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L’ART ANTIQUE DE LA PERSE
*
L’ART ANTIQUE
DE
LA PERSE
ACHÉMÉNIDES, PARTHES, SASSANIDES
MARCEL DIEULAFOY
INGÉNIEUR EN CHEF DES PONTS ET CHAUSSÉES, CHARGÉ PAR LE GOUVERNEMENT ü’uNE MISSION ARCHÉOLOGIQUE
PREMIÈRE PARTIE
MONUMENTS DE LA VALLÉE DU POLVAR-ROUD
PARIS
LIBRAIRIE
CENTRALE D’ARCHITECTURE
1 3 , RUE BONAPARTE, l3
M DCCCLXXXIV
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PRÉFACE
Quand Darius, après la révolte de l’Ionie et l’incendie de Sardes, déclara la guerre à Athènes, la Perse avait acquis la suprême puissance, présage en Orient d’un prochain déclin-, les États de la Grèce, au contraire, étaient, malgré leurs divisions et leur jeunesse, en pleine possession de leur force. Aussi, quelle que
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fût la disproportion des armées en présence, l'issue finale de la lutte ne pouvait être douteuse : les Asiatiques furent complètement défaits à Marathon. Cette bataille mémorable ouvrit une longue période de luttes, et, pendant plus de mille ans, les Achéménides et leurs successeurs furent en guerres incessantes avec les Grecs ou les Romains.
Toutes les recherches se rattachant au passé d’un peuple intimement lié, dans nos souvenirs classiques, aux destinées des deux plus grandes puissances de l’Oc- cident peuvent devenir intéressantes, mais celles qui se rapportent à l’Iran puisent une valeur nouvelle dans les communautés d’origine qui unissent les races latines au grand rameau aryen, et surtout dans l’antiquité de la nation persane, qui, depuis le IXe siècle avant notre ère, n’a cessé de constituer une unité politique distincte. Suze, Babylone, Ninive, ont disparu, Byzance a succombé; l’Egypte elle-même, malgré sa prodigieuse vitalité, a oublié sa langue, sa religion, et s’est laissé définitivement conquérir par les Sémites. De tous les grands empires, la Perse seule a su se garantir des influences étrangères et conserver ses traditions, le génie de sa langue et, jusque dans la religion nouvelle qu’elle a été forcée d’adopter, une forme spéciale, nettement distincte du culte professé par les Sémites et les Touraniens musulmans.
L’Art antique de la Perse. I — i
65951
L’ART ANTIQUE DE LA PERSE
I I
Elle traversa sans en éprouver de contre-coup la crise terrible qui boule- versa l’humanité au choc des Huns et des Wisigoths, et, dans les premières années du VIIe siècle, alors que Mahomet commençait ses prédications, la civilisation sas- sanide jetait encore un si vif éclat que le Prophète se glorifiait d’être né sous le règne d’Anouchirvan le Juste, et que les khalifes ses successeurs empruntaient aux palais de ces idolâtres, qu’ils convertissaient le cimeterre en main, les modèles des temples qu’ils consacraient au culte d’Allah. La Perse vaincue subissait la loi de la force, mais répandait en même temps dans les pays musulmans les arts et l’architecture orientale dont elle était restée la seule dépositaire depuis l’écroulement des grandes monarchies asiatiques. C’est à la même source d’inspiration que Byzance avait déjà puisé lorsque le siège de l’empire fut transporté par Constantin sur les rives du Bosphore.
Malgré tout l’attrait qui s’attache à la connaissance approfondie de la Perse, c’est, de tous les pays de l'Orient, le moins visité. Il n’est donc pas étonnant que, faute de documents précis, quelques côtés de son antique civilisation soient restés douteux, que d’autres soient mal interprétés; pour bien comprendre le passé de l’Iran, il est nécessaire de bien connaître la Perse moderne.
La configuration des hauts plateaux, limités par des déserts ou de hautes chaînes de montagnes impossibles à franchir ailleurs qu’en de très rares points déterminés par le relief du sol, précise les itinéraires des invasions et les routes d'étapes des armées de Darius, d’Alexandre ou de Chapour.
L’étendue et la topographie d’une vallée, la présence d’un simple ruisseau, fixent l’emplacement des grandes cités.
La constitution géologique des montagnes et du sol impropres à retenir les eaux explique la rareté des arbres, de même que le défaut de bois de construction aide à comprendre la forme et la constitution des habitations voûtées que les pre- miers émigrants furent forcés de construire pour se soustraire tour à tour aux rigueurs des hivers et aux ardeurs du soleil de la Perse.
Ces conditions particulières du sol et du climat donnèrent naissance à une architecture spéciale, et, en s’opposant au développement de toute importation étrangère qui n’eût point été appropriée aux exigences locales, exagérèrent en Perse 1 immutabilité, cette loi traditionnelle imposée, dirait-on, par le destin à tous les peuples de l’Orient. Ainsi j’ai rencontré dans le Fars et dans l’Elam, que j’ai eu 1 heureuse fortune de pouvoir le premier explorer en détail, de nombreux monu-
PRÉFACE
III
ments voûtés contemporains des trois grandes dynasties anciennes, présentant déjà toutes les dispositions de tracé et d’appareil employées au moyen âge et jusque de nos jours dans les villes et les villages persans.
En comparant entre eux ces précieux documents, j’ai pu remonter à l’origine de l’architecture antique de l’Iran et établir des distinctions bien nettes entre 1 art officiel des Achéménides, des Parthes et des Sassanides, variant profondément à chaque dynastie, et l’art privé constant dans ses traditions.
Afin de conserver à ces travaux un caractère rigoureusement scientifique, je n’ai jamais tenté de grouper les résultats fournis par mes études journalières, suivant les exigences d’une thèse plus ou moins séduisante. J'ai fait, en dehors de tout parti pris, de l’analyse et le moins possible de la synthèse : souvent j’ai mieux aimé ne pas conclure que de baser des raisonnements et des théories sur des recon- stitutions hypothétiques.
Quant aux renseignements élémentaires que je rapporte, ils proviennent tous d’une étude personnelle du sol, du climat, des monuments et de leurs éléments constitutifs. Les matériaux de construction, quand on les examine attentivement, ont un langage particulier; autant que possible on doit les laisser parler et n’ètre leur interprète que s’il se présente des difficultés techniques.
Je commencerai les monographies des constructions persanes par celle des ruines de Madérè-Soleïman et de Persépolis, dont il convient de bien fixer tout d’abord les origines et le caractère; je décrirai ensuite les monuments voûtés du Fars, qui appartiennent, je l’annonce immédiatement, à la période achéménide, puis, plus tard, le temple de Kingavar, le Tag-Bostam , et enfin les palais, la forte- resse et les digues qu’Adéchir Ier, Chapour, ou leurs successeurs, ont fait construire dans la Suziane.
L'ART ANTIQUE
LA PERSE
PREMIÈRE PARTIE
MONUMENTS DE LA VALLÉE DU POLVAR-ROUD
PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE 1
§ I. MÉCHED-MOURGAB — MADL RL-SOLEÏMAN — PASARGADE. — § H. TAKHTÈ-MADERÈ-SOLEÏMAN. — § III. TOMBEAU DE CAMBYSE — TOMBEAU PROVISOIRE DE NAKHCHE - ROUSTEM . — § IV. PALAIS
DE CYRUS, — § V. GABRE MADÉRÈ-SOLEVmAN. § VI. DISCUSSION DES FORMES ARCHITECTURALES
DES MONUMENTS DE MÉCHED-MOURGAB — GÉNÉALOGIE DE CYRUS — CONCLUSION.
S 1
Distinction entre Méched-Mourgab et la Pasargade des auteurs grecs. — Identification proposée
pour le site de Méched-Mourgab.
Les Persans désignent sons les noms de Méched-Mourgab et de Madèrè- Soleïman (PI. I et II) deux petits villages de la plaine du Polvar situés auprès de ruines fort anciennes que l’on rencontre sur la route dTspahan à Chiraz, à la descente des plateaux de Sourmek et de Dehbid. Jusqu’à ces dernières années, on
i. Je comprends dans la première dynastie Achcmcnide les descendants directs de Cyrus, et dans la deuxième les successeurs de Darius. Les aïeux de ces rois étaient des princes feudataires de la Médie qu’il convient de grouper en famille plutôt qu’en dynastie.
L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
ne mettait pas en doute que ces ruines, dont l’origine acbéménide est incontestable, ne fussent les derniers vestiges de Pasargade, la ville sainte, où reposait encore, au temps de l'expédition d’Alexandre, le corps du grand Cyrus.
M. Lassen d’abord, M. Oppert plus tard, ont combattu cette identification et démontré que l'on devait rejeter le site de Pasargade à l’est de Chiraz dans les environs de Fésa ou de Darabdjerd. De nombreux arguments, déduits de l'étude comparée des textes grecs et de l'inscription trilingue de Bisoutoun, militent en faveur de cette dernière hypothèse. M. Oppert fait observer avec juste raison que Ptolémée place Pasargade 1 (la Pisiyakada des inscriptions cunéiformes) à l'est - sud-est de Persépolis, tandis que Méched • Mourgab est situé au nord-nord - ouest du Takhtè-Djemchid. 11 fait encore remarquer que des rivières distinctes, au témoignage de tous les auteurs anciens, arrosaient Persépolis et Pasargade. Comme Madérè-Soleïman et le Takhtè-Djemchid se trouvent tous deux sur les rives du Polvar, on serait amené à admettre, si l'on persistait à voir dans les monuments de Madérè-Soleïman les ruines de Pasargade, que le Takhtè-Djemchid ne corres- pond pas aux palais de Persépolis2. Je ne discuterai pas à nouveau cette question, elle me paraît résolue. Je me bornerai seulement à faire observer que si Pasargade et Persépolis avaient été respectivement situées dans les vallées deMéched-Mourgab et de la Merdach, distantes à peine l’une de l’autre de quarante kilomètres, le Polvar-Roud, un simple ruisseau, aurait dû suffire à l'alimentation des deux capitales du royaume: hypothèse inadmissible en Perse, dans une contrée où les terres fertilisables et les eaux d irrigation sont si rares que la prospérité d'une cité impor- tante entraîne fatalement la ruine de toutes les villes voisines.
Indépendamment de ces considérations géographiques, il est un argument tiré de 1 histoire des expéditions d’Alexandre qui tranche cette question d’une manière définitive.
A son retour des Indes, Alexandre, accompagné seulement de la cavalerie des hétaïres, de troupes légères et de quelques archers, regagna par étapes les frontières de la Perse Pendant la durée de ce pénible voyage les soldats endurèrent de cruelles souffrances4, et moururent en grand nombre de fatigues et de privations.
1. Dans quelques éditions, le même mot est orthographie il v.ei.pv.yjx.
2. Voir, pour plus de détails, le savant article de M. Oppert, publié dans le Journal asiatique,
année 1871, T. XIX, p. 548. 11
3. Arrien, L. VI, ch. 21-22, 29 (édition Millier). Je renvoie, sauf avis contraire, pour tous les auteurs grecs, a 1 édition Carolus Millier.
4. Strabon, L. XV, ch. 2, v et vi {les Indes et la Perse), et Diodore de Sicile, L. XVII, ch. io5.
PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
Dès qu’il eut atteint la Kirmanie, le roi envoya des émissaires prévenir les satrapes de son retour', et ce ne fut qu’à l’arrivée des secours et des guides qu’il put se remettre en route. Il s’arrêta à Pasargade % fit réparer le tombeau de Cyrus, et arriva enfin à Persépolisi * 3.
Dans le cas où le monument funèbre du fondateur de l’empire perse eût été situé sur les rives du Polvar, le conquérant macédonien eût été forcé, s’il eût voulu le visiter avant de revenir à Persépolis, d’abandonner, dans les circonstances les plus critiques, les seuls chemins de caravane (PI. I) qui de la Kirmanie se dirigent, par Forg ou Saïd-Abad, sur Darab, Chiraz et Persépolis, de remonter vers le nord et de se jeter sans profit dans les déserts inexplorés limitant à l’est la plaine de Méched-Mourgab.
Quand on a visité les lieux et quand on a pu apprécier les difficultés de tout ordre que durent surmonter les Grecs à leur retour en Perse, on ne peut admettre qu’Alexandre ait commis de gaieté de cœur une pareille folie. On ne peut pas supposer non plus que les troupes macédoniennes se soient égarées dans le désert, puisqu’elles avaient trouvé, à dix étapes en avant de Pasargade, les vivres envoyés par les satrapes pour les ravitailler 4.
A mon avis, la ville dont les ruines couvrent la vallée du Polvar fut construite par Cyrus, sur les confins de la Perse et de la Médie, quand ce prince devint, à la suite de sa victoire sur Astyage, roi des Perses et des Mèdes, et fut délaissée lorsque Darius fonda Persépolis dans la superbe plaine de la Merdach. Ces déplacements de capitales, conséquences des modifications politiques apportées à l’état d’un pays, sont trop dans le caractère du peuple iranien pour surprendre qui- conque connaît l’histoire de la Perse. Des raisons du même ordre engagèrent plus tard Darius et les princes sassanides à transporter successivement le siège du gou- vernement de Persépolis, à Suse, Ecbatane, Ctésiphon, Chouster, et les dynasties musulmanes à prendre tour à tour pour capitales les principales villes de la Perse.
L’identification que je propose résultera non seulement de l’examen géogra- phique du site de Madérè-Soleïman, mais de l’étude des ruines dont je vais entre- prendre la description.
i et 4. Diodore de Sicile, XVII-io5.
2. Alexandre avait visité une première fois Pasargade avant son départ pour les Indes (Strabon, XV,
ch. 3, § vu). |
3. Arrien. L. VI, ch. 29, et L. VII, ch. 1.
L’ART ANTIQUE DE LA PERSE,
S n
Takhtè- Madérè- Soleïman. — Description du monument. — Procédés de construction. Marques d’ouvriers. — Ce monument n’a pas été terminé. — Destination du Takhte,
Le premier monument que l'on aperçoit, en descendant du plateau de Dehbid (PI. II) , est un immense soubassement adossé à une colline s’avançant dans la plaine en forme d’éperon (fig. i). Cette construction, connue dans la contrée sous le
79m.oS >
Fig. i. — Plan du Takhtè - Madérè - Soleïman.
nom de Takhtè-Madérè- Soleïman (Trône de la mère de Salomon), est composée de pierres colossales (fig. 2) assemblées sans mortier, mais reliées autrefois entre elles par des crampons en double queue d’aronde (PI. III et PI. IV).
Ces scellements devaient être métalliques; le désir sauvage de se procurer un morceau de fer ou de bronze peut seul expliquer le travail patient entrepris par
PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
5
les gens qui ont écorné les angles supérieurs de toutes les pierres1, afin de mettre à nu et dç se procurer quelques-uns de ces crampons.
Examinons en détail les pierres de l’édifice.
Les parements vus ont des aspects très divers (PI. IV).
Les plus nombreux, A, à peine ébauchés, sont entourés d'une double ciselure qui rappelle nos appareils à refends et bossages (fig. 3).
4,n 20
Fig. 2. — Pierres du soubassement.
Parfois encore le ravalement commencé n’a pas été achevé. C’est dans cet état que se présentent les parements des blocs B et C.
D’autres pierres enfin D sont finement bouchardées; la ciselure est nette et les arêtes vives : le travail, dans ce cas, est terminé (fig. 3).
Fig. 3. — Coupes du parement extérieur du Takhte sur des parties ébauchées A et terminées D.
Les tailleurs de pierre ont pris soin, dirait-on, de laisser un échantillon de toutes les phases du travail.
Les blocs étaient dégrossis sur chantier, puis les ouvriers ébauchaient le pare- ment définitif sur une largeur de o’Ajd, afin de faciliter le ravalement final, et terminaient cette première opération en relevant la ciselure qui devait servir de
i. Ces trous, dont quelques-uns atteignent om25 de profondeur, sont très visibles sur la photographie de ce soubassement (PI. 111) et sur celles des degrés du Cabre Madérè-Soleïman (PI. XIX). Les traces de- semblables mutilations se trouvent sur de nombreux monuments grecs et romains.
L’Art antique de la Perse. I — 2
6
L'ART ANTIQUE DE LA PERSE.
repère au moment de la pose. Quand le montage était terminé, le bossage était enlevé au ciseau et la taille parachevée à la grosse et à la fine boucharde.
Ces artifices de construction étaient excellents parce qu’ils permettaient de monter avec une grande régularité les parements verticaux, tout en laissant les pierres à peine dégrossies. En agissant de la sorte, les appareilleurs parvenaient, en effet, sans nuire à la parfaite verticalité de la façade, à prévenir les accidents qui n’eussent pas manqué de se produire le long des arêtes pendant les opérations laborieuses du levage.
M. Choisy, ingénieur en chef des ponts et chaussées, a décrit avec une extrême précision quelques-uns des procédés de construction en usage chez les Grecs du VIe au IVe siècle avant notre ère1. On pourrait suivre sur le soubas- sement de Méched-Mourgab les explications fournies par ce savant.
Fis
4-
Dans le refend préparé avant la pose on doit voir la rainure directrice creusée dans les pierres d’assises composant le stylobate du temple Ségeste ou encadrant les panneaux de plusieurs édifices de la même époque (fig. 4 et 5) ; les parements, à peine débrutis, représentent les bossages de ces monuments.
La ciselure entourant le panneau bouchardé et terminé n’est, en Grèce comme en Perse, que la mise en évidence, la dernière trace du travail. Cette disposition paraît particulière au Takhtè-Madérè-Soleïman et n’est reproduite sur aucun autre monument delà région- en général, les parements sont unis. On ne peut que louer à cet égard le goût délicat des constructeurs perses. Le monument du Takhte ne valait que par la masse des pierres mises en œuvre (fig. 2), il convenait
1. Choisy, l'Art de bâtir che\ les Romains, p. 107 et suiv.
PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
de ne pas la dissimuler et de rompre, par les refends de l’appareil, la monotonie
Fig. 5. — Murs des fortifications du Pirée.
des grandes surfaces planes de ce soubassement. A Persépolis, au lieu de monter le
mur de soutènement qui supporte les palais par assises régulières, l’architecte voulut
8
L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
utiliser sans perte les beaux matériaux approvisionnés, adopta un appareil irré- gulier et brisa les joints en tous sens. Un léger refend eût accusé ce défaut de
symétrie; on s'efforça, au contraire, de le faire disparaître en donnant à
Fig. 7. — Coupe transversale de la base du Takhtè-Madérè-Soleîman.
tout le parement une grande unifor- mité d’aspect. Les autres monuments sont ornés de moulures et de sculptu- res; le procédé décoratif employé au Takhte était donc inadmissible.
Examinons à leur tour les lits et les joints. Les faces des lits ont été tail- lées au ciseau sur une largeur de om2 1 , tandis que le milieu a été bouchardé après coup : le cadre, en léger relief sur le fond, constitue une surface fa- cile à dresser dans un plan horizontal, et par conséquent une excellente as- siette pour recevoir les maçonneries supérieures ( PI. IV).
Les assises, posées sur leur lit de carrière, forment des rangées alternées de carreaux et de boutisses ; le rem- plissage intérieur est exécuté en moel- lons maçonnés à sec et arasés suivant des plans horizontaux faisant suite à ceux des pierres de taille (PI. IV). C’est l’application d’une méthode excellente de construction que les Lydiens parais- sent avoir pratiquée bien avant les Perses, c’est-à-dire dès le VHP siècle
avant notre ère 1 (fîg. 6).
Le parement intérieur est vertical; toutefois, afin de donner a la base un certain empattement, on a monté, comme dans les Propylées d’Athènes ou les murs
1. Choisy, Notes sur les tombeaux lydiens de Sardes. Revue archéologique ( 1076).
PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
9
des fortifications du Pirée (fig. 5), les assises inférieures en légère retraite les unes au-dessus des autres (fig. 7).
