jamais ! quel devait être le dépit de cette jeune personne qui sentait les années couler sur sa tête, sans rien lui apporter de nouveau ni de définitif! Comme on doit dans cette terrible profession de comédienne, se ronger les poings d'impatience, et qu'un mouvement de dépit ou de colère est parfois bien excusable !

L'année 1876 apporta à mademoiselle Bartet deux consolations : Emile Augier donna Madame Caverlet, elle eut un rôle charmant de jeune fille, et Daudet lui confia dans Fromont jeune et Risler aine' le délicieux personnage de la pauvre petite Désirée Delobelle. Elle y avait un aspect chaste, pâle, et souffreteux, qui faisait invinciblement monter les larmes sous les pau- pières; ses vêtements d'humble ouvrière achevaient sa physionomie de grisette mélancolique. Elle ensorcela le public, et toute la salle, à plusieurs reprises, éclata en applaudissements qui ne s'adressaient qu'à elle ; car Fromont jeune et Risler aine' ne retrouva point sous la forme du drame le succès énorme qu'il avait obtenu en roman.

Deux années passèrent encore Oh! que ce noviciat est long et coupé de vastes ombres qui n'apportèrent à mademoiselle Bartet que des occasions médiocres; je n'ai gardé de souvenir d'elle que dans les Rieuses de madame Daniel d'Arc, elle exprima avec une amertume contenue, avec une sensibilité

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latente et rentrée le chagrin d'un amour déçu : son rire nerveux et mouillé de larmes y était d'un effet saisissant.

Elle rêvait, comme toutes les actrices, d'entrer à la Comédie -Française. Il lui fallait, pour qu'elle en forçât les portes, un dernier coup d'éclat, qui saisît l'imagination du public et appelât sur elle l'attention de M. Perrin. Le Vaudeville reprit le Montjoie de M. Octave Feuillet; elle y joua le joli rôle de Cécile, et y déploya une coquetterie chaste et émue qui charma ce public délicat des premières représentations. Au troisième acte, elle avait une scène exquise, elle la joua avec une grâce adorable. Il y avait dans sa voix, dans son geste, dans son allure un je