Fig. 8. — Mur de soutènement assyrien. Élévation.
Ces caractères particuliers du Takhte sont d’autant plus intéressants à constater que les Ninivites, en pareil cas, procédaient d'une tout autre manière que les Iraniens.
Fig. y. — Mur de soutènement assyrien. Plan.
Les soubassements retrouvés à Khorsabad (fig. 8 et 9) et à Kouyoundjik (fig. 10) sont montés d'aplomb à l'extérieur, et suivant un fruit régulier à l'intérieur. De longues boutisses en délit, disposées avec une certaine symétrie, clouent en quelque sorte le revêtement au corps de la maçonnerie exclusivement composée
IO
L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
de briques crues. Les pierres ne sont reliées entre elles par aucun crampon, et on ne remarque pas de détail de construction laissant supposer que la taille fût terminée après la pose
Fig. 10. — Mur de soutènement assyrien.
On peut même signaler cet usage d’intercaler par principe des boutisses en
Fig. il. — Mur de soutènement sassanide à Awas.
délit dans les maçonneries assisées comme spécial aux anciens peuples de l’Asie. Les murs du temple de Salomon relevés par Hérode et les revêtements d’un canal
i . Place, Ninive et l'Assyrie.
PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
1 1
d’irrigation construit sous le règne des princes Sassanides (fig. 1 1), que j’ai retrouvés en amont d’Awas en Suziane, furent bâtis dans ces conditions.
Sur la majeure partie des parements inachevés du Takhte se trouvent des signes (fig. 12) qui n’appartiennent à aucun alphabet. Ces figures, grossièrement
Fis.
gravées en creux, étaient sans doute laissées par les ouvriers tailleurs de pierre pour servir de base au règlement des comptes. On voit des marques tout à fait semblables à celles du Takhte sur les briques émaillées provenant des murs d’Ecbatane et sur les rochers de Bisoutoun 1 (fig. i3), ce qui tendrait à prouver que les ouvriers employés à la construction du Takhte étaient Perses ou Mèdes 2.
1 . Loftus, Chaldœ and Supan.
2. M. Choisy ( l'Art de bâtir chef les Byzantins, page 171) a relevé de nombreuses marques d’ouvriers sur des monuments grecs, ioniens et byzantins. La coutume de marquer les pierres, dont je retrouve les traces en Perse, paraît être d’origine grecque. Elle se répandit sur les côtes de la Méditerranée, mais ne devint jamais d’un usage général en Occident. Ces marques nous révèlent un mode de comptabilité spécial en harmonie avec les instincts et les aptitudes de la race hellénique. Il semble, en effet, que l’ouvrier grec était d’ordinaire payé à la tâche, et non à la journée, comme le furent au contraire les ouvriers romains et gallo-romains.
i2 L’ART ANTIQUE DE LA PERSE. .
Le soubassement de Madérè-Soleïman n’a jamais été terminé; la preuve en est facile à faire : elle ne résulte pas précisément de l’imperfection des parements ( les plus beaux édifices de la Grèce, les Propylées, le grand temple d'Éleusis, par exemple, offrent des anomalies semblables), mais de l’état des assises supérieures.
Fig. i3.
A côté de pierres terminées sur toutes leurs faces, et dans lesquelles on n’a pas préparé les scellements des crampons, on en rencontre quelques autres dont les lits ou les joints même sont à peine ébauchés (PI. IV). Il serait difficile de décider si cette pratique de ne tailler sur chantier et avant le levage que les faces destinées a être mises en contact avec celles des pierres déjà posées, était la conséquence de précautions nouvelles prises en vue de ménageries arêtes; mais ce qu’il est permis d affirmer, c est qu’il n’était matériellement pas possible de continuer les travaux
PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
i 3
avant d’avoir réglé les lits ou les joints laissés à l’état d’ébauche, et, par conséquent aussi, que cet édifice a été abandonné en cours de construction.
On admet généralement que les monuments de la plaine du Polvar ont été élevés sous le règne du grand Cyrus : la discussion de leur forme architecturale, que je suis forcé de rejeter après leur description, fournira des preuves irrécusables de cette origine. J’ai donc été amené à penser que le renvoi des ouvriers dut coïncider avec un grave événement politique qui se produisit en Perse avant 1 époque de Darius et dont le contre-coup se fit sentir à Méched-Mourgab.
Selon toute probabilité, Cyrus, en bâtissant le Takhte, se proposait délever une base digne des nouveaux palais qu’il avait le projet de construire à Madérè- Soleïman. Ses longues guerres l’empêchèrent de donner une impulsion vigoureuse aux travaux, et la mort vint le surprendre avant qu’il n’eût pu terminer cette grande œuvre. Les chantiers, abandonnés sous le règne si agité de Cambyse, furent définiti- vement désertés, lorsque Darius, reprenant le projet de Cyrus, l’agrandit à la mesure de son nouveau royaume et fit bâtir le soubassement des palais de Persépolis.
Le Takhtè-Madérè-Soleïman serait donc le premier modèle de la terrasse du Takhtè-Djemchid, et l’interruption des travaux se rapporterait exactement à l’époque où finit l'architecture du premier royaume, par conséquent aussi au moment où Darius fonda la ville d’Istakhar, à l’entrée de la plaine de la Merdach.
L’Art antique de la Perse.
1 - 3
L'ART ANTIQUE DE LA PERSE.
H
S ni
Tombeau de Cambyse, tours de Méched-Mourgab et de Nakhchè-Roustem ; analogies entre ces monu- ments et les tombeaux lyciens. — Description, d’après Aristobule , du tombeau de Cyrus. — Identi- fication de la tour de Méched-Mourgab avec le tombeau de Cambyse l’ancien, de la plaine du Polvar avec le champ de bataille de Pasagarde, et de Méched-Mourgab avec la ville de Marrhasium ou Pasagarde, fondée par Cyrus à la suite de sa victoire sur Astyage. — Tombeau provisoire de Nakhchè- Roustem. — Dispositions prises pour faciliter l’entrée et la sortie des sarcophages, ainsi que le chan- gement des inscriptions placées au-dessus de la porte du tombeau.
A une faible distance du soubassement de Madérè-Soleïman s’élève la façade
>
d’un petit édifice ruiné (PI. V) qu’il eût été difficile de reconstituer, s'il n’en existait une reproduction fort bien conservée au-devant des tombes royales de Nakhchè-
Fchelle de oœoo6 6.
Fig. 14. — Plan du tombeau provisoire. Fig. i5. — Plan du tombeau de Cambyse.
Roustem (PI. VI). Les plans de ces deux constructions, les élévations, les détails d’architecture, sont presque superposables : la description de l’un des deux monu- ments s'appliquera donc au second (fig. 14, 1 5 , 17, 18).
Tous deux sont carrés en plan et construits en pierres calcaires assemblées
PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
i 5
sans mortier, mais reliées, comme celles du Takhte, par des crampons en double queue d’aronde (fi g. i5, 16 et 20). Leur forme générale est celle d’une tour carrée pleine à la base. La partie supérieure des deux édifices est occupée par une salle très simple d’aspect (fig. 19) : le plafond est formé de belles dalles juxtaposées, les murs sont nus, les coins arrondis. On ne peut trop louer le soin avec lequel le raccord et la liaison des murs ont été étudiés. L’appareil des angles est composé d’assises alternées de longues boutisses et de carreaux taillés en équerre rattachés aux pierres voisines par de nombreux crampons (fig. 20).
Cette combinaison est excellente et dénote chez le constructeur une connaissance approfondie de l’art de bâtir. Une porte de di- mensions restreintes met cette pièce en communication avec l’extérieur. Dans l’épaisseur de la dalle qui forme le seuil, mais à la tour de Nakhchè- Roustem seulement, on a ménagé deux glissières parallèles dressées suivant un plan incliné
Fig. 16. — Détail de l’ex- cavation préparée pour recevoir les queues d’a- rondes.
échelle de om,o33.
Fig. 17. — Détail de la corniche Fig. 18. — Détail de la corniche
du tombeau provisoire. du tombeau de Cambyse.
et disposées de manière à faciliter l’entrée d’objets très lourds dans ce petit édifice. Un escalier dont les fondations et les arrachements sont encore visibles conduisait jusqu’à la porte (fig. 19 et PI. V, VI et XI).
A l’extérieur, des piliers saillants renforcent les angles de la construction (PI. V et VI). Le couronnement est constitué par un ornement denticulé formant corniche ; les fausses baies que l’on remarque autour de l’édifice ont été exécutées en basalte très noir afin de simuler des ouvertures réelles; elles sont entourées
,6 L'ART ANTIQUE DE LA PERSE.
d'un double encadrement reposant sur un accoudoir. Ces fenêtres constituent à elles seules l'ornementation très sobre de la tour. Les alvéoles rectangulaires distri- buées avec symétrie sur les quatre faces devaient indiquer par leur profondeur l’épaisseur de la pierre à enlever au moment du ravalement; leur rôle constructif ne saurait être autrement déterminé. On les a conservées par économie;, ou peut-être
Fig. 19. — Coupe transversale du tombeau provisoire. Echelle de om,oi p. m.
pour enlever de la monotonie à de grandes surfaces lisses, au même titre que les ciselures du Takhte ou les tenons en pierre et les bossages retrouvés dans quelques monuments grecs, tels que les fortifications du Pirée (fig. 4 et 5).
Bien que les tours de Méched-Mourgab et de Nakhchè-Roustem paraissent avoir été appareillées par des Grecs, elles ne présentent, sauf l'ornement denticulé, aucune des formes architecturales généralement admises dans la Hellade. Elles ont,
PREMIERE DYNASTIE ACH ÉMÊNIDE.
*7
au contraire, de grandes analogies avec les sépultures lyciennes, qui repro- duisaient avec une rigoureuse exactitude l’image de tombes en bois fort an- ciennes 1 (PI. VII ).
En adoptant ce type, les Persans ne tombèrent pas dans l’exagération imposée en Lycie par le hiératisme funèbre, et, au lieu de s’attacher à copier servilement les détails des charpentes, ils donnèrent en pierre une traduction libre et ration-
Fig 20. — Appareil du tombeau provisoire de NaUlichè-Roustem.
nelle du modèle en bois. Ils substituèrent, ainsi que l’avaient fait les Ioniens et les Lyciens eux-mêmes, à la corniche formée primitivement par les abouts des chevrons en grume la corniche denticulée, conservèrent, pour renforcer les an- gles, des piliers en pierre, image des anciens poteaux, dont le rôle dans un édifice en pierre pouvait être aussi rationnellement expliqué que dans une construction ligneuse, laissèrent subsister les fausses fenêtres, et débarrassèrent le monument des traverses devenues inutiles qui rappelaient aux Lyciens les membres d’an- ciennes constructions en bois, mais qui eussent été superflues et inexplicables
I. Voir les tombes de Telmissus, d’Antiphellus, d’Asperlæ, de Cyasse et de Myra (Texier, Mission dans l Asie-Mineure, PI. 1Ü9, 174» !7T 1 et le tombeau des Harpies, dont il sera parlé ultérieurement.
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L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
dans un pays où jamais, avant Cyrus, on n’avait utilisé d’autres matériaux que les briques.
Pour faire bien comprendre le caractère des simplifications apportées par les Perses aux tombeaux lyciens, j'ai représenté en perspective une tour fictive dont les quatre faces sont les copies de la façade du tombeau de Telmissus, connu sous
le nom de Tombeau du Chien1 (PI. Vil), dépouillée des ornements caractéristiques des constructions en charpente (fig. 21 ). Les analogies que j’ai signalées s’accusent ainsi très franchement. La copie perse des tombeaux lyciens est même si fidèle que l'on ne peut hésiter à reconnaître dans les tours de Nakhchè-Roustem et de Madérè- Soleïman (PL VI et VIII) deux monuments funèbres, et non des temples
1 . Les deux tombeaux de Telmissus, connus sous le nom de Tombeaux du Chien et « AMÏVTOT ETMAIIIOX », sont mis en perspective d’après les géome'traux et plans de Texier, Mission en Asie-Mineure, vol. III, plan; 1 74 et iGy.
PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
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du feu, comme des traces de fumée retrouvées à l’intérieur des chambres l’avaient fait supposer à tort.
Fig. 22.
Fig. 23.
Le culte des Perses s’exercait au grand jour, ainsi que nous l’apprennent les
Fig. 24.
Fig. 2 5.
auteurs grecs1 et que le témoignent les antiques atech-ga de Nakhchè- Roustem et les pyrées représentés sur les bas-reliefs de Persépolis (fig. 46), sur les dariques 2
1. Voir notamment Hérodote, I, i 3 1 ; Strabon, XV, ch. 3, § xm et xiv.
2. Collection des médailles de la Bibliothèque nationale.
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L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
(fig. 22 et 23) et sur les monnaies sassanides les plus anciennes L Mais, dans le cas où cette règle n’aurait pas été générale, les prêtres n’auraient pas préparé, pour entretenir le feu sacré, une pièce bien close ne communiquant avec l’air extérieur qu’au moyen d’une porte basse et étroite.
Il est probable que les Perses avaient été amenés à choisir comme modèles de monuments funéraires les tombes lyciennes à cause de leur caractère spécial tout d’abord, et peut-être aussi parce qu’elles avaient elles-mêmes quelques analogies avec des constructions religieuses de la Babylonie et de la Suziane dont les formes hiératiques rappelaient celles des plus anciennes habitations de ces contrées.
Fig. 26. — Plate-forme du tombeau provisoire.
En examinant un autel chaldéen reproduit sur le sommet d’une borne limitative de champ remontant au règne de Merodach - Wadin-Akhi (1228 avant J.-C.) (PI. IX) 2 et les supports des pyrées représentés sur des dariques frappées par les satrapes de Suze postérieurement à l’expédition d’Alexandre (fig. 22 et 23), je m’étais même demandé si les deux tombeaux de Méched-Mourgab et de Nakhchè-Roustem n’étaient pas, comme les monuments élamites, de hautes plates-formes destinées à supporter des atech-ga; mais j’ai dû écarter cette hypothèse.
La terrasse supérieure des tours n’est pas plane, mais pyramidale (fig. 26); il eût donc été impossible de faire reposer un autel sur cette surface déclive , à moins d araser suivant un plan horizontal une partie de la toiture et de préparer en creux ou en saillie une base sur laquelle on eût pu le faire reposer. Tel 11'est pas le cas.
En second lieu, si les degrés placés devant l’édicule s’élevaient jusqu’à la
1. Collection des médailles de la Bibliothèque nationale.
2. Collection du South-Kensington Muséum. J’aurai l’occasion de reparler souvent de ce document. L'autel chaldéen est très nettement gravé sur le profil de la borne; il en occupe la partie supérieure.
PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE. 21
chambre, aucun autre escalier n’était ménagé pour communiquer avec la terrasse du monument, disposée à plus de 1 1 mètres au-dessus du sol. Dans quel but enfin eût-on ménagé au centre de la tour cette pièce hermétiquement close que l’on ne trouve signalée ni dans les atech-ga monolithiques de Nakhchè-Roustem , ni dans les nombreuses représentations de pyrées qui nous sont parvenues?
Aussi est-il à peu près certain que ces deux monuments sont des tours funé- raires et que ces tours, vu leur importance, sont elles-mêmes les modèles des sépultures princières usitées dans le Fars avant le règne de Darius, qui les remplaça par les spéos creusés, à la mode d’Égypte, dans le flanc des montagnes (PI. X).
La description du tombeau de Cyrus laissée par Aristobule, chargé, sur l’ordre d’Alexandre, de la restauration de ce monument, vient corroborer encore cette opinion. On n’a pas conservé le récit d’Aristobule, mais Strabon 1 et Arrien 2 l’ont résumé en termes à peu près identiques.
Le tombeau s’élevait au milieu des jardins du roi; il était entouré d’arbres, d’eaux vives et d’épais gazons. C’était une tour carrée, assez peu haute pour rester cachée sous les ombrages épais qui l’environnaient. Le bas était solide et composé de grosses pierres cubiques. A la partie supérieure se trouvait la chambre sépul- crale, couverte d’une toiture en pierre A O11 y pénétrait par une porte fort étroite. Aristobule y vit un lit d’or, une table avec des coupes à libations, une auge dorée propre à se laver ou à se baigner, et une quantité de vêtements et de bijoux. On communiquait, au moyen d’un escalier intérieur, avec la chambre où se tenaient les prêtres préposés à la garde du tombeau.
Sur la façade du monument étaient gravées en langue et en caractères perses les paroles suivantes : « O homme, je suis Cyrus fils de Cambyse. J’ai fondé l’empire des Perses et commandé à 1 Asie. Ne m’envie pas ce tombeau4 ! »
Une traduction grecque de l’inscription fut placée à côté du texte original lors de la conquête macédonienne.
1. Strabon, X, ch. 3, § vu.
2. Arrien, L. VI, ch. 2 y.
3. J’engage les personnes qui voudraient consulter Strabon ou Arrien à avoir recours au texte grec, les mots techniques étant généralement mal interprétés. Ainsi, le mot grec du texte ( tectum , toiture), qui s'applique surtout à des toitures plates telles que le pont d'un vaisseau, est ù tort rendu par voûte dans les traductions françaises. Ce même mot de n- i-/Y) est exactement appliqué dans le sens que je lui donne par tous les auteurs grecs. Pausanias (Elid., XX), en parlant du cadavre d’un soldat retrouvé entre le plafond décoratif et le voligeage d’un temple, a employé, pour ces deux surfaces planes, ce même mot de ersy/j.
4. Cette inscription me semble authentique et paraît avoir été paraphrasée par Darius dans son testament , Voir la traduction de ce dernier texte dans Ménant, les Achéménides).
L’Art antique de la Perse.
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O O
L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
Cette description fort bien faite dépeint en termes clairs et précis un édifice semblable à ceux de Nakhchè-Roustem et de Madérè-Soleïman. Je n’entends pas dire que l’une de ces tombes fût le tombeau de Cyrus, il me semble impossible d’identifier la vallée du Polvar-Roud ou la plaine de la Merdach avec le site de Pasargade (Pysyakada), et, d’ailleurs, il n’existe dans aucun de ces deux édifices de chambres de garde à l’usage des prêtres chargés de l’entretien du tombeau; mais ce qui paraît certain, c'est que la tombe de Cyrus et les deux tours funéraires étaient élevées sur le même modèle.
L’étude comparée des monuments de Nakhchè-Roustem et de Madérè- Soleïman nous a fait connaître leur âge et leur destination; demander en outre à ces édifices de nous livrer le nom des rois dont ils abritaient les dépouilles serait peut-être téméraire : les auteurs grecs, seuls, peuvent fournir des renseignements à ce sujet.
La famille de Cyrus était peu nombreuse : à l’exception de son père et de ses deux fils, Cambyse et Smerdis (Bardiya), il n’est fait mention d’aucun autre prince du sang. Smerdis fut tué par son frère et sa mort tenue secrète; Cambyse mourut en Syrie, au retour de l’expédition d’Égypte, et il est peu probable qu’à la suite de la révolution suscitée par le mage Gaumata on ait songé à transporter le corps du roi dans sa patrie.
Ce tombeau serait donc celui du père de Cyrus, tué à la première bataille livrée aux troupes d’Astyage 1 . Il est même à peu près certain qu’il fut élevé au lieu précis où Cambyse Ier trouva la mort.
i. On ne peut douter aujourd’hui que Cyrus se révolta contre Astyage. On retrouve, en effet, dans les textes babyloniens un résumé succinct de tous les faits rapportés par les historiens grecs.
Il est même intéressant de comparer aux récits concordants d’Hc:rodote et de Nicolas de Damas les traductions données par M. Pinches d’une tablette de Cyrus et d’un cylindre de Nabouhanid ( Transactions of the Society of Biblical Archeology , vol. VII, 1880, p. 130-176, et Proceedings of the Society 0 f Biblical Archeology, Session 1882-1883, p. 7).
La tablette babylonienne dont la traduction a été donnée par M. Pinches en 1880, est malheureuse- ment fort mutilée : la première colonne est à peu près illisible , et il en est de même des premiers mots de la seconde; néanmoins le reste du texte est assez complet pour offrir un sens suivi.
Cyrus, après avoir raconté sans doute les premières phases de l’insurrection, ajoute :
« Astyage (Istumegu) rassembla son armée, et il marcha contre Cyrus, roi de la ville d’Ansan, pour le
capturer, et (quelques mots manquent) l’armée d’Astyage se révolta contre lui, elle le fit prisonnier
(littéralement, le prit avec ses mains) et le livra à Cyrus. Cyrus se dirigea vers le pays d’Agamtama (Ecbatane), la royale cité, prit l’argent, l’or, les trésors, et emporta du pays d’Ecbatane dans le pays d’Ansan les objets et les richesses qu’il avait pillés. »
D’autre part, Nabouhanid, l’avant-dernier roi de Babylone et le contemporain de Cyrus, s’exprime ainsi au même sujet :
(Il s’agit d’un songe envoyé au roi parMarduk afin de lui faire connaître le châtiment qu'encourront les Mèdes pour avoir renversé les autels des dieux d’Assyrie. Le passage étant du plus haut intérêt histo- rique, je le donne tout entier. La traduction complète du cylindre été publiée par M. Pinches à la fin de 18S2.)
PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
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La plaine de Méched-Mourgab (PI. II), située en avant de défilés étroits et tortueux qui commandent l'entrée du Fars et que l’on est absolument forcé de franchir pour pénétrer dans cette région en venant d’Ecbatane, était effectivement pour les Perses un champ de bataille très favorable et un point stratégique d’une telle importance que les révoltés durent, même au prix des plus grands sacrifices, en disputer la possession aux armées mèdes envoyées pour les réduire : car, ces passes franchies, les envahisseurs ne rencontraient plus de positions où il fût aisé de les arrêter et devenaient, par ce seul fait, maîtres du Fars. Cette présomption logique est pleinement confirmée par le récit que nous a laissé Nicolas de Damas 1 du combat où furent définitivement défaites les troupes d’Astyage 2. On est donc
« Dans le commencement de mon long règne, Marduk, le grand Dieu, et Sin, l’illuminateur du ciel et de la terre, le fortifiant de l’univers, m’apparurent en songe. Marduk parle avec moi. « Nabouhanid, roi de Babylone, monte sur ton char, bâtis les murs de Ê-hulhul et rétablis le siège de Sin, le grand seigneur qui séjournera en ces lieux. » Je répondis avec respect au dieu Marduk : « Je rebâtirai le temple dont tu parles, le roi des Mèdes (l’Urwanda, d’après la lecture de M. Oppert) l’a détruit, violente était sa puissance. » Marduk parle avec moi. « L’Urwanda dont tu parles, son royaume, les rois ses alliés, n’exis- teront plus bientôt. En la treizième année, il a eu des difficultés avec Cyrus, roi du pays d’An^an, son jeune vassal. Ce dernier est venu avec une petite armée, a capturé Istumegu (Astyage), roi de l’Urwanda, a pris ses trésors et son royaume. »
Beaucoup d’auteurs se sont étonnés que Cyrus ait eu recours à l’insurrection pour devenir roi de Médie, puisque du chef de sa mère il devait hériter de la couronne. On tranche bien aisément une grave question de succession. Les Mèdes n’auraient pas accepté sans révolte de devenir les sujets des Perses, leurs anciens vassaux, et la caste sacerdotale surtout n’aurait pas permis à un prince pratiquant une religion distincte de la religion mède de monter sur le trône. Au cas, d’ailleurs, où les Mèdes eussent été forcés de subir cette humiliation, la couronne fût échue à la branche aînée des Achéménides, qui paraît avoir été la branche de Darius (Voir note 2, p. 59).
1. Nicolas de Damas, historien et philosophe péripatéticien, vivait dans le Ier siècle avant notre ère. 11 est l’auteur d’une Histoire universelle en 144 livres, dont quelques extraits nous ont été conservés par Photius , le célèbre patriarche de Constantinople. Le chapitre consacré à Cyrus est intitulé : n-pi Kùpou jîstîAsw; TUpsüv yyi -xîpi yaTccjri'y-u; r/j; tmv Mviôeov ft; i lépta; ( Edition Muller, fragmenta, vol. III , p. 401).
Nicolas de Damas paraît avoir puisé, pour composer cette partie de son histoire, à d’excellentes sources.
2. Le texte grec est un peu long; je n’hésite pas néanmoins à en donner un résumé, tant il me paraît intéressant. L’historien grec rapporte d’abord que Cyrus, ayant levé l’étendard de la révolte, fut mandé à la cour d’Ecbatane. Il battit le parti de cavaliers chargé de le capturer, et, à la nouvelle de l’arrivée des Mèdes, organisa son armée avec l’aide de son père et d’un certain Ebarc, «homme sage et prudent dans lequel il avait mis toute sa confiance ».
Après avoir incendié et détruit toutes les villes placées sur le trajet que devaient parcourir les envahisseurs, il ramène en arrière la population, s'enferme dans des camps retranchés et fait également fortifier et occuper les déjilcs des montagnes par lesquelles les Mèdes pouvaient pénétrer en Perse, et les sommets qui commandaient l'entrée des passes. Au premier choc, les Mèdes sont repoussés. Astyage, assis sur un trône élevé, domine le champ de bataille. « Se peut-il, s’écrie-t-il en proie à une violente colère, que ces mangeurs de pistaches se conduisent avec tant de courage ? Malheur à mes généraux s’ils ne triomphent pas des révoltés! »
Cependant, accablés par le nombre, les Perses sont forcés de battre en retraite et de s’enfermer dans le camp retranché devant lequel ils combattent. Cyrus pénètre avec les derniers de ses compagnons d’armes dans l’enceinte fortifiée, rassemble aussitôt scs soldats et leur adresse la parole :
« O Perses, voici votre sort : si vous êtes vaincus, vous serez tous massacrés; si vous ôtes victo- rieux, vous cesserez d’être les esclaves des Mèdes, et vous conquerrez le bonheur et la liberté. »
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L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
en droit de supposer que le tombeau princier érigé sur le champ de bataille où s’était livré l’engagement décisif qui assurait à Cyrus l'empire Iranien, et sur le lieu même
Il leur représente également, afin de ranimer leur courage , qu’ils ont fait un grand carnage des Mèdes et leur recommande d’envoyer pendant la nuit les femmes et les enfants sur la plus haute montagne du pays, nommée Pasargade.
Au lendemain, les portes du camp étant ouvertes, le jeune général confie la garde des retranche- ments à son père et aux soldats les moins jeunes, et, suivi d’Ebare, se précipite au combat.
Le sort de cette deuxième journée devait être funeste aux Perses. Un parti mède qui a déborde l’aile droite des révoltés marche sur le camp retranché, l'enlève de haute lutte, fait prisonnier le père de Cyrus, et l’amène percé de coups au roi d’Ecbatane.
« Ne me tourmente pas, lui dit le captif, mon âme va s’échapper de mon corps.
— C’est contre ton avis, je le sais, répond Astyage, que Cyrus s’est révolté; je ne saurais te reprocher les crimes de ton fils. Meurs en paix, je te ferai faire des funérailles dignes de ton rang. »
Pendant ce temps, les envahisseurs, maîtres de la plaine, cherchent à gravir les sentiers qui conduisent au sommet de la montagne Pasargade.
Ebare a compris le danger que courent ses compatriotes. Traversant des gorges à lui seul connues, il se porte avec mille hommes au-devant des ennemis, tandis qu’Astyage , informé de la manœuvre exécutée par le général perse, donne l’ordre à vingt mille combattants de tourner la montagne; mais à peine essayent-ils de s’engager dans les défilés qu’ils sont accueillis par une grêle de pierres, que les troupes préposées à la garde d’un plateau situé au-dessous du mont Pasargade, font rouler sur les flancs escarpés des rochers. Après deux jours de repos, les Mèdes, qui s’étaient précédemment emparés des points les plus bas de la montagne, tentent un suprême effort et s’élancent à l’assaut des positions ennemies. Les Perses, surpris par cette brusque attaque, déploient une extrême bravoure, mais fléchissent sur tous les points. Refoulés lentement par les envahisseurs, ils remontent en combattant les pentes qui conduisent au sommet du mont Pasargade, quand accourent au-devant d’eux leurs femmes et leurs mères. Elles lèvent leurs robes et, découvrant impudiquement tout leur corps :
« Jusqu’où voulez-vous fuir, lâches guerriers? voulez-vous vous réfugier dans ces ventres d’où vous êtes sortis? »
Saisis de honte, enflammés d’un terrible courroux, les Perses reviennent au combat, et font de leurs ennemis un terrible carnage. Après des revers suivis de retours de fortune, la lutte, longtemps indécise, se termine enfin par la déroute des armées d’Ecbatane.
Cyrus, victorieux, entre dans la tente du roi mède et s’assied sur le trône de son ancien suzerain. Les Mèdes étaient vaincus, mais quatre hommes surtout avaient rendu leur défaite irrémédiable. C’était d’abord Artasyras, satrape d’Hyrcanie, qui fit défection avec cinquante mille hommes et rendit hommage à Cyrus. A la suite du général hyrcanien se présentèrent les chefs des Parthes, desSocares et des Bactres.
Quant à Astyage, se voyant abandonné de tous les siens, il vint à son tour trouver Cyrus, qui l’accueillit avec honneur et le retint son prisonnier.
Tel est le récit de Nicolas de Damas. Les faits les plus saillants, tels que la révolte de Cyrus, la défaite des Mèdes, la trahison finale des troupes d’Astyage, sont confirmés par les Histoires d’Hérodote et les deux inscriptions de Cyrus et de Nabouhanid, roi de Babylone, exhumées des fouilles de cette ville. ( Leur texte a déjà été donné, note i, page 22.) 11 n’est pas jusqu’au nom du général transfuge Artasyras (Arpacouras) qui ne soit peut-être une forme du nom d’Harpage attribué par Hérodote au chef qui trahit le roi des Mèdes en faveur de Cyrus.
Etudions la version de l’historien grec au point de vue géographique. On constate tout d’abord que la bataille se livre dans une plaine limitée au sud par de hautes montagnes traversées par un défilé très étroit, et que le pic le plus élevé de la région se nomme Pasargade dans les extraits très mutilés de l’his- toire de Nicolas.
Ce point est essentiel à constater, surtout si l’on rapproche ce renseignement d’un passage de Strabon, où ce géographe désigne également sous le nom de Pasargade la ville fondée par Cyrus sur l’emplacement même où il avait vaincu les Mèdes (Voir page 1, note 26).
11 était du plus haut intérêt de déterminer exactement les champs de bataille où se produisit le choc des Aryens du Sud et du Nord ( PI. I et 11 ).
Après avoir parcouru le pays à peu près dans tous les sens, je n’ai trouvé que deux plaines répon-
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PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
où son père avait succombé en combattant pour l’affranchissement de son pays, est bien celui de Cambyse. Quant au roi, désireux de répondre à des scrupules religieux et nationaux, et peut-être aussi d’affirmer sa noblesse et sa double qualité d’Aché- ménide et de Perse, il choisit, au contraire, pour le lieu de sa sépulture Pasargade, la ville sainte, où avaient régné et où reposaient les premiers rois de sa race.
Le jeune souverain dut être vivement frappé par la situation de ia plaine du Polvar. Cette vallée était le seul point des frontières de la Perse qui fût ouvert aux invasions descendues du Nord. 11 importait de le fortifier d’une manière per- manente, car il était sage de prévoir que les Mèdes, après leur défaite, tenteraient de se révolter et de reconquérir leur indépendance.
Aussi s’empressa-t-il de profiter du glorieux prétexte que lui offrait une victoire illustrée par la mort de Cambyse pour abandonner, sans blesser les susceptibilités nationales, les vieilles capitales du Fars et fonder autour de la tombe de son père une place forte d'où il pût à la fois surveiller ses nouveaux sujets et défendre son ancien royaume.
L’identification du site de Méched-Mourgab serait définitivement acquise, si Strabon, en rapportant également que Cyrus éleva sa capitale sur le lieu même où
dant exactement à la description de Nicolas. L’une est la plaine de Firouzabad, située au sud-est de Chiraz; l’autre, la vallée du Polvar ou de Méched-Mourgab, au nord-ouest de Persépolis. Elles sont toutes deux arrosées par un cours d’eau, cette circonstance est essentielle à noter, au bord duquel les armées ennemies pouvaient camper, et s’appuient toutes deux à une haute chaîne de montagnes traversée par un étroit défilé. Le choix entre ces deux situations ne peut être douteux. Les défilés de Firouzabad ferment la Perse aux armées venues des Indes, mais la gorge du Polvar est la seule porte par laquelle une armée descendant du nord vers le sud puisse entrer dans le Fars. La bataille aurait donc été engagée sur l’emplacement occupé par le village moderne de Madérè-Soleïman. Ce fait me paraît d’autant plus incontestable que si l’on examine la carte détaillée des environs de Méched-Mourgab et de la montagne, on constate qu’il existe sur la rive gauche du Polvar un sommet élevé A, qui domine la plaine et l’entrée de la gorge du Polvar, et sur la droite du pic un plateau B moins élevé que le sommet A, séparé de ce dernier par un sentier à peine praticable. On peut, à l’aide de ce plan, restituer toutes les phases du combat.
Le premier choc a lieu dans la plaine, en avant des gorges du Polvar-Roud. C’est dans la plaine également que se trouve le camp retranché dont la défense est confiée à Cambyse.
Le mont Pasargade est le sommet A situé sur la rive gauche du fleuve. Quand les Perses ont perdu leurs premières lignes de défense, ils battent en retraite et occupent les retranchements préparés dans la montagne et le plateau B.
Désespérant de prendre de front ces fortifications, Astyage s’engage dans la gorge. Il est arrêté dans la préparation de ce mouvement tournant par les troupes placées sur le plateau B, qui font rouler des quartiers de rocs sur la tête de ses soldats. Comprenant alors qu’il n’aura raison de la résistance des révoltés qu’en occupant les positions élevées qui commandent l’entrée des gorges, il lance, après avoir fait reposer ses troupes pendant deux jours, une nouvelle colonne d’assaut contre les troupes ennemies.
Les Perses sont d’abord refoulés, puis enfin, revenant au combat, repoussent à leur tour la tentative d’escalade. Je ne pense pas qu’il puisse exister un plus parfait accord entre la description d’un combat et la carte d'un champ de bataille.
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L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
il avait vaincu les Mèdes1, ne plaçait dans cette ville, désignée par lui sous le nom de Pasargade , le tombeau du fondateur de la monarchie perse.
Cette dernière affirmation est d'ailleurs sans importance : il y a dans ce passage du géographe grec une contradiction évidente qui provient d'une confusion de noms au sujet de laquelle je vais m’expliquer.
M. Oppert2 voit dans Méched-Mourgab et Madérè-Soleïman les ruines de la ville de Marrhasium, dont les coordonnées données par Ptolémée3 ont avec celles de la plaine du Polvar les plus singulières analogies. 11 est possible, en effet, que la capitale de Cyrus ait été fondée sur le territoire de la tribu des Marafioï4, une des trois tribus nobles de la Perse et qu'elle ait conservé de cette situation un nom que Ptolémée traduisit par Marrhasium ; mais je suis persuadé qu’en outre de cette qualification elle eut, comme toutes les grandes cilles delà Perse, un surnom ou un titre et que cette seconde appellation fut Pasagarde ou Pasadjarde, dans laquelle on retrouve le sens de ville fortifiée, district fortifié, si bien approprié à la cité nouvelle. Il lui aurait été donné en commémoration du camp retranché élevé dans la plaine du Polvar et des fortifications construites dans les montagnes au pied desquelles était venu échouer l’effort des armées d’Ecbatane, ou bien encore, parce que Cyrus avait fait de cette ville une place forte destinée à fermer l’entrée des défilés. Par consé- quent, la capitale signalée par le tombeau de Cyrus, et connue des Grecs sous le nom de Pasargade, serait la cité que les Perses appelaient Pysyakada : elle était située dans le territoire de cette tribu des Pasargade d’où sortait la famille royale des Achéménides 5 et servit de résidence à Achéménès etTheïspès, les premiers rois du Fars, tandis que la moderne Méched-Mourgab aurait été fondée sur les terres des Marafioï et aurait porté, en outre de Marrhasium, le nom ou le titre de Pasagarde.
Les consonnances à peu près identiques de ces appellations ( Pasargade ,
1. Strabon, XV, 3, § vin. La grande vénération de Cyrus pour Pasargade venait de ce qu'il avait livré sur l’emplacement de cette ville la dernière bataille dans laquelle le Mède avait été vaincu. C était pour consacrer cette victoire et le souvenir de cet événement qu’il avait fondé la ville et bâti le palais de Pasargade.
2. Journal Asiatique, année 1873. T. XIX, p. 5q8.
3. D’après Ptolémée (Oppert, /. c.), la différence des longitudes et des latitudes entre Marrhasium et Persépolis serait [de longitude -(- i°,3o', latitude -j- i°,io'].
En réalité, l'écart entre les coordonnées de Méched-Mourgab et du Takhtè-Djemchid est un peu plus faible et égal à: longitude ff- 0,2 r', latitude 0,1 3'. Cette différence est insignifiante, eu égard aux observations imparfaites dont pouvait se servir le géographe grec.
4. Hérodote, I, 12a; IV, 167.
3. Consulter, au sujet de l'antiquité de la famille des Achéménides et de la noblesse de la tribu des Pasargade, de laquelle elle faisait partie, Hérodote (I, 1 2 5) .
PREMIERE DYNASTIE ACHEMENIDE.
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Pasagarde ) données à des villes différentes expliquent les erreurs dans lesquelles sont tombés les auteurs anciens en rapportant à Pysyakada, capitale de la tribu des Pasargade et Tune des villes les plus connues de la Perse, les faits relatifs à l’histoire des autres Pasargade 1 ou Pasagarde.
Quant au silence que les historiens de l’expédition d’Alexandre gardèrent sur Marrhasium, il ne peut nous surprendre; il doit être attribué au peu d’importance que les Grecs attachèrent à une place forte à peu près abandonnée et démantelée depuis la fondation de Persépolis, et que ne signalaient d’ailleurs à leur attention ni sa sainteté, ni l’antiquité de son passé historique, ni ses monuments, fort simples en comparaison de ceux du Takhtè-Djemchid.
En tout état de cause et quelque soit le nom ancien de Méched-Mourgab, il est impossible que la Pasargade à laquelle fait allusion Strabon dans le récit de la révolte de Cyrus, et la Pasargade, la ville sainte des Achéménides, où se trouvait le tombeau de Cyrus, soient une seule et même ville, car l’origine de l’ancienne capi- tale du Fars remontait fort au delà de la défaite d’Astyage. Comme, d’un autre côté, on ne peut admettre que le sommet2 nommé Pasargade par Nicolas soit un des pics des montagnes situées dans la région de Darab, on est forcé d’identifier la plaine du Polvar avec le champ de bataille où les Perses enlevèrent aux Mèdes l’hé- gémonie de l’Iran, et Méched-Mourgab avec la ville fondée par Cyrus en ce point.
La seconde tour funéraire, celle de Nakhchè-Roustem, se distingue du monu- ment de Méched-Mourgab par l’appareil de la façade. Les pierres ne sont pas montées par assises réglées comme dans tous les édifices contemporains du règne de Cyrus, mais elles se pénètrent les unes les autres (PI. V et VI). Cette particularité caractéristique du soubassement du Takhtè-Djemchid semble indiquer que la tour de Nakhchè-Roustem est une œuvre remontant aux premières années du règne de Darius. Elle fut probablement élevée par ce roi à l’image des tombes de ses ancêtres, lorsqu’il choisit l’emplacement de la nouvelle nécropole, et dut servir à la sépulture provisoire des membres de la famille royale et recevoir le sarcophage avant qu'il prît place dans les tombes en forme de spéos (PI. X), soit que ces tombes ne fussent pas terminées, soit plutôt que cette station transitoire fût commandée par les rites religieux introduits ou restaurés sous le règne de Darius,
1. Ptolémée (Oppert, l. c.) cite une autre Pasargade en Kirmanie.
2. J’ai révisé le texte grec avec le plus grand soin. Le lieu désigné sous le nom de Pasargade n’est pas une ville, mais un sommet : xcà izzpxivovat ttk îSx; piv xxl yvvxtxx; etj llxxxpyxàxi -à CnpïjXottKTOv Ôco ; Ù7T07rÉ/r}xi, etc. Voir également la dernière partie de la note i, page 23.
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L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
le grand organisateur de la Perse. Après la mort, on ne pouvait, en effet, ni brûler le corps, ni le jeter dans une rivière, ni l’ensevelir. Pour se débarrasser d’un cadavre sans souiller les éléments, on devait attendre qu’il se fût desséché ou qu’il eût été dévoré par les oiseaux de proie 1 . C’est dans cette chapelle sans doute que le corps du roi subissait, à l’abri de tous les regards, la décomposition préalable précédant l’ensevelissement définitif, tandis que les cadavres de ses sujets, avant d’être mis en contact avec la terre , étaient exposés pendant de longues années dans des dakhmas semblables aux tours funéraires des Guèbres de Téhéran et de Yezd.
La disposition adoptée à Nakhchè-Roustem pour faciliter l’entrée et la sortie des sarcophages, et dont on ne retrouve de nouveaux exemples ni dans les tombes achéménides ni dans la tour de Méched-Mourgab, indique avec quel soin on s’était efforcé de rendre aisée une opération laborieuse , destinée à être répétée souvent, et confirme ce qui a été dit précédemment sur le caractère provisoire des inhuma- tions faites dans cet édifice (PI. XI.)
Quand on voulait introduire le sarcophage dans la chambre sépulcrale, on le faisait reposer sur des rouleaux disposés au fond de la glissière (fig. 19). A la pre- mière traction, le cercueil s’avançait vers l’intérieur et s'élevait au-dessus du dallage. On le conduisait sans peine jusqu’à la place qui lui était assignée, et il suffisait alors, pour le caler, de substituer aux rouleaux des cubes de pierre sur lesquels on l’assevait à demeure.
j
L’opération inverse permettait de le ramener au-dessus de l’escalier.
Indépendamment de la glissière, il est un détail d’architecture qui semblerait confirmer la destination du tombeau de Nakhchè-Roustem.
Immédiatement au-dessus de la porte, on remarque dans le linteau (PI. VI et XI) une excavation taillée en forme de queue d’aronde, dont le rôle est inexpli- cable, étant donné surtout qu’elle ne fait pas partie du système de suspension des portes, placées fort en arrière de la façade.
Je ne serais pas surpris que ce logement fût préparé pour recevoir une tablette de pierre ou de marbre sur laquelle était gravé le nom du prince inhumé dans la tour. L’inscription devant être changée souvent, on avait pris soin de donner au refouillement une forme qui permît de substituer une plaque à une autre sans détériorer l’édifice.
1. Hérodote, I, 140; Strabon, XV, chap. 3, § xiv, xvi et xx.
PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
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IV
Palais de Cyrus. — Description du monument. — Restitution du plan de l’édifice. — Restitution de la charpente. — Destination du monument. — Portrait de Cyrus. — Description du bas-relief. — Distinction qu’il permet d’établir entre les institutions religieuses de la Perse, au temps de Cyrus, de Darius, de Xerxèset de ses successeurs.
Le troisième édifice de la plaine du Polvar-Roud est complètement ruiné. Il ne reste debout que trois piliers A, B, C, et une colonne en pierre calcaire D (PI. XII, XIII et fig. 28).
Deux des piliers, élevés de 7 mètres, se composent de trois pierres superposées évidées dans toute leur hauteur par de profondes rainures verticales. Ces excava- tions sont normales entre elles; l'une s’étend sur les deux premières assises, l’autre est creusée dans la pierre supérieure (PI. XIII). Cette dernière pierre, sur la face opposée à la rainure, est taillée en crémaillère et porte une inscription cunéiforme trilingue, écrite en perse, en mède et en assyrien (PI. XIV) dont la traduction littérale : « Moi Cyrus, roi Achéménide » , est acceptée aujourd’hui par tous les assyriologues h Le troisième pilier est en partie renversé.
La colonne est fort élancée, sa hauteur totale dépasse 1 r mètres; son diamètre à la base est de imo5. Le chapiteau est sans doute tombé et les fragments ont été mêlés aux ruines de h édifice; le fût, entièrement lisse, repose sur un mince tambour cylindrique de basalte noir pris dans l’épaisseur du dallage.
On rencontre également, au milieu des pierres éparses sur le sol, quatre plaques verticales brisées à omq5 au-dessus de terre et ornées sur leurs faces intérieures de sculptures. On distingue sur chacune d'elles les pieds d’un homme, faisant vis-à-vis
1. Opperi , le Peuple et la Langue des Alèdes , p. 1 10, et les Inscriptions des Achemenides, p. 210.
Menant, les Achemenides et les Inscriptions cunéiformes de la Perse, p. 18. — Rawlison, tlie Five <*reat Monarchies, t. III, p. 5.
M. Oppert lit le texte perse :
ADEM KuROS CHAYATHIA HAKHAMAN1S1 YA , et le texte médique :
U KURAS UnAM AKHAMANNISl YA.
C’est évidemment du mot châyathia qu’est dérivé le nom de Chah, porté encore de nos jours par les souverains de la Perse.
L'Art antique de la Perse. ] 5
3o
L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
aux pattes armées de griffes d’un oiseau gigantesque. Ces dalles, de basalte noir comme les bases des colonnes, appartenaient à des jambages de portes, et les sculp- tures à des bas-reliefs sur lesquels était retracée la lutte victorieuse d’un roi contre un animal fabuleux, scène reproduite très souvent sur les cylindres d’origine babylonienne.
A part ces pierres, qui paraissent jetées sans ordre sur le sol , et les traces de fondations retrouvées sous les décombres, il ne reste aucun autre vestige du monu- ment. On peut cependant reconstituer le plan des constructions dans ses parties essentielles.
11 suffit, pour terminer le tracé de l'enceinte et de la grande salle, de prolonger les faces des fondations encore apparentes et de compléter, en ajoutant le support dont la base a disparu, la double colonnade intérieure. Les entrées principales sont signalées par les dalles sculptées H ; la position des portes secondaires se reconnaît aux interruptions symétriques E des murs (PI. XII).
Fig. 2S. ■ — Colonne du palais de Cyrus.
PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
3 1
D’un autre côté, si Ton examine attentivement chaque pilier, on remarque que les deux faces adjacentes dans lesquelles on a creusé les rainures sont giossièrement ébauchées comme des parements engagés dans le corps des maçonneries, que les autres, au contraire, portent des inscriptions cunéiformes et toutes les tiaces d un travail destiné à rester apparent. Ces indications concordant exactement a\ ec 1 état des ruines et des fondations, on est amené à indiquer au-devant de la grande salle un porche terminé, à droite et à gauche, par deux petites pièces symétriquement disposées, communiquant au moyen d ouvertures avec la galetie couverte. Les piliers jouaient dans cette construction un rôle analogue aux pilastres saillants placés aux angles des tours funéraires. La crémaillère taillée à leur sommet cones- pondait à la pénétration d’un entablement en charpente reposant sur quatre supports élevés à l’intersection des alignements des piliers et des colonnes intérieures, les rainures verticales, à des mortaises dans lesquelles les murs, probablement exécutés en briques, pénétraient à la façon de tenons.
La découverte d’une base de colonne M dans le prolongement de la seconde façade rend certaine la restitution de cette dernière et confirme l’ensemble des hypothèses déjà faites. Cet édifice se composait donc d’une salle hypostyle dont la toiture était supportée par huit colonnes et de porches régnant sur deux taçades adjacentes.
Cependant, tel qu’il est reconstitué, le monument ne paraît pas complet; il devait être symétrique par rapport à l’un des deux axes de la grande salle. Malheureusement il ne reste aucune trace de construction permettant de se pro- noncer sans hésitation à ce sujet. Je serais disposé à croire que les colonnades se reproduisaient sur les quatre faces, ainsi que l’indique une amorce de mur N jointe au pilier de gauche A, à moins que l’une d'elles n'ait été remplacée sur le derrière de l’édifice par un ensemble de pièces de petites dimensions. Ce plan présente avec ceux des palais de Persépolis des analogies qui rendent cette hypothèse fort plausible. 11 existe toutefois entre ces édifices du Takhtè-Djemchid et le palais de la plaine du Polvar une distinction à noter.
Dans les palais de Darius et de Xerxès couverts en terrasse, les supports inté- rieurs sont élevés, comme chez les Égyptiens, sur des lignes parallèles aux axes de la construction et à égale distance les uns des autres; à Madérè-Soleïman, les colonnes divisent la salle en travées de même largeur, mais sont plus rapprochées dans le sens longitudinal que dans le sens transversal. Une disposition analogue à
L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
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celle que je signale est commune à tous les temples grecs-, elle est la conséquence de la forme de la toiture. A l'image des constructions helléniques, le monument de Madérè-Soleïman était-il recouvert par une toiture en pente? Je ne le pense pas, les trois travées étant de largeur égale L La différence de hauteur signalée entre la
Fig. 29. — Tombeau lycien.
colonne intérieure et les pilastres de la façade proviendrait simplement, à mon avis, de ce que la pièce centrale était plus élevée sous poutre que les porches latéraux.
11 peut paraître étrange de restituer la couverture d’un édifice avec des données à peine suffisantes pour établir un plan. On parvient cependant à donner une solution exacte de ce problème.
J’ai signalé le tracé en crémaillère du sommet du pilier d’angle A, cha- cun des évidements correspond à la pénétration d’un des membres de l’archi-
1. Dans les temples grecs, la travée centrale était plus large que les travées latérales parce que le faîtage était supporté par un poinçon qui reposait sur l’entrait (Voir Choisy, Restitution de l’arsenal du Pirée ).
PREMIERE DYNASTIE ACHEMENIDE.
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trave exécutée en bois, ainsi que l'indiquent très nettement la hauteur et le diamètre des colonnes, et surtout la grande distance de leurs axes verticaux ’.
Si, en se référant alors aux analogies signalées entre les tours funéraires de Méched-Mourgab et les édifices de l’Asie-Mineure, on compare le pilastre du palais de Méched-Mourgab aux façades des tombeaux lyciens (PI. VII, XIII, XV, XVI, et fig. 29)1 2 et aux monuments funéraires des princes Achéménides de la seconde race
Fig. 3o. — Extrémité supérieure du pilier A du palais de Cyrus.
(PI. X), on reconnaît dans le rectangle ABCD (fig. 3o) l’assiette préparée pour recevoir le poitrail inférieur de l’architrave, dans le rectangle GEADFH l’encas- trement d’un deuxième cours de poutres, au-dessus duquel venaient reposer les solives formant, par leur saillie extérieure, la corniche denticulée, et dans l’en- taille GLKI la pénétration des madriers placés à la partie supérieure de toutes les constructions recouvertes d'un plafond horizontal. Ces madriers avaient pour rôle de retenir la couche de pisé composant la terrasse, qui dans tout l'Orient sert à proté- ger les planches contre l’humidité de l’hiver et les habitants de la maison contre l'excessive chaleur de l’été. Quanta la dernière excavation MNRST3, elle recevait
1. Je me réserve de traiter ce sujet avec les plus grands détails dans la deuxième partie de cet ou- vrage (Charpente des palais persépolitains ), je ne donne ici qu’un aperçu sommaire de cette question.
2. Tombeau de Telmissus. Texier, Mission en Asie-Mineure, vol. III, pl. 176.
3. Dans le dessin restitué de la charpente ( Pl. XVI), j’ai coupé, pour faciliter l’intelligence de cette partie de l’édifice, les bois et le matelas de pisé par un plan vertical parallèle à la façade et situé environ à imoo en arrière de cette dernière.
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L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
la dernière solive qui complétait, autour des faces latérales du porche, un cadre dessiné verticalement par la saillie du pilastre sur les murs de brique.
Les ruines décrites n’appartiennent pas à un temple; il n’en existait pas en Perse. Ce ne sont pas non plus celles d’un tombeau : j'ai cherché en vain la place de la chambre sépulcrale caractéristique de ce genre de monuments; il faut donc les considérer comme les derniers vestiges de l’une des habitations royales que Cyrus, au dire de Strabon, fit élever dans sa nouvelle capitale.
A peu de distance et à l’est de ce monument, on voit sur un pilier carré, con- struit en pierres calcaires, une figure en bas-relief du plus haut intérêt (PI. XVII). Cette sculpture, aujourd’hui rongée par la mousse, manque malheureusement de netteté. Elle est surmontée d’une inscription cunéiforme identique à celles des pilastres du palais L Le personnage, dont le type est franchement européen, a le haut de la tète rasé. Les cheveux, qui couvrent les tempes et le derrière du crâne, sont rassemblés en nattes arrivant à peine au-dessous de la nuque; quant à la barbe, elle est courte et naturellement frisée. 11 est vêtu d’une longue tunique fourrée à l'inté- rieur, boutonnant sur le côté et en tout analogue aux vêtements de peau de chèvre ou de mouton portés en hiver par tous les Persans 2. Le dessin des boutons est assyrien. La couronne, composée d’attributs symboliques et d’uræus, est semblable aux tiares portées par quelques divinités égyptiennes ; des épaules se détachent les quatre ailes déployées des génies chaldéens. Le bras gauche est caché derrière le corps; le personnage tient dans sa main droite une statuette dont le double bonnet fort différent du pchent est surmonté de l’uræus sacré.
Cette œuvre rappelle les sculptures de l’école assyrienne, ou plutôt le bas-relief connu sous le nom du Guerrier de Marathon ?. La tète, les mains, la silhouette du corps sont toutefois plus finement dessinées que celles du soldat grec. Au point de vue de l’exécution, elle est inférieure aux bas-reliefs de Persépolis taillés par d’ha- biles artistes dans un basalte noir d’une extrême dureté.
Doit-on voir dans cette ligure, résumant en une seule personne les divinités adorées par les peuples voisins de l’Iran, le génie tutélaire de Cyrus ? Le roi, à l’exemple des Chaldéens, aurait-il fait graver son nom à côté d’une image divine? Je ne le pense pas.
i. L’inscription n’est pas reproduite sur la planche XVII, on la trouvera planche XIV.
i. L’usage de vêtements doublés de fourrures s’était introduit en Grèce après les guerres médiques. 11 est parlé dans Aristophane ( les Guêpes) de ces pelisses. Elles étaient fabriquées en Perse et désignées à Athènes sous le nom de Persides.
3. On trouvera la photographie de ce bas-relief dans la troisième partie de cet ouvrage. ♦
PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
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Je serais plutôt disposé à croire que Cyrus, devenu maître d’un vaste empire s’étendant des frontières de l’Egypte aux rives de la mer Caspienne, sentit la nécessité de perpétuer à son profit la fiction grecque et égyptienne qui faisait remonter jusqu’aux dieux l’origine des races royales et se para, dans l’espoir d’augmenter son autorité et de se faire respecter de tous ses sujets, d’attributs empruntés au panthéon des nations annexées à la Perse. Cyrus, qui avait toute sa vie subordonné la religion à la politique, ne devait pas avoir sur la nature des dieux des idées aussi arrêtées que les Sémites de la Babylonie et de l’Assyrie.
Un passage d’Hérodote 1 vient à l’appui de cette hypothèse.
Au cours de sa campagne contre les Massagètes, Cyrus eut un songe. « Il lui sembla, dans son sommeil, voir le fils aîné d’Hystaspe ayant aux épaules des ailes dont il ombrageait d’une part l’Asie, d’autre part l’Europe. Darius était l’aîné des fils d’Hystaspe, fils d’Arsame, l’un des Achéménides. » A son réveil, Cyrus, fort effrayé de cette vision à laquelle il attachait une importance extrême, appela Hystaspe et lui ordonna de revenir immédiatement en Perse pour surveiller Darius.
Hérodote ajoute2 : « Cyrus renvoya Hystaspe parce qu’il lui semblait que Darius conspirait contre lui, tandis que le dieu lui avait révélé que lui -même devait périr dans cette expédition. »
Le présage de la mort prochaine du roi ne résultait donc pas seulement de la prise de possession par Darius des empires d’Asie et d'Europe, qu’il eût pu conquérir à la suite d’une révolte heureuse, mais de la transmission à la personne du nouveau souverain d’un symbole indiquant que le sceptre allait échapper aux mains du roi pour passer dans celles de ses successeurs légitimes.
Le symbole consistait, à n’en pas douter, dans les ailes emblématiques dont les dieux devaient parer les seuls princes issus de races divines.
Ces emblèmes font du bas-relief de Méched-Mourgab un des documents les plus intéressants de la Perse antique. Car, s’il fournit des renseignements pré- cieux sur les origines de la sculpture en Perse, il permet en outre d’établir une distinction profonde entre les vues politiques et religieuses de Darius et de Cyrus.
Le chef de la deuxième dynastie Achéménide l’emporte sur tous les autres hommes en courage et en sagesse, mais ne semble plus prétendre à une filiation céleste. Tel du moins il se montre sur les murs de Persépolis ou sur les dariques,
1 . Histoires, I, ccix.
2. Ibid., I, ccx.
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L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
soit qu'il rende la justice ou qu’il reçoive les tributs, combatte corps à corps les bêtes sauvages ou lance ses flèches contre les ennemis.
Cette interprétation des bas-reliefs perses contemporains des deux dynasties Achéménides est nettement conforme aux textes cunéiformes et hiéroglyphiques
Cyrus, dans l’inscription de la tablette publiée par M. Pinches, ne fait aucune distinction entre les divinités des différents empires qu’il a soumis et confond dans un même sentiment respectueux les dieux de la Perse, de la Chaldée 1 2 3 et, il faut le croire, Jéhovah lui-même ?, comme le prouve la reconnaissance des Juifs pour sa mémoire. Cambyse, naturellement imbu des mêmes principes que son père, se fait, au début de la conquête d’Egypte, instruire dans la religion des Pharaons et initier par le prêtre Outsa-Hor-Soun aux mystères d'Osiris 4.
Darius, roi par la grâce d’Aouramazda 5 6, n’invoque plus, au contraire, que ce Dieu dont il se déclare le serviteur, et tire tout son orgueil et toute sa gloire de l’étendue de son empire, de ses victoires et de son origine perse et aryenne c.
Cette révolution, impliquant l’adoption par Darius d’une religion d’État beau- coup plus intolérante que celle professée par Cyrus et par Cambyse dans les pre- mières années de son règne et l’effacement absolu du roi devant la Divinité, paraît d’autant plus extraordinaire qu’elle se produit au lendemain du massacre des chefs de la caste sacerdotale. Il serait en effet difficile d’expliquer cette apparente contra- diction entre les actes de Darius, si dans l’inscription de Bisoutoun et de Nakhchè- Roustem le roi ne racontait lui-même, de la manière la plus nette, qu’après la mort de Gaumata il renversa les mages7, dont les pratiques superstitieuses infestaient
1. Oppert; Menant, les Achéménides et les Inscriptions de la Perse.
2. « Les dieux de tous ces peuples, je les ai réinstallés à leur place et je leur ai élevé des demeures <i vastes et permanentes. J'ai aussi réuni tous ces peuples, et je les ai fait revenir dans leur contrée. » « Que « tous ces dieux que j’ai rétablis interviennent journellement devant Bel et Nébo pour m’obtenir une « longue vie. » — Pinches, Transactions of the Society of Biblical Archeology , vol. VII, part. I, 1880, p. iao-iyô.
Cyrus reconstructeur du E-Sakil et du E-Zida ( Transactions of the Society of Biblical Archeology, 1873, p. 148).
3. « L’Éternel, dit Cyrus, m’a ordonné de lui bâtir un temple à Jérusalem de Judée. » — Livre d’Esdras.
4. De Rougé, Mémoire sur la stèle naophore du Vatican.
5. Inscription de Bisoutoun, colonne i, ligne i3 (Oppert, le Peuple et la Langue des Mèdes).
6. Oppert, le Peuple et la Langue des Mèdes ; les Inscriptions des Achéménides. — Ménant, les Achéménides.
7. « Je rebâtis les autels des dieux que Gaumatès le Mage avait détruits» ( Inscription de Bisoutoun, p. XIII. — Oppert, le Peuple et la Langue des Mèdes).
<• Lorsque Ormuz vit que toutes les provinces étaient adonnées à la superstition et suivaient des doctrines opposées, il me les a données, il les a soumises à mon pouvoir. Moi, le roi, par la grâce d’Ormuz, je les ai remises dans leur ancien état. » Etc., etc. — Testament de Darius (Oppert, loc. cil.).
PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
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la Perse entière, et rétablit le culte exclusif des anciens dieux nationaux aboli par ces prêtres.
Cyrus et son fils, fort éclectiques en fait de religion, avaient laissé prendre à la caste sacerdotale étrangère au pays, au moins par ses origines ', une influence si con- sidérable que ses chefs étaient parvenus à occuper les plus hautes charges de l’État et à usurper sans peine le pouvoir pendant la longue absence de Cambyse. Il était donc nécessaire d’affermir l’autorité royale en ruinant la prépondérance des mages et en restaurant dans toute sa pureté le culte des anciens dieux de la Perse. Darius lui-même, pour affirmer ses croyances et donner un témoignage de sa piété, modifia le protocole royal et s’astreignit, dans tous les actes publics, à observer rigoureusement les rites de la religion nationale.
A dater de cette époque, le roi fut devant Dieu l’égal de ses sujets et, comme le dernier des esclaves, il accepta la double sépulture, ainsi qu’en témoigne la construction d’un dakhma ou tombe provisoire auprès des spéos de Nakhchè- Roustem.
Un fait bien caractéristique prouve dans quel discrédit étaient tombés les mages après la chute de Gaumata. Hérodote, qui parle souvent de cette caste reli- gieuse dont il a étudié les origines et l’histoire, ne prononce même plus son nom dans les livres III, IV, V et VI consacrés en grande partie au récit du règne de Darius.
La situation précaire des mages fut d’ailleurs de courte durée. Après la mort de leur persécuteur, ils reconquirent une haute situation religieuse, et leurs chefs reprirent dans les conseils du roi une influence prépondérante, en même temps que les dieux étrangers faisaient de nouveau irruption dans le panthéon des Aryens2.
1. Les mages étaient primitivement les ministres de la religion pratiquée chez les Mèdes.
2. « Les Perses sacrifient à Jupiter sur la cime des monts, au soleil, à la lune, à la terre, au feu, ù l’eau et au vent. Dans l’origine, ils n’avaient point d’autres sacrifices; mais depuis ils ont appris des Assyriens et des Arabes à sacrifier à Venus céleste, que les Assyriens nomment Mylitte, les Arabes Alitta, les Perses Mitra» (Hérodote, I, 1 3 1 ). — Il est du plus haut intérêt de comparer à ce texte les inscriptions de l’époque de Xerxès et de ses successeurs, où ces princes substituent ù l’affirmation mono- théiste adoptée sous Darius : « Hormuz est un grand dieu » , les formules polythéistes : « Hormuz est le plus grand des dieux » , ou bien encore : « Hormuz avec les autres dieux » , et surtout de rapprocher le texte d’Hérodote de la dernière phrase de l’inscription gravée sous le règne d’Artaxerxès sur les bases des colonnes du palais de Suze : « Qu’Ormuz, Anahita et Mithra me protègent, moi et tout ce que j’ai fait. >»
L’accord absolu qui existe entre les renseignements fournis par l’historien grec et les inscriptions cunéiformes remontant à une date voisine de celle à laquelle il écrivait est une preuve décisive de la transformation religieuse que je signale, et montre également combien on peut avoir confiance dans le chapitre des Histoires d’Hérodote ayant trait aux moeurs et aux coutumes des Perses.
L’Art antique de la Perse.
1 — G
38
L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
S v-
Gabre Madérè-Soleïman. — Description de l’édifice. — Comparaison à établir entre cet édicule et les monuments archaïques de la Grèce. — Dissymétrie du plan du Gabre Madérè-Soleïman. — Identification du Gabre Madérè-Soleïman avec le tombeau de Mandane, mère de Cyrus.
Le monument le plus intéressant et le mieux conservé de la plaine du Polvar est un petit édifice rectangulaire situé à quatre kilomètres au sud du Takhte, sur la route
Fig. 3i. — Coupe longitudinale du Gabre Madérè-Soleïman.
de Madérè-Soleïman à Persépolis; les Persans le désignent sous le nom de Gabre Madérè-Soleïman (tombeau de la mère de Salomon) (PI. XVIII et XIX).
Le caractère archaïque de l’architecture. grecque de l’édicule et le fronton du monument, le seul que l'on puisse signaler dans toute la Perse, attirent tout d’abord l’attention. Le naos est porté sur six gradins de dimensions décroissantes reposant eux-mêmes sur un socle débordant largement au-dessous de la dernière
PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE
39
marche (fig. 3i). Un escalier en partie détruit servait à atteindre le niveau du premier gradin. Tout cet ensemble de constructions est bâti en pierres calcaires de dimensions colossales, assemblées sans mortier et appareillées avec la plus grande précision.
Fig. 32. — Coupe transversale de la corniche du Gabre Madérè-Soleïman.
Fig. 33. — Élévation d’un fragment de la corniche du Gabre Madérè-Soleïman.
La couverture, en pierre comme tout le reste de la construction, est massive et composée d’assises horizontales revêtues à l’extérieur de dalles plates disposées en pente suivant l’inclinaison de la toiture; la saillie de ces dalles sur les petits
côtés de l’édicule encadre le fronton supporté par un entablement rudimentaire composé lui- même d’un talon renversé compris entre deux bandeaux (fig. 32). On a essayé de tailler dans le bandeau inférieur quelques modèles de denti- cules (fig. 33), mais cette décoration amaigrissait la corniche ; elle a été sagement abandonnée.
Le profil de la corniche est reproduit au- dessus du linteau de la porte (fig. 36), et c’est encore un talon qui règne sous forme de plinthe à la base du monument (fig. 3q) et au bas du gradin inférieur (fig. 35).
La répétition de ce même motif ornemental n’est pas fortuite. Inusité en
4o L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
Égypte, rarement employé dans les temples de l'ordre dorique, inconnu sans
Fig. 36. — Porte du Gabre Madérè-Soleïman.
doute aux architectes de Ninive et de Babylone, le talon fut utilisé dans les plus
anciens monuments ioniques construits en Asie, en Grèce, en Sicile, et systémati-
PREMIERE DYNASTIE AGHEMENIDE.
4!
quement dans les temples qui fixèrent les dimensions et les principales dispositions de l’ordre ionique.
Il est même intéressant de comparer à ce sujet les profils du Gabre Madérè- Soleïman avec ceux d’un linteau de porte provenant du théâtre de Sélinonte (fig. 3 7), ou au tracé des plinthes et des corniches de l’Érechthéion (fig. 38 et 39) , du temple de la Victoire Aptère ou de Junon à Samos, qui ne sont que le développement de l’entablement rudimentaire de l’édicule perse.
Dans ces ouvrages, comme dans tous les monuments ioniques plus modernes, le talon est presque toujours directement superposé aux denticules.
Fig. 38.
Fig. 39.
Plinthe et corniche de l'Érechthéion.
Ces analogies et cette continuité dans les traditions sont aisées à expliquer.
Les planchers des monuments lyciens étaient invariablement surmontés de trois rangs de madriers nécessaires pour maintenir au-dessus des chevrons une couche de terre épaisse (fig. 40) et, par cela même, imperméable à la pluie. Dans quelques- unes de ces constructions, barète inférieure du madrier central est abattue (fig. 41 ); dans d’autres, les deux derniers membres de cette sorte de corniche sont réunis suivant une seule surface courbe dont la coupe transversale donne une image à peu près exacte du talon (fig. 42).
Il suffit alors aux Grecs de substituer aux abouts des chevrons en grume juxta- posés formant les planchers la représentation en pierre de chevrons équarris à vive arête, pour créer les éléments essentiels de l’antique corniche ionienne,
42
L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
formée d’un filet carré, d’un talon et d’un cours de denticules, si nettement repro- duite au Gabre Madérè-Soleïman et au tombeau «AMYNTOY»; de même aussi les peuples qui empruntèrent plus exclusivement leurs motifs d’architecture à
Fig. 40.
Corniche du tombeau lycien de Telmissus.
Fig. 41.
Corniche du tombeau lycien représenté figure 29, page 32.
Fig. 42. Corniche
du tombeau « AMÏNTOT ».
l’Égypte composèrent la doucine en réunissant dans le même profil la gorge égyptienne à la baguette qui la supporte (fig. q3, 44 et 45).
Fig. 42.
Corniche égyptienne.
Fig. 44.
Fig. 45.
Profil de la doucine.
La porte du Gabre elle-même, dont le double encadrement rappelle les cadres en charpente des tombeaux lyciens (PI. VII , XV, et fig. 29), paraît être la copie exacte des portes des édifices de style ionique, construits en Grèce à la fin du
PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
43
VIIe siècle avant notre ère : montants, linteaux, couronnement, semblent empruntés au théâtre de Sélinonte (fig. 37).
Le Gabre Madérè-Soleïman était accompagné d'un portique (PI. XVIII) dont il est aisé d’indiquer la position exacte et les dimensions. Sur trois côtés de la cour on
MJ
Fig. 46 et 47. — Elévation et plan de la base des colonnes du Gabre Madérè-Soleïman.
retrouve effectivement les bases ou les fûts tronqués de presque toutes les colonnes. Quant à la quatrième face, elle ne paraît pas avoir été ornée de colonnes; du moins aucun vestige de construction ancienne ne l’indique. Les colonnes élevées sur la face opposée à cette dernière diffèrent sensiblement des autres. Elles ont om6y de
44 L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
diamètre au lieu de om9o5, diamètre des supports latéraux, et reposent seules sur une
Fig. 48 et 49. — Élévation et plan d’une base de l’ancien temple de Samos.
base cannelée (fig. 46, 47 ef 5o) semblable à la base archaïque retrouvée à Samos
PREMIERE DYNASTIE ACHEMENIDE.
45
(fig. 48; 49 et 5 1 ) 1 et à celles qui supportent les colonnes de l’Érechthéion (fig. 52 et 53), du petit temple de la Victoire Aptère, de Minerve Polias et d’un grand nombre d’autres temples ioniques, tandis que les fûts des supports latéraux s’ap- puient, comme ceux du palais, sur un mince tambour cylindrique (PI. XX).
On pénétrait dans la cour centrale par trois portes étroites et basses, situées dans les axes du portique. Une quatrième ouverture plus grande que ces dernières devait faire partie d’un mur de clôture élevé autour de l’édifice; j’aurais désiré rechercher
Fig. 5o. — Coupe de la base des colonnes du Gabre.
Fig. 5i. — Coupe de la base des colonnes de Junon à Samos.
Fig. 5a. — Coupe de la base des colonnes de la Victoire Aptère.
Fig. 53. — Coupe de la base des colonnes de l’Érechthèion.
les traces de cette enceinte, mais je n’aurais pu le faire sans péril, car il eût été nécessaire de renverser des masures et de faire des fouilles au milieu des sépultures placées sous la protection du tombeau de la mère de Salomon. Je dus, en consé- quence, y renoncer et me contenter de relever la position des jambages des portes qui tous sont encore debout.
Avant de terminer la description du Gabre, il est nécessaire d’appeler l’attention sur une des particularités les plus singulières du plan. L’édicule n’occupe pas exactement le centre de l’espace limité par la colonnade. On l'avait au contraire rejeté dans le fond de la cour. Toutefois il était symétriquement placé par rapport à un des grands axes du portique.
Cette curieuse anomalie, signalée pour la première fois par Texier , a été généralement considérée comme une erreur d’implantation. Tel n’est
i. Les Antiquités de l'Ionie, publiées par les soins de la Société des dilettanti, vol. III.
L’Art antique de la Perse. I — 7
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L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
pas mon avis, je crois même qu’elle peut être rationnellement expliquée.
Dès le début de cet ouvrage, j’ai fait connaître les causes qui me portaient à établir une distinction entre la plaine du Polvar et l’emplacement de Pasargade. On a commis une erreur de même ordre en identifiant le Gabre Madérè-Soleïman avec le tombeau de Cyrus.
Le Gabre, qui devait rappeler aux Macédoniens les plus modestes naos de la Hellade, n’eût excité aucune surprise chez les Grecs habitués aux splendeurs architecturales de leur patrie et n’eût pas mérité d’être décrit par les historiens d’Alexandre. Tous, au contraire, citent le mausolée royal comme un des édifices les plus curieux de Pasargade. J’ai déjà rapporté, à propos des monuments de Méched-Mourgab, la description fort bien faite laissée par Aristobule du tombeau de Cyrus, et j’ai fait remarquer combien elle dépeignait exactement une tour analogue à celle de Nakhchè-Roustem. Aucune des expressions techniques employées par cet auteur ne saurait s’appliquer aux formes du Gabre Madérè-Soleïman.
Un Grec n’eût jamais comparé à une tour carrée cette construction écrasée surmontée d’une couverture à deux égouts et couronnée d’un fronton, pas plus qu’il ne se fût contenté, pour décrire le soubassement et les six gradins, d’énoncer simplement que le bas de la tour était solide. Il eût été impossible d’enfermer dans la chambre intérieure du Gabre, mesurant à peine six mètres carrés, le sarcophage et les nombreux et volumineux objets énumérés par Strabon d’après le récit d’Aristobule. Enfin, on rechercherait vainement sur les pierres du Gabre les traces des deux inscriptions gravées au-dessus de la porte du tombeau de C\rus.
A défaut de documents historiques, c’est donc au monument lui-même qu’il convient de demander des renseignements sur son ancienne destination.
Ce qui frappe tout d’abord, en considérant l’ensemble de la construction, c’est le défaut d’harmonie signalé entre le plan du Gabre et celui du portique.
On est surpris que dans un monument aussi simple on n’ait pas su placer l’édicule dans l’axe des ouvertures pratiquées au milieu des deux colonnades semblables, et que l’on ait rejeté, sans motif apparent, le naos au fond de la cour. Ce n'est pas le cas d'in- voquer le principe des dissymétries grecques appliquées de parti pris aux divers temples groupés sur l’Acropole d’Athènes ainsi qu’aux propylées de Sunium L
i. Dans ces exemples, la porte d’entrée avait été déplacée par rapport à l’axe afin que le visiteur embrassât d’un seul coup d’œil les deux façades contiguës du monument (Choisy, Note sur la courbure dissymétrique des degrés du Parthénon. — Comptes rendus de l’Acad. des Inscript ., iS65).
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PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
Rejeter une porte d’enceinte en dehors de l’axe d’un monument afin de le montrer tout d’abord par un de ses angles était naturel; mais chercher à obtenir le même effet en déplaçant l’édifice lui-même eût été un parti tout au moins bizarre.
On désirerait aussi connaître les raisons qui ont amené le constructeur à élever sur six gradins un édifice que la hauteur de la colonnade, calculée d’après le dia- mètre des supports, cachait à tous les yeux. Le hasard ou la négligence n’ont pu produire des erreurs d’implantation ou de conception aussi graves : toutes ces dispo- sitions sont intentionnelles, comme ne tarde pas à le faire reconnaître une étude attentive du monument.
Tout d’abord, quel est l’axe général du plan? A ce sujet le doute n’est pas permis : il est indiqué par le parallélisme absolu des ouvertures et des colonnes de deux côtés du portique, par la position de la porte extérieure, par la distinction établie entre les supports qui ornaient le fond de la cour et ceux qui s’élevaient sur les ailes latérales ; il est donc perpendiculaire à l’axe longitudinal du naos.
Ce point était essentiel à établir; car les diverses parties de la construction, mal liées entre elles, si on les rapporte à l’axe particulier de l’édicule, sont au contraire symétriques par rapport à l’axe vrai du monument.
En se plaçant à ce point de vue, on doit même approuver la disposition adoptée, qui semblait agrandir les dimensions de la cour et ménageait au-devant du Gabre un vaste parvis d’où l’on pouvait embrasser l’édifice dans tout son ensemble : l’orien- tation de la porte du naos est seule anomale.
Au lieu de disposer la baie sur la face du monument la plus en vue, le con- structeur s’est efforcé de la dissimuler sur un des côtés, tout comme il a cherché à dérober l’édicule aux regards curieux en l’abritant derrière une haute colonnade et en le rejetant en arrière des portes latérales de l’enceinte, prévues à dessein basses et étroites. 11 obéissait, dirait-on, à une seule préoccupation : cacher à tous les yeux l'intérieur du Gabre Madérè-Soleïman et le Gabre lui-même.
Si l’on admet cette hypothèse, la distribution de toutes les parties de l’édifice devient claire et logique.
La porte extérieure faisait partie d’une haute enceinte enveloppant tout l’en- semble des constructions, l’espace laissé libre entre cette première clôture et le mur du portique était réservé aux serviteurs chargés de la garde du monument qui ne devaient pas pénétrer dans la cour intérieure, et ne pouvaient pas même apcr-
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L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
cevoir l’édicule quand s entr ouvraient les portes de communication. Sans doute, il eût été possible d’obtenir le même résultat en interposant un écran entre les ouvertures du portique et le naos; mais la combinaison adoptée avait sur cette dernière 1 avantage de ne pas déparer une ordonnance simple, mais étudiée avec grand soin.
Enfin, comme il fallait éviter qu’un indiscret, pénétrant par surprise sous le portique ou dans le parvis, ne pût apercevoir les objets déposés dans l’édicule, i’ar- chitecte tailla dans l'épaisseur des tableaux le logement de deux portes distinctes et s ingénia à rendre impraticable leur ouverture simultanée. Quand on voulait pénétrer dans le Gabre, il fallait tout d'abord rabattre à l’intérieur la porte exté- rieure (fig. 5q), puis entrer dans la chambre laissée entre les deux vantaux, fermer le premier, qui aurait fait obstacle à la manœuvre du second, et tirer alors à soi la deuxième porte L
Les précautions minutieuses prises pour éviter la souillure du naos par des regards profanes sont usitées de nos jours dans la construction des sanctuaires vénérés et des anderouns; il ne faudrait pas se hâter de conclure de cette analogie que le Gabre
i. Sur le plan du Gabre, je n’ai indiqué de colonnes que de trois côtés de la cour. Dans le cas où le portique eût régné sur les quatre faces du parvis, aucune de mes conclusions ne devrait être modifiée.
PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
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Madérè-Soleïman fût un temple ou un appartement de femme. Le culte des Perses, j’ai eu occasion de le faire remarquer, s’exercait au grand jour, ainsi que le témoignent les antiques atech-ga de Nakhchè-Roustem 1 , les pyrées représentés sur les monnaies achéménides (fig. 22 et 23) et les bas-reliefs de Persépolis (fig. 55). Quant à la chambre du naos, elle est trop exiguë pour être habitable.
r-i
Ce monument était donc un tombeau, et fort probablement, si l’on en juge par les soins que l’on a mis à le dissimuler et aussi d’après son importance relative, le mausolée d’une reine.
Les noms de deux princesses, Mandane et Cassandane, mortes toutes deux sous le règne de Cyrus, sont parvenus jusqu’à nous. Je suis disposé à croire que le monument de Méched-Mourgab, un des plus anciens de la Perse, est le tombeau de la mère du roi. L’antiquité de cet édifice, la proximité de la tour où fut déposé le corps de Cambyse 1er, sont des arguments en faveur de cette hypothèse. Cyrus éleva à côté de la sépulture de son père le monument funèbre de Mandane, et voulut au contraire faire transporter à Pysyakada , dans la vieille capitale de la Perse, où il devait lui-même être enseveli, le corps de Cassandane, à la mort de laquelle il avait mené grand deuil, suivant l’expression d’Hérodote 2.
1. Ces édifices seront spécialement étudiés dans la troisième partie de cet ouvrage.
2. Histoires, II, 1.
L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
oo
Ainsi se vérifierait la désignation de Gabre Madérè-Soleïman (tombeau de la mère de Salomon) donnée par les habitants à l'édifice de Méched-Mourgab. Le nom de Salomon, qui revient sans cesse dansleKoran, aurait été substitué à celui de Cyrus, inconnu du peuple. Cette identification légendaire, qui ferait de ce monu- ment un tombeau de reine, est même si universellement adoptée dans le pays que les femmes, seules chargées de la garde de l’édicule transformé en sanctuaire, en interdisent rigoureusement l'entrée à tous les hommes.
Les traditions recueillies en Perse, il y a lieu de le remarquer à ce propos, ne sont pas toujours aussi erronées qu’on serait tenté de le supposer. Les noms propres sont presque toujours empruntés à l’antiquité fabuleuse, mais les légendes reposent sur un fond de vérité historique; en tout cas, on ne doit jamais les rejeter avant de les avoir soumises à un examen sérieux. C’est ainsi que les Persans désignent sous les noms de Takhtè-Djemchid (trônes de Djemchid), les palais de Persépolis; Nakhchè- Roustem (dessins de Roustem), prince de beaucoup postérieur à Djemchid, d’après les récits de Ferdousi, les sculptures sassanides; Kalaè-Darab (forts de Darius), des ouvrages défensifs élevés par les Achéménides; tombeaux des rois guèbres, les sépultures de Darius et de ses successeurs.
Al. Oppert avait fait remarquer, avant de connaître les plans de Gabre Madérè-Soleïman, que cet édicule ne pouvait être le monument funéraire de Cyrus, et avait proposé de l’identifier avec celui de Cassandane, femme de Cyrus, tous les tombeaux de femmes étant, au dire du savant assyriologue, uniformément couverts de dalles taillées en forme de toiture à deux égouts. Mes études, je m’en félicite, viennent confirmer de tous points les prévisions de Al. Oppert. Toutefois, les Perses ne pouvant être les inventeurs d’une forme de toiture qui reproduit un des types les mieux caractérisés des constructions en charpente, il resterait à décider si le roi fit exécuter, pour servir de tombeau à sa mère, un édifice à fronton, parce qu’il était déjà dans les usages d’ensevelir les femmes sous un tumulus prismatique, ou plutôt, si, après la construction du Gabre, on ne fit pas à son image tous les sarcophages des reines achéménides.
Malgré tous les détails fournis au sujet du tombeau à fronton de Méched- Mourgab, il peut paraître surprenant que l’on ait préparé une aussi mystérieuse retraite pour y ensevelir une reine. Les sentiments jaloux, qui accompagnent la femme même au delà de la mort, sont bien cependant dans le caractère iranien. On en trouve la trace dans les récits les plus anciens de l’histoire de Perse.
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I
PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE. 5r
Après le massacre de Gaumata et avant d’élire le roi, quel engagement prennent les conjurés? Tous auront leur libre entrée au palais quand ils le voudront, sans se faire annoncer, à moins que le roi ne donne avec lune de ses femmes 1 ; et si plus tard l’un d’eux, Intapherne, veut, malgré les sentinelles, pénétrer dans le harem pour s’entretenir avec le roi, il est mis à mort, et aucun des cinq ne s’oppose à l’exécution, tant leur paraît sanglant l’outrage fait à Darius.
Mahomet, on ne doit pas l’oublier, quand il fit aux femmes une loi de cacher leur visage sous les plis d’une épaisse draperie, s’inspira d’une coutume adoptée en Perse bien avant sa venue 2 et qui depuis cette époque a toujours été suivie dans ce royaume d'une manière bien plus rigoureuse que dans tous les autres pays musulmans. Encore de nos jours, bien que la morale religieuse tende à se relâcher, il n’est pas de vieille mendiante qui ne soit ensevelie voilée : au moment de déposer le corps dans la terre, les parents les plus rapprochés prennent même la précaution de maintenir une tente autour de la fosse afin de dissimuler jusqu’à l’idée des formes féminines. Quant aux femmes du souverain ou des princes, elles sont enterrées la nuit, par les eunuques, dans la partie la plus reculée et la plus inaccessible de l’anderoun.
1. Hérodote, III, 84.
2. Strabon raconte qu’à la cour d’Ecbatane , sous le règne des rois mèdes, le visage des femmes était déjà absolument caché sous des voiles épais [Géographie, XI, ch. i3, § ix).
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L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
S vi
Discussion des formes des monuments de Méched-Mourgab. Les édifices de Méched-Mourgab n’ont aucune analogie avec les édifices assyriens et égyptiens. Ils procèdent des édifices gréco-ioniens et gréco-lyciens. Ils ont été élevés au Vf0 siècle avant notre ère. — Déductions relatives à la généalogie de Cvrus et de Darius. — Conclusion.
L’analyse détaillée des monuments de Méched-Mourgab permet de les classer en deux groupes distincts.
Les uns, comme le Takhte, le Gabre, le palais ruiné, peuvent être comparés à des édifices grecs; d’autres, tels que les tours funéraires, rappellent les constructions lyciennes. Dans aucun d’entre eux, ce point est essentiel à établir, ne se fait sentir l’influence de l’Assyrie ou de l’Égypte. Quelques savants, se fiant aux analogies fort hypothétiques signalées entre le Birs-Nimroud, lesZigourats gravés sur les bas-reliefs de Kouyoundjik et le soubassement de l’édicule perse, ont cru reconnaître dans le Gabre Madérè-Soleïman une réduction fidèle des temples à étages de l’Assyrie et de la Chaldée. M. Fergusson, le premier, je crois, a exposé cette théorie dans son Histoire générale de ï architecture . D’après cet auteur, les six étages du soubas- sement du Birs-Nimroud et le temple placé au sommet de l’édifice étaient disposés de telle sorte que la hauteur du naos supérieur équivalait à celle du soubasse- ment et que les six étages de ce dernier étaient répartis en trois zones de hauteurs égales comprenant successivement : la première, le premier étage; la deuxième, le second et le troisième; et la dernière enfin, le quatrième, le cinquième et le sixième. M. Fergusson compare les six degrés du Gabre Madérè-Soleïman aux étages correspondants du Birs et l’édicule perse au naos du monument chaldéen; mais ce parallèle , alors même que la restitution proposée par l'architecte anglais se vérifierait (ce qui devient fort improbable depuis le déblaiement de la tour de Khorsabad), serait encore inexact. Il n’existe en effet aucun rapport simple entre les hauteurs des marches du Gabre (fig. 3 1 ) : s'il se fût agi d’un monument
PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMENIDE.
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religieux élevé suivant les principes chaldéens, la loi des nombres, proposée par M. Fergusson, eût été rigoureusement observée.
Pourquoi d'ailleurs les Perses auraient-ils choisi comme modèle d’un tombeau qui devait être caché à tous les yeux un de ces temples à étages destinés à dominer les immenses plaines de la Chaldée et à signaler au loin les grandes capitales? Ce serait une anomalie bien étrange. En outre, il serait surprenant, si le Gabre était la copie d'un monument ninivite, exécuté par des ouvriers perses ou mèdes, que, dans l’édicule de Madérè-Soleïman, la porte, le fronton, la corniche, le dessin des bases des colonnes, l’appareil, rappelassent les monuments de la Grèce et de l'Ionie, et pas un profil, pas un détail des moulures, pas un ornement, la modé- nature des monuments retrouvés sur les rives du 'bigre et de l’Euphrate.
L’idée de construire sur une plate-forme artificielle ou sur des gradins les palais et les édifices est peut-être élamite ou chaldéenne, bien que les peuples de l’Asie Mineure aient fait, dès la plus haute antiquité, reposer leurs monuments funèbres sur de hauts soubassements 1 et que les Grecs eux-mêmes aient aimé à construire leurs temples sur des lieux élevés; mais de cette simple analogie on ne saurait déduire une théorie infirmant les preuves et les documents fournis par l’étude directe des monuments de la plaine du Polvar-Roud.
Le seul détail des ruines de Méched-Mourgab paraissant inspiré par l’art nini- vite est le bas-relief représentant l’image de Cyrus. Cette exception est d’ailleurs plus apparente que réelle : il s’agit en effet d’un ornement artistique, et non d’un détail de construction. En outre, j’ai déjà eu l’occasion de le dire, il serait difficile de préciser, dans l’état où se trouve cette sculpture, si l’on ne doit même pas la rattacher aux écoles archaïques de l’Ionie et de la Grèce.
En résumé, on doit conclure de cet exposé que l’on ne rencontre, dans les monuments de Méched-Mourgab, ni les massifs en briques crues, ni les revête- ments avec boutissesen délit, ni les nierions, ni les colonnes accouplées, éléments et ornements constitutifs de toute construction ninivite, ni même la grande gorge égyp- tienne; mais que l’on signale au contraire, dans chaque édifice, en dehors même des procédés de construction, un point saillant tel que les ciselures des pierres, les refends et bossages, le fronton, le talon renversé ou l’ornement denticulé des cor- niches, la base cannelée des colonnes, la forme des tours funéraires ayant des ana-
i. Texier, Mission en Asie Mineure , vol. III, pl. 168. — Charles Fellows, An Account of discoveries in Lycia, p. 128 et fig. 4, 6, 8.
L’Art antique de la Perse.
I — 8
L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
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logies frappantes avec les motifs les plus usités de l'architecture gréco-ionienne ou lycienne, et que, par conséquent, l’art monumental de la plaine du Polvar-Roud a les plus étroites affinités avec ceux qui ont pris naissance et se sont développés sur les côtes de l’Asie Mineure.
Je n’ai pas parlé à dessein des fûts lisses des colonnes du Gabre et du temple ruiné, considérées jusqu’à ce jour comme originaires de l'Assyrie. J’aurai l'occasion de démontrer plus tard 1 que cette filiation est contestable : les supports isolés, très exceptionnellement utilisés dans les palais de Sargon, de Sinakherib ou de Nabuchodonosor, ont été importés à Ninive et à Babylone; ce n’est donc pas fortuitement, mais parce que le fût lisse ou à cannelures sans listel est la forme primitive de la colonne usitée chez les peuples asiatiques riverains de la Méditer- ranée, qu’on le retrouve à la fois sur les bords du Polvar et du Tigre.
Les monuments de Méched-Mourgab sont-ils les prototypes des édifices gréco- lyciens, ou bien les Perses ont-ils emprunté aux peuples établis sur les côtes de l’Asie Mineure leur architecture primitive? A quelle époque s’est produit cet échange d’idées? Telles sont les questions qui restent à examiner.
Antérieurement au règne de Cyrus, les Perses n’avaient jamais eu de relations directes et suivies avec les Grecs, les témoignages concordants de tous les auteurs en font foi2. Par conséquent, si la transmission des procédés techniques et des formes architecturales de l’un des deux peuples à l’autre s’est effectuée avant cette époque, elle n’a pu se produire que par propagation lente à travers les pays interposés entre la Grèce et le Fars; on devrait donc, dans ce cas, retrouver en Assyrie des monu- ments participant par leur style aux constructions perses ou helléniques les plus anciennes.
Lesfouilles entreprises à Kouyoundjikou à Khorsabad ont montré, au contraire, que la modénature et l’ornement ninivites, à part quelques ornements sculptés, n’ont rien de commun avec l’art monumental d’Athènes ou de Méched-Mourgab. La nation qui fut redevable à l’autre de ses procédés de construction ne réalisa donc cet emprunt que le jour où les Aryens du Sud et les Hellènes se rencontrèrent pour la première fois sur les champs de bataille de la Lydie.
D’un autre côté, comme on retrouve dans les temples de Ségeste et de Séli- nonte, dans l’antique sanctuaire de Samos, construits avant la prise de Sardes,
1. Au chapitre consacré à l’étude des colonnes persépolitaines.
2. Notamment, Strabon, XV, ch. 3, § xxm.
PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
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tous les éléments caractéristiques, toutes les formes élémentaires des monuments de Méched-Mourgab et que le fronton du Gabre, ainsi que l'ornement denticulé de sa corniche, ne peuvent être nés dans un pays absolument privé de bois de con- struction, on a la preuve décisive que les Perses ont demandé aux Grecs Ioniens les secrets de l’art apporté dans la vallée du Polvar-Roud,
Après cet exposé, est-il nécessaire d'insister plus longtemps pour démontrer que l’architecture funéraire des Lyciens prit naissance dans les pays riches en forets où se conservèrent intactes les formes traditionnelles des tombeaux construits en bois, puis taillés dans la pierre, et ne devient-il pas évident que les tours de Méched-Mourgab et de Nakhchè-Roustem, dont la forme et les détails présentent avec les tombes de Myra, d’Antiphellus, des analogies indiscutables, ne sont point originaires du Fars, pays absolument privé de bois ‘, mais de la Lycie ?
Ainsi donc, et c’était le résultat le plus important à constater, les tombeaux et les palais de Madérè-Soleïman n’étaient pas des conceptions originales ou les copies de monuments élevés dans les pays limitrophes du Fars, mais reproduisaient, en les adaptant aux coutumes des Aryens, des édifices existant antérieurement à l’avène- ment de Cyrus dans l'Ionie et la Lycie.
L’archaïsme des formes grecques transportées à Méched-Mourgab et ce mélange encore mal soudé des détails d’architecture propres à l’Asie Mineure et à la Hellade déterminent, en dehors de toute considération étrangère, l’âge et l’origine des monuments de la plaine du Polvar.
Le Gabre Madérè-Soleïman surtout, avec son entablement rudimentaire, ses colonnes à base cannelée ou cylindrique, semble, à cause même de son aspect archaïque, particulièrement intéressant.
J'ai déjà fait observer que, sauf les ornements de la tiare de Cyrus empruntés plus probablement à la Phénicie qu’à l’Égypte, on ne retrouvait à Méched-Mour- gab aucun détail rappelant l’art des Pharaons; les éléments égyptiens abondent au contraire à Persépolis dans les palais construits après la conquête de l’Égypte.
Antérieures à l’expédition de Cambyse, postérieures à l’érection des temples de Ségeste et de Sélinonte, les constructions perses de Madérè-Soleïman sont en conséquence des œuvres remontant toutes au VF siècle avant notre ère. Cette
i. J’établirai sur des documents irrécusables, au commencement de la deuxième partie de cet ouvrage, que les arbres n’ont jamais pu pousser ni prospérer en Perse à l’état sauvage, et que les très rares bou- quets que l’on rencontre auprès des villages disparaîtraient si l’on cessait un seul été de les arroser.
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L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
date se lit sur leurs pierres, sur leurs colonnes, sur leurs ornements, sur les membres les plus essentiels comme sur les détails les plus intimes de leur architecture.
Enfin, et cette dernière remarque me paraît d’un haut intérêt, de même que toutes les inscriptions achéménides de Darius et de ses successeurs, le texte trilingue gravé au-dessus du portrait de Cyrus est transcrit en perse, en médique et en assyrien.
La langue de Ninive était donc officiellement parlée à la cour de Perse au moment de la construction du palais de Méched-Mourgab, et cela sans doute parce que le roi de Perse qui l’a fait bâtir comptait déjà les Babyloniens au nom- bre de ses sujets. Il semblerait donc résulter de ce fait que la construction des palais a suivi la défaite de Nabouhanid.
Le roi dont le nom se trouve inscrit sur les piliers du palais est donc bien le grand Cyrus, et non Cyrus le Jeune, comme on aurait pu le supposer. Il est par cela % même établi que le vainqueur d’Astyage descendait d’Achéménès au même titre que Darius, et qu’il pouvait se faire gloire, comme le fils d’Hystaspe, de sa double qualité de Perse fils de Perses, et d’Aryen fils d’Aryens '.
Grâce aux traductions données par AL Pinches et M. Rawlinson d’une tablette et d’un cylindre retrouvés à Babylone, nous savons de la manière la plus certaine que Cyrus, fils de Cambyse, petit-fils de Cyrus 1er, était arrière-petit-fils d’un roi d’Ansan, nommé Téïspèsi. 2, et paraissait par conséquent avoir ce dernier ancêtre commun avec Darius. L’analyse des monuments de la plaine du Polvar confirme pleinement ces résultats, puisqu’elle me permet, en m’appuyant sur des documents dont je crois avoir prouvé l’authenticité, de rétablir Achéménès en tête des aïeux de Cyrus 3.
On peut désormais, en se basant sur des documents scientifiques, recomposer
i. Darius, dans son testament, prend cette double qualification. — Oppert, les Inscriptions des Achéménides.
i. Voir à ce sujet la tablette de Cyrus, traduite par M. Pinches ( Transactions of the Society of Biblical Arclieology , vol. VII, part. 1, 18S0, p. 1 3o— 1 76, colonne 11, revers, lignes 20 et 21).
« Je suis Cyrus, roi des légions, roi grand, roi puissant, roi de Babylone, roi des pays de Soumir et d’Acad, roi des quatre régions, fils de Cambyse , roi grand, roi de la ville d’Ansan, petit-fils de Cyrus, roi grand, roi de la ville d’Ansan, arrière-petit-fils de Té'ispès, roi grand, roi de la ville d’Ansan. »
3. Hérodote (III, y b) raconte que Prexaspe, au moment de l’exécution du faux Smerdis, monta sur une tour pour ameuter le peuple et commença par Achéménès la généalogie paternelle de Cyrus. Cette affirmation d’un auteur aussi sérieux que l’était l’historien grec établissait déjà une forte présomption en faveur des origines de Cyrus.
PREMIERE DYNASTIE ACHEMÉNIDE.
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ainsi qu'il suit la généalogie des deux branches Achéménides qui arrivèrent au trône.
Achéménès, roi de Perse l. Téïspès, roi de Perse2 et d’Ansan K
Ariaramnès, roi de Perse*.
Arsamès, roi de Perse s.
Hystaspe, gouverneur de la Perse sous Cyrus 6.
Darius s.
Cyrus l’Ancien, roi d’Ansan >.
Cambyse Ier, roi d’Ansan >.
Cyrus le Grand, roi de Perse g d’Ansan 7 et de Médie.
Cambyse II , id.
L’histoire de Cyrus et de ses ancêtres telle qu’elle nous est racontée par les historiens grecs et les inscriptions cunéiformes est en parfait accord avec les faits observés ou décrits9. Voici, je crois, comment il convient de rétablir cette histoire : En 6e5 avant notre ère, Cyaxare, souverain de la Médie et suzerain de la Perse,
1. Hérodote (I, 1 a 5 , et III, jb). Quand Prexaspe fait, sur l’ordre de Darius et des conjurés, le récit de la mort de Smerdis, il place à la tête des ancêtres paternels de Cyrus Achéménès.
( VII ,11.) Dans le discours adressé par Xerxès à son oncle Artaban , qui essaye de le détourner d’en- treprendre la guerre contre les Grecs, le roi s’exprime ainsi :
« Tu resteras avec les femmes à Suze, et moi, sans ta participation, j’accomplirai tout ce que j’ai promis. Je ne serais pas fils de Darius, fils d' Hystaspe, fils d'Arsam, fils d' Ariaramne, fils de Téïspès, fils de Cyrus, fils de Cambyse, fils d’ Achéménès, si je renonçais à punir les Athéniens. »
Cette généalogie est absolument conforme à celle que donne Darius dans l’inscription de Bisoutoun (Oppert, le Peuple et la Langue des Perses ).
Et Darius, le roi, dit : « Mon père à moi fut Hystaspe, et le père d’Hystaspe fut Arsame, et le père d’Arsame fût Ariaramne, et le père d’Ariaramne fut Téïspès, et le père de Téïspès fut Achéménès. »
Les noms de Cyrus et de Cambyse auraient été ajoutés emphatiquement par Xerxès à la liste de ses ascendants directs, parce que, dans la pompeuse énumération de ses ancêtres, il ne pouvait oublier le plus célèbre et le plus grand d’entre eux.
2. Voir note 1 .
3. Voir note 2, page 56.
4. Voir note 1 .
5. Voir note 1 .
6. Hérodote, III, 70 et 72.
7. Voir la tablette de Cyrus déjà citée, colonne 11, ligne 1 : « Astyage rassembla son armée et marcha contre Cyrus, roi de la ville d’Ansan. » Id., ligne i5 : « Dans le mois de Nisan, Cyrus, roi de Perse, etc. »
8. M. Bablon (les Inscriptions cunéiformes relatives à la prise de Babylone par Cyrus , extrait des Annales de philosophie chrétienne, 1881, page 16) fait remarquer avec beaucoup de raison que la traduc- tion donnée par M. Oppert de ces paroles de Darius (inscription de Bisoutoun) : « Il y eut huit rois de ma race qui furent rois avant moi, je suis le neuvième, à deux reprises nous avons été rois » , doit être modifiée ainsi qu’il suit : en deux branches nous avons été rois. »
Si l’on admet cette légère variante, les paroles de Darius sont en parfait accord avec l’ensemble de tous les documents qui nous sont parvenus ; huit princes en effet de la famille des Achéménides : Aché- ménès, Téïspès, Cyrus I, Cambyse I, Cyrus II , Cambyse II , Ariaramne et Arsame avaient porté avant Darius le titre de rois, soit qu’ils eussent gouverné l'Ansan ou le Fars.
9. L’étude parallèle de ces deux tableaux nous révèle sur l’histoire ancienne de la Perse des particu- larités des plus intéressantes.
Achéménès est unanimement qualifié roi de Perse; Téïspès, sur la tablette de Cyrus, roi de la ville d’Ansan: d’après Hérodote et l’inscription de Bisoutoun, ce prince régna également sur la Perse. Puis,
58
L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
aidé de son vassal, Téïspès, roi de Perse, et de Nabou-bel-Oussour, gouverneur de la Babylonie, renverse Assour-Edil-Ilàni, dernier roi de Ninive. Les coalisés se partagent les dépouilles du vaincu, et FAnsan 1 échoit à Cyaxare, qui en dispose en
tandis que tous les aïeux de Cyrus portent simplement le titre de roi d’Ansan, ceux de Darius régnent en Perse jusqu’au jour où Cyrus reprend le double titre de roi de Perse et d’Ansan, et qu’IIystaspe descend au rang de gouverneur. Quelles sont les conclusions de ces faits?
Sous le règne de Téïspès, l’Ansan a été joint à la couronne de Perse, vassale de la Médie. A la mort de ce prince, son royaume a été divisé entre ses deux fils : l'aîné, Ariaramne sans doute (voir ci-après page 5 q, note 2), a hérité de la terre patrimoniale et est devenu roi du Fars; le plus jeune, Cyrus I, a eu l’Ansan. Cet état de choses s’est perpétué jusqu'au règne du grand Cyrus. A ce moment, le roi d’Ansan est redevenu roi de Perse par suite de la défaite d'Astyage et a laissé le gouvernement de cette contrée au dernier prince régnant, suivant en cela une politique qui a toujours été familière aux Achéménides, et qu’il a peut-être inaugurée à cette occasion.
On a opposé généralement à la théorie qui fait de Cyrus un prince de sang royal l’autorité d’Héro- dote. « Astyage, dit-il dans un passage déjà cité (I, 107), effrayé par un songe, se garda bien, quand sa fille Mandane fut devenue nubile, de la donner à quelque Mède digne de lui ; mais il lui fit épouser un Perse nommé Cambyse, qu’il trouva de bonne famille, de mœurs douces, et bien au-dessous d’un Mède de moyenne condition. » L’interprétation de ce passage ne présente, à mon avis, aucune difficulté.
Cyrus était prince de sang royal, ce fait est indéniable, puisque le roi de Babylone Nabouhanid le reconnaît; mais Hérodote ne dit-il pas lui-même que Cyrus était issu de la tribu des Pasargades, la plus illustre entre les tribus nobles de la Perse (Hérodote, I, 1 n 5 ; III, 11), et que du côté de son père il descendait d’Achéménès? (III, 73.)
En vertu de quel droit d’ailleurs aurait-il pu, s’il n’avait été roi ou prince royal de Perse, convoquer une assemblée populaire avant même d’avoir fait connaître aux siens ses projets de révolte? (Hérodote, I, ! 25 et 12(5. )
11 est probable seulement que le Perse Cambyse, en sa qualité de vassal du roi de Médie et de sou- verain d’une petite principauté lointaine ruinée par des guerres successives, fut accueilli avec d’autant plus de dédain par les Mèdes orgueilleux et efféminés qui entouraient Astyage qu’il n’était ni ambitieux ni remuant, si l’on en juge par la docilité avec laquelle il remit à son fils la direction des affaires. Sans remonter à des siècles aussi reculés, que l'on compare la situation d'Henri de Béarn, lors de son arrivée à Paris, à celle des Guise, des Coligny, des Condé, et l’on aura une faible idée de la distance qui séparait des seigneurs d’Ecbatane Cambyse, prince encore à demi barbare. Quant à moi, je serais porte à croire, en m’en rapportant seulement au témoignage d’Hérodote, qu’Astyage, préoccupé, comme son père Cyaxare, de l’accroissement de la puissance des Perses, essaya de s’attacher un des deux chefs de cette nation en lui donnant sa fille d'abord et plus tard en retenant comme otage le fils de son vassal. Peut-être même essaya-t-il, comme l’en accuse l’historien grec, de faire tuer Cyrus, non pour détourner le coup dont l’avait menacé un songe, mais pour récupérer la Suziane par voie d’héritage. Astyage n’était pas, comme Cyaxare, un prince belliqueux , et était forcé, pour arriver à ses fins, d’avoir recours à cette politique hypocrite et astucieuse familière tà tous les princes asiatiques. Aussi n’aurais-je aucun scrupule à charger la mémoire du roi d’Ecbatane de cette tentative de meurtre.
1. Bien des identifications ont été proposées pour le pays d’Ansan. M Rawlinson et, après lui, M. Bablon (les Inscriptions cunéiformes relatives à la prise de Babylone par Cyrus , extrait des Annales de la philosophie chrétienne, 1881, pages 18, 19 et suivantes), veulent voir dans Ansan une ville dont la position serait mal définie et qui aurait existé à l’est de la Suziane, dans la plaine de Mal-Amir. MM. Sayce et Halévy proposent, au contraire, d’identifier Ansan au pays d ’An^an, c’est-à-dire à l’Elam. Depuis que le travail de M. Bablon a paru, on a extrait des ruines de Babylone un document remontant au règne de Nabouhanid qui paraît trancher définitivement cette difficulté.
Dans la partie du texte ayant trait à la conquête de la Médie par les Perses, le roi de Babylone traite Cyrus de vassal d’Astyage et de roi du pays d’Anzan. Le signe déterminatif des pays est placé devant Anzan, et ce mot lui-même (est écrit avec un piïn au lieu de l’être par un chin. 11 est ainsi
PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
59
faveur de Téïspès, pour reconnaître les services qu’il lui a rendus en l’aidant à détrôner le roi d’Assyrie. A la mort de ce roi, Cyaxare, se repentant sans doute d’avoir créé un état vassal trop puissant, en exige le démembrement et fait attribuer l’Ansan, c’est-à-dire tout ou partie de la Suziane, à Cyrus l’Ancien1, tandis qu’Aria- ramnès , l’aîné des fils de Téïspès2, conserve le Fars et continue à régner à Pysyakada, la vieille capitale d’Achéménès et de la tribu des Pasargades. Cet état de choses se prolonge jusqu’au jour où Cyrus le Grand, ayant enfin compris l’état de faiblesse de la Médie, déclare la guerre à son suzerain, renverse Astyage fils de Cyaxare, et devient par cela même maître du Fars.
Au moment où Cyrus substituait chez les Aryens la suprématie des Perses à celle des Mèdes, ses sujets menaient encore une existence sauvage et avaient gardé toute la rudesse de barbares que n’avait pas amollis la civilisation corrompue des grandes puissances de l’Orient. Lui-même était un dur guerrier accoutumé dès son enfance à mener la vie pénible du soldat. La défaite de Crésus ouvrit au jeune roi la route des colonies grecques. Quel dut être son étonnement à l'aspect des monu- ments élevés dans ces contrées où se perfectionnait un ordre d’architecture emprun- tant aux arts nationaux leur élégance, à la Hellade ses procédés techniques et son goût délicat! Combien les temples et les palais de l’Ionie devaient différer de la demeure des princes d’Ansan !
Les Perses n’avaient pas attendu jusqu’au jour où ils avaient conquis l’Asie Mineure pour créer une architecture appropriée à leur pays absolument dépourvu de bois de construction, et où des étés brûlants succèdent à des hivers rigoureux; mais leurs maisons, exclusivement bâties avec des briques crues ou cuites assem-
prouvé que l’Ansan et l’Anzan ne font qu’un seul et même pays et doivent correspondre à tout ou partie de la Suziane.
1. Nous ne sommes pas habitués 5 voir dans Cyrus le descendant de princes ayant régné sur l’Elam. Telle cependant doit être la vérité. Comment expliquer, s’il n’en était pas ainsi, la prédilection mar- quée de ce roi et de ses successeurs pour la ville de Suze, bien qu’elle ait été absolument détruite et bouleversée depuis la défaite de Oummanaldas par Assourban-Habal , roi d’Assyrie, et qu’elle n’ait jamais présenté, soit au point de vue de sa position géographique ou du climat , des avantages sur Persé- polis ou Babylone? Si on le remarque bien, en effet, c’est de Suze que partent toutes les routes d’étapes militaires de la Perse, c’est à Suze qu’Alexandre trouve les plus riches trésors, c’est de l’eau du Choaspe , la Kharkhare actuelle, fleuve qui coule à Suze, que Cyrus fait remplir les urnes d’argent traînées par des mulets à la suite du camp royal, et qu’on lui sert à tous ses repas ( Hérodote, 1 , 188).
2. Le Fars était, d’après les Histoires d’Hérodote (I, 1 3 5 ; 111, 11) et la déclaration de Darius lui- même [(Je suis Perse, fils de Perses) Testament de Darius. Oppert, les Inscriptions achéménides ], la patrie des Achéménides. Il y a donc lieu de supposer que celui des fils d’Ariaramnès qui hérita de la terre patrimoniale était le fils aîné, ou tout au moins le chef de la branche aînée.
6o
L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
bléesavec du mortier de terre, devaient avoir un aspect simple et rustique en har- monie avec les mœurs des habitants.
Les grossières demeures qui avaient suffi aux vassaux des rois de Médie ne pouvaient désormais convenir au fondateur de la monarchie perse. Aussi, lorsque des considérations politiques et militaires amenèrent le roi, au cours de ses victoires, à fonder, en tête des défilés du Polvar-Roud, une nouvelle capitale d’où il put sur- veiller à la fois le royaume d’Ansan, le Fars, la Médie, et défendre en cas de révolte l’entrée de son patrimoine, il n’éleva pas de palais rappelant les pauvres habitations de ses ancêtres. Devenu assez puissant pour modifier au gré de son caprice l’archi- tecture des édifices ou des tombeaux royaux, il voulut, au contraire, utiliser ses richesses à construire, avec les beaux matériaux de pierre employés par les Grecs, des monuments solides revêtus des formes harmonieuses qu’il avait appris à admirer en Ionie.
Les marques que j’ai découvertes sur les assises du Takhtè-Madérè-Soleïman prouvent que les ouvriers employés sur les chantiers étaient perses. Quant à l’ar- chitecte, il était certainement originaire de l’Asie Mineure et dut sans doute être choisi dans l’entourage de Crésus, devenu depuis la prise de Sardes l’ami inséparable et le conseiller intime de son vainqueur L
En résumé, je crois avoir établi que tous les édifices de la vallée du Polvar sont contemporains du règne de Cyrus, qu’ils ne sont point l’œuvre originale des habitants du Fars, de la Médie, ou des contrées limitrophes de l’Iran, mais qu’ils ont été imités des monuments de la Lycie et des colonies grecques de l’Asie Mineure.
Ces laits, que va incessamment confirmer l’étude des plateaux de l’Iran, étant acquis, il me sera désormais facile de définir l’architecture persépolitaine en m’ap- puyant sur les origines de l’art monumental du premier empire acliéménide.
i. Hérodote, I, 1 55, 1 56, 207.
TABLE DES MATIERES
U
PREMIÈRE PARTIE
MONUMENTS DE LA VALLÉE DU POLVAR-ROUD PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE
MÉCHED-MOURGAB. MADÉRÈ-SOLEÏMAN. PASARGADE TAKHTE- MADERE-SOLEÏMAN TOMBEAU DE CAMBYSE.
TOMBEAU PROVISOIRE DE NAKHCHE-ROUSTEM — PALAIS DE CYRUS — GABRE MADÉRÈ-SOLEÏMAN — DISCUSSION
DES FORMES ARCHITECTURALES DES MONUMENTS DE MECHED - MOURGAB. GENEALOGIE DE CYRUS
CONCLUSION.
Pages
S 1. Méched-Mourgab. — Madérè-Soleïman. — Pasargade. — Distinction entre Méched-Mourgab
et la Pasargade des auteurs grecs. — Identification proposée pour le site de Méched-Mourgab. . i
§ II. Takhtè- Madérè-Soleïman. — Description du monument. — Procédés de construction. —
Marques d’ouvriers. — Ce monument n’a pas été terminé. — Destination du Takhte (Fig. i à i3). 4
§ III. Tombeau de Cambyse, tours de Méched-Mourgab et de Nakhchè-Roustem ; analogies entre ces monuments et les tombeaux lyciens. — Description, d’après Aristobule, du tombeau de Cyrus. — Identification de la tour de Méched-Mourgab avec le tombeau de Cambyse l’Ancien, de la plaine du Polvar avec le champ de bataille de Pasagarde, et de Méched-Mourgab avec la ville de Marrhasium ou Pasagarde, fondée par Cyrus à la suite de sa victoire sur Astyage. — Tombeau provisoire de Nakhchè-Roustem. — Dispositions prises pour faciliter l’entrée et la sortie des sarcophages et le changement des inscriptions placées au-dessus de la porte du tom- beau ( Fig. 14 à 26) 14
§ IV. Palais de Cyrus. — Description du monument. — Restitution du plan de l’édifice. — Restitution de la charpente. — Destination du monument. — Portrait de Cyrus. — Description du bas- relief. — Distinction qu’il permet d’établir entre les institutions religieuses de la Perse, au temps de Cyrus, de Darius, de Xerxès et de ses successeurs ( Fig. 27 à 3o) 29
§ V. Cabre Madérè-Soleïman. — Description de l'édifice. — Comparaison à établir entre cet édicule et les monuments archaïques de la Grèce. — Symétrie du plan du Gabre Madérè- Soleïman. — Identification du Gabre Madérè-Soleïman avec le tombeau de Mandane, mère de Cyrus (Fig. 3i à 35) 38
§ VI. Discussion des formes des monuments de Méched-Mourgab. Les édifices de Méched-Mourgab n’ont aucune analogie avec les édifices Assyriens et Egyptiens. Ils procèdent des édifices Gréco- Ioniens et Gréco-Lycicns. Ils ont été élevés au VIe siècle avant notre ère. — Déductions relatives à la généalogie de Cyrus et de Darius. — Conclusion 52
L’Art antique de i.a Perse.
PLANCHES
Planche I. — Carte générale delà Perse.
— II. — Carte de la Plaine du Polvar.
— - III. — Takhtè-Madérè-Soleïman : Vue d’ensemble.
— IV. — Takhtè-Madérè-Soleïman : Détail.
— V. — Ruines du Tombeau de Cambyse Ier.
— VI. — Tombeau provisoire de Nakhchè-Roustem.
— VII. — Tombe lycienne de Telmissus (Tombeau du Chien).
— VIII. — Tombeau provisoire de Nakhchè-Roustem, déblayé jusqu’au niveau du sol
naturel.
— IX. — Borne de Merodach-Wadin-Akhi.
X. — Tombeau de Darius.
— - XI. — Entrée et glissière du Tombeau provisoire.
— XII. — Palais de Cyrus : Restitution du plan et de l’élévation.
- — XIII. — Pilier A du Palais de Cyrus.
— XIV. — Inscription trilingue gravée sur le pilier C du Palais de Cyrus '.
— XV. — Tombe lycienne de Telmissus, dite Tombe « AMïntoï».
— XVI. — Restitution de la charpente de la terrasse du Palais de Cyrus.
— XVII. — Cyrus, d’après le bas-relief de Méched-Mourgab.
— XVIII. — Plan du Gabre Madérè-Soleiman.
— XIX. — Gabre Madérè-Soleiman : Vue d’ensemble.
— XX. — Restitution des portiques du Gabre Madérè-Soleiman.
i. Le texte perse occupe les deux lignes supérieures de l’inscription, le texte médique la troisième ligne, le texte assyrien la quatrième. Je n’ai donné (page 29, note 1) que la transcription des deux textes perse et mé- dique, les seuls qui se rapportent directement au sujet traité dans le chapitre IV.
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DEUXIÈME PARTIE
MONUMENTS DE PERSÉPOLIS
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M DCCC LXXXIV
L’ART ANTIQUE
DE LA PERSE
DEUXIÈME PARTIE
MONUMENTS DE PERSÉPOLIS
DEUXIÈME DYNASTIE ACHÉMÉN IDE
§ I. CONSTITUTION GÉOLOGIQUE DES PLATEAUX DE l’iRAN. — § II. ARCHITECTURE PRIMITIVE DES PERSES,
DES ÉLAMITES ET DES CHALDÉENS. § III. TAKHTE-DJEMCHID. — § IV. ESCALIERS DES PALAIS.
§ V. PORTES ET FENÊTRES. — § VI. DE L’ORIGINE DES ENTABLEMENTS GRECS d’aPRES LES DOCUMENTS PERSES. § VII. DESCRIPTION DES ORDRES PERSES.
Description de la Perse. — Formation des plateaux. — Re'gime des eaux. — Climat. — Les arbres ne peuvent pousser en Perse à l’état sauvage.
Les considérations stratégiques qui avaient amené Cyrus à transporter à la tête des défilés de Madérè-Soleïman le siège du gouvernement perdirent de leur importance à l’avènement de Darius : l’union était faite désormais entre les Aryens du sud et du nord1. Le roi put abandonner sans crainte une place forte devenue
i. Darius, dans l’inscription de Bisoutoun, raconte qu’il eut, en montant sur le trône, à réprimer les révoltes des peuples habitant les contrées situées au nord de la Médie; ces guerres furent, en tous cas, terminées en peu d'années et ne semblent pas avoir mis en péril l’empire de Cyrus, les armées mèdes et perses étant restées fidèles au nouveau roi (Oppert, les Inscriptions achémënides, p. 107).
L’Art antique de i.a Perse.
11- !
L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
inutile et vint fonder Persépolis *, à l'extrémité sud des gorges du Polvar, dans une plaine infiniment plus riche et plus étendue que la vallée de Méchhed-Mourgab. Telle fut, à mon avis, l'origine de la nouvelle capitale des Achéménides.
Je ne suivrai pas, dans la description des ruines de Persépolis, la méthode que j’ai adoptée dans la première partie de cet ouvrage. Les édifices de Méchhed- Mourgab semblaient n’avoir entre eux aucune analogie : il était nécessaire, pour
Monts Zagros Monts de Lauristan
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Caspienne
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Monts Elbrouz Désert du Khorassan
Désert de la Kirmanie
Monts Kouh-Roud
Montagnes du Lar
faire ressortir les liens qui les unissaient, de les examiner indépendamment les uns des autres. Les monuments du Takhtè-Djemchid ou de Nakhchè-Roustem, tous élevés par les princes de la seconde dynastie achéménide et composés d’éléments similaires, furent construits, au contraire, suivant deux types devenus officiels depuis le règne de Darius. Il serait inutile, dans de semblables conditions, de s'attarder à décrire les palais et les tombeaux des rois, il suffira d’analyser rigou- reusement chacun des détails de la construction ou de l’ornementation de ces édifices.
i. Il est hors de doute que Darius ne soit le fondateur du Takhtè-Djemchid; aux raisons déduites de l’étude des constructions se joint un argument décisif. Dans l'inscription médique unilingue gravée sur le retour du mur de soutènement, Darius dit : « J'ai construit ce mur de soutènement dans un endroit où personne avant moi n’avait élevé de constructions. - (Voir S PI. II et PI. IV-VII.)
DEUXIEME DYNASTIE ACHÉMËN IDE.
Au cours de cette étude, je serai amené à parler souvent du sol et du climat de riran, éléments essentiels à connaître pour apprécier sainement le véritable carac- tère de l'art persépolitain; je donnerai donc sur la constitution physique de la Perse quelques explications sommaires avant d’aborder les questions d’un ordre purement architectural et archéologique.
La Perse est limitée au sud-ouest et au nord par deux soulèvements puissants : les monts Zagros et l'Elbrouz, prolongement direct de l’Indo-Kouch (Fig. i, et T. I, P. I). Les vallées comprises entre ces deux chaînes de montagnes sont com- blées, sur une hauteur considérable, par des alluvions uniformément composées, dans les couches profondes1, d’un mélange compact de galets roulés, de sable et de terre, au travers duquel on peut creuser, sans l’aide de blindages, des puits et des galeries souterraines servant à conduire à fleur du sol les eaux sous- jacentes. Il est même facile de vérifier, grâce à la multiplicité des forages, que les dépôts alluvionnaires ne présentent, au moins jusqu’à cent vingt mètres de pro- fondeur, aucune trace de stratification, et qu’ils ne se distinguent entre eux que par le volume des galets, plus gros dans l’Azerbeïdjan que dans le Fars ou dans la Kirmanie. Les plateaux de l’Iran se différencient, au contraire, très nettement, par leur altitude et la nature spéciale du sol , des rivages de la mer Caspienne et des plaines de la Chaldée ou de la Susiane, de formation récente.
Du rapprochement de ces faits il semble résulter que la Perse a été submergée antérieurement à la période quaternaire. L’inondation, maintenue entre l’Elbrouz et les monts Zagros, s’étendit sur tout le pays, mais ne franchit pas les barrières rocheuses qui ont constitué de tout temps les frontières naturelles de l'Iran.
On peut reconnaître à de nombreux indices que les eaux entrèrent en Perse par le nord-ouest. Dans les défilés d’Arménie, où les courants acquirent la plus extrême violence, les parois verticales des rochers sont striées sur une hauteur considérable et sillonnées par de profondes rainures creusées suivant la 'direction à peu près horizontale des plans de stratification. Au sud de l’Araxe et à mesure que s’ouvrent les côtés de l’angle formé par les monts Zagros et l’Elbrouz, les stries dis- paraissent et en même temps commence la région des plateaux. On trouve les plus élevés dans la contrée comprise entre les massifs du Lauristan et la chaîne des
i. Les strates régulières observées par de Filippi (Reclus, Géographie de la Perse, page 17a) sur les bords de l’Ishvar, au sud-est de Sultanieh, ne se rencontrentqque dans le nord de la Perse et dans les couches superficielles du terrain.
4
L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
Kouh-Roud, dans ce canal sans issue où s'engouffrèrent les eaux encore chargées des détritus qu’elles charriaient avec elles.
Hamadan (Ecbatane), Ispahan, Méchhed-Mourgab, Persépolis, Chiraz, Darab
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(Pysiakada), villes qui furent toutes capitales de la Perse, se rencontrent dans cette grande vallée, à des altitudes variant entre 2,000 et 1,600 mètres.
Au delà de Darab et des montagnes du Par, qui barrent au sud le grand canal dont il vient d’ètre fait mention, les alluvions s’abaissent brusquement. On sent
5
DEUXIÈME DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
que les eaux, maintenues par une succession de chaînes de montagnes, se sont péniblement fait jour à travers les masses rocheuses et ont tour à tour comblé les vallées étagées en gradins les unes au-dessous des autres. Cet état particulier du sol, qu’il serait trop long de décrire en détail, est suffisamment indiqué par les coupes géologiques (fig. 2, 3 et 4), faites suivant les lignes tracées sur la carte (fig. 1 ).
La flore de l’extrême sud de la Perse, d’accord avec le baromètre, atteste ces brusques variations de niveau : à Chiraz, on cultive les mêmes plantes et les mêmes arbres que dans le midi de la France, tandis que dans la vallée de Férachbad, située à cinquante kilomètres au sud-ouest de la capitale du Fars, il existe déjà des forêts de palmiers rivalisant en vigueur avec les plus belles plantations de la haute Égypte.
Le relief du sol ayant rejeté les grands courants dans la direction d’Hamadan et des monts Zagros, il ne pénétra dans la Perse centrale qu'une faible partie des eaux. Elles s’écoulèrent librement vers le sud-ouest, et, se répandant en grandes nappes, se maintinrent à un niveau très inférieur à celui qu’elles durent atteindre dans la vallée d’Ispahan. C’est au moins ce que semble indiquer l’altitude des déserts du Khorassan et de la Kirmanie, situés à mille mètres environ au-dessous du niveau moyen de la vallée des capitales.
Quelle que soit, d’ailleurs, la nature du phénomène géologique auquel se rattache la formation des plateaux, il importe seulement, pour la suite de cette étude, de constater les effets que le comblement des vallées a eus sur le régime des eaux 1 .
Les alluvions ayant profondément enterré la base des soulèvements, les pics
1. M. Reclus ( loc . cit., p. 1 7 3 et seq.) s’est occupé du comblement des vallées de la Perse, et s’exprime ainsi à ce sujet :
« Les espaces déserts enfermés de tous les côtés par des montagnes furent certainement une mer intérieure à l’époque où fumaient encore les volcans qui se dressent au nord de la plaine. Les strates observées par de Filippi prouvent que le comblement s’est fait à une époque relativement récente. Ce sont les décombres de l’enceinte, transportés probablement à une époque neigeuse contemporaine de l’époque glaciaire des Alpes, qui ont fini par combler en entier la Méditerranée persane. Puis les vents ont continué l'œuvre du comblement en transportant les matériaux les plus légers dans les cavités du plateau, en couches de siècle en siècle plus épaisses. »
Cette théorie, que M. Reclus avait déjà développée à propos de la formation des terres jaunes de la Chine, n’est pas en parfait accord avec les faits observés; elle n’explique pas, notamment, que dans toute la Perse, et à toutes les profondeurs fouillées, le sol soit uniformément composé des mêmes cailloux roulés bien que la constitution géologique des montagnes diffère d’un point à un autre. Ce système, d’ailleurs, n’est en opposition que par le mode d'action des eaux avec celui que j’avais développé, avant l’apparition de l’ouvrage de M. Reclus, dans les Annales des Ponts et chaussées (27 octobre 1882. publié en x 883, 6e série).
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L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
et les plus hautes crêtes, naturellement abrupts et escarpés, s’élèvent au-dessus du sol des vallées comme un rocher émerge des flots-, de telle sorte que de la plaine on passe, sans transition, dans des gorges sauvages dont les flancs inclinés, impuissants à retenir les terres végétales, sont, par conséquent, incapables de porter des arbres ou même des mousses. Les eaux pluviales, que n’arrête aucun obstacle, s’écoulent le long des parois imperméables des montagnes, et s'infiltrent en totalité entre les rochers et le sol, pour aller s’emmagasiner dans de profondes vallées sou- terraines.
Aussi , bien que le sol de l'Iran soit, à l’exception des déserts du Khorassan et du Kirman, extrêmement tourmenté et qu'il pleuve et neige en Perse pen- dant l’hiver, il n’existe pas un fleuve dans l’ancienne Médie. C’est à peine si, dans l'Azerbeïdjan, on peut signaler deux petites rivières : l'Adji-Sou, le Kisilou-Sou, et, dans l’Irak, leKara-Sou et leZenderoud; encore ces deux dernières se perdent-elles dans les sables avant d’arriver à la mer. Legrand massif del’Ararat lui-même, malgré ses immenses glaciers, ne donne naissance à aucun cours d’eau.
Le climat se ressent naturellement de cette absence de rivières, de l’altitude et de la nature perméable du sol. L'air, privé d'humidité, est tellement sec l’été et l'automne, que si l'on abandonne des objets en acier sur une terrasse, le brillant du métal n'est pas terni après deux ou trois mois d’exposition. La nuit, en caravane, il m’est arrivé de voir jaillir des gerbes d’étincelles, toutes les fois que les chevaux se frappaient les flancs avec leur queue, et souvent aussi, en déchirant lentement une feuille de papier, j’ai produit de brillantes traînées de lumière L
C'est à l’extrême pureté de l’atmosphère 1 2 qu'il faut également attribuer les écarts de température que j'ai constatés entre le jour et la nuit : au mois de juillet, le thermomètre marquait, au soleil, 62° à huit heures du matin3; avant le lever de l’aurore, il atteignait à peine i3°.
1. « L’air qui repose sur les plateaux iraniens est d’une extrême siccité; Khanîkov reconnut que l’humi- dité relative de l’air était seulement de i i ,2 p. 100 ; c’est le plus fort degré de sécheresse qui ait été reconnu jusqu’à maintenant à la surface de la terre. A Kirman, au milieu des cultures, elle varie encore de 16 à 20 p. 100 » (Reclus, loc. cit., page îSç).
a. Pendant les nuits sans lune, les planètes et les étoiles ont un éclat incomparable : Jupiter est si lumineux que les corps opaques exposés à ses rayons et placés sur une feuille de papier blanc portent une ombre très nette.
3. « La chaleur estivale est souvent aussi forte que dans le Sahara d'Afrique ; près de Méched (au nord de la Perse), les provisions de stéarine et de sulfate de soude furent liquéfiées par la chaleur de l’air (ce qui suppose une température de 65°, 5 dans l’intérieur des coffres où elles étaient enfermées) >* (Reclus, loc. cit., page 179).
DEUXIEME DYNASTIE ACHEMENIDE.
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La sécheresse à peu près absolue de l’air et du sol, étant la conséquence de la constitution géologique du pays, rend aujourd'hui la Perse, comme elle l’a rendue de toute antiquité, absolument rebelle à la culture forestière. On peut affirmer, sans être taxé d’exagération, que l’on ne rencontre pas, dans le nord ou le centre de l'Iran, un arbre venu spontanément, et que, dans les temps préhistoriques, ces mêmes régions étaient entièrement dépourvues de verdure. L’homme n’a pas détruit les forêts; il doit, au contraire, à son énergie et à son industrie persévé- rantes, les vergers et les rares ombrages à l'abri desquels il élève sa demeure *. Il est impossible, en effet, de faire pousser des arbres dans une contrée naturellement sèche, brûlée par le soleil , où l'humidité de la terre n’est entretenue ni par les pluies d’été ou de printemps, ni même par les rosées.
Si l’on franchit la barrière naturelle qui ferme le sud de la Perse, on constate que les plateaux s'abaissent; la base des montagnes se découvre, et l’on trouve alors seulement, dans les vallées devenues moins arides à mesure que leur altitude diminue, de rares cours d’eau le long desquels prospèrent à l'état sauvage des buissons et la plupart des arbres fruitiers de nos contrées.
Il est aisé de reconstituer, d’après ces données, l'état de la Perse avant l'appa- rition de l'homme : de vastes steppes caillouteuses, recouvertes, après la saison des pluies, d'herbes dures et piquantes; perdues dans ces déserts, de rares oasis d'une surprenante fertilité. Tels étaient les points saillants du tableau, il n'était pas riant.
Les Aryens trouvèrent cependant, établies au nord et au sud de la Perse, des hordes nomades qui leur disputèrent longtemps, si l’on en croit les récits légen- daires, la possession du pays : c’est que le sol de la Perse, si pauvre en apparence, est, au contraire, d’une étonnante fertilité, quand on parvient à l’arroser. Pour suppléer aux eaux si rares des rivières, les premiers habitants de l'Iran durent s’efforcer de capter les sources souterraines, et apprirent bientôt à les amener à la surface du sol au moyen de galeries à faible pente. Ces travaux, que la nature résistante du terrain permettait d’exécuter sans danger pour les ouvriers, furent progressivement prolongés jusqu’au pied des montagnes; ils se développaient
i. Tout ce que je viens de dire au sujet du manque de forêts ne s’applique qu’à la Perse proprement dite (Fars et Médie). L’étroite bande de terre qui longe la Caspienne est, en revanche, riche en eau et en bois de charpente. Malheureusement le massif du Damavend qui sépare les plateaux des plaines du Ghilan et du Mazenderan est si difficile à franchir que l’on ne peut exploiter au profit de la Perse les richesses forestières des basses terres.
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L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
parfois, comme on peut le constater à Hamadan, sur cinquante et soixante kilo- mètres de longueur, et atteignaient, à leur origine, une profondeur supérieure à cent mètres.
Si je cite en particulier les 'aqueducs d’Hamadan, c'est que, même au point de vue historique, leur antiquité ne saurait être contestée. Diodore de Sicile 1 2 en attribue l’exécution à Sémiramis, la reine légendaire de Babylone; Polybe, de son côté, raconte qu'ils avaient été creusés sur l'ordre des premiers rois mèdes % et que l’armée d’Antiochus faillit périr de soif en approchant d'Ecbatane, parce que Arsace avait donné l'ordre, avant de quitter sa capitale, de combler les aqueducs si anciens et si longs que les habitants du pays ne connaissaient pas eux-mêmes la source des rivières souterraines dont ils buvaient ies eaux. L'arrivée inopinée de la cavalerie d'Antiochus empêcha le roi parthe de donner suite à ses desseins, et sauva l'armée d’une destruction complète. Polybe ajoute, en effet, que les aqueducs étaient très nombreux autour d'Ecbatane, mais qu’il n’existait pas dans toute la région, naturellement aride et sauvage, une seule source superficielle 3.
L'eau était trop chèrement et trop difficilement acquise pour ne pas être réservée, avant tout autre emploi, à la culture des céréales et des arbres fruitiers; quant aux essences forestières, on ne songea pas tout d’abord à les irriguer et à les multiplier. Des herbes sèches coupées après les pluies d’hiver, de la bouse de chameau mêlée aux menues pailles, servaient de combustible; la terre, façonnée en briques, suffisait à élever et à couvrir des constructions appropriées aux climats si variables des hauts plateaux.
1. Diodore de Sicile, II, i3, § 6.
2. Polybe, X, 28, § 3 : « On raconte que les Perses, aux temps où ils conquirent l’Asie, donnèrent aux habitants, pour une durée de cinq générations, l’usufruit de toutes les terres naturellement arides qui seraient fertilisées par un canal artificiel d'irrigation, et cela en payement des travaux exécutés pour conduire les eaux. »
3. Loc. cit ., i; 5, 6, 7.
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DEUXIÈME DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
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Nécessité pour les Iraniens de recourir aux matériaux de terre. — Dimensions des briques aux périodes historiques traversées par la Perse. — Régime des eaux de la Susiane et de la Chaldée. — Habitations primitives des Élamites, des Perses et des Ninivites. — Aucune de ces constructions ne comporte, à l’origine, l’emploi de la colonne.
L'architecture primitive de tous les peuples est une fonction directe des conditions particulières d’existence commandées par le milieu dans lequel se déve- loppe chaque nation. En faisant reposer sur l’emploi de la glaise façonnée en briques tout leur système de construction, les Aryens, ou leurs devanciers, ne faillirent pas à cette loi générale.
Forcés, pour recouvrir leurs demeures, d’avoir recours aux matériaux de terre, les seuls qu’ils pussent se procurer dans un pays où le bois de construction et les plantes ligneuses elles-mêmes leur faisaient défaut, ils durent apprendre aussi à se passer de cintres et s'ingénièrent, par conséquent, à construire des habitations voûtées sans le secours de soutiens définitifs ou provisoires.
Ce problème paraît avoir été résolu dès une haute antiquité sous les formes les plus ingénieuses et les plus diverses. Déjà, sous le règne de Darius ou des premiers princes Achéménides ses successeurs, les Iraniens, j'en rapporte les preuves déci- sives1, élevaient des coupoles sur pendentifs, ayant près de quinze mètres de dia- mètre et trente mètres de hauteur, construisaient des berceaux et des nefs voûtées ayant les plus grandes analogies avec les vaisseaux des églises gothiques du XIIIe siècle. Ces édifices étaient barbares d’aspect, mais contenaient le principe de tous les tracés utilisés dans les constructions sassanides, byzantines et mu- sulmanes.
Il n’est pas besoin de faire remarquer que les Aryens, ne pouvant construire de cintres, ne pouvaient non plus faire entrer la pierre dans le corps des voûtes, bien qu’il existât, dans toute la Perse, de superbes carrières de calcaires ou de marbre. Aussi tous les monuments anciens sont-ils exécutés en briques, ou très
i. Je suis forcé, à mon grand regret, de rejeter à la fin de la quatrième partie de cet ouvrage ( Constructions voûtées des Achéménides ) les preuves du fait que j’énonce.
L’Art antique de i.a Perse.
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L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
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exceptionnellement en dalles plates et minces, taillées en forme de briques, ces matériaux étant les seuls qui, sans 1 aide de charpentes ou d’étais provisoires, soient susceptibles d’entrer dans une construction et de se prêter à tous les usages.
Les siècles se sont écoulés, et l’antique architecture de l’Iran est restée une expression si complète des ressources du sol et des besoins des habitants, que, de nos jours comme au temps des premières invasions, les palais, les temples aussi bien que les maisons habitées par le peuple des villes et des campagnes, sont le plus souvent construits en briques de terre crue ou cuite', sans adjonction de piliers, d’architraves ou de pièces de charpente1 2. Les portes, les fenêtres ne sont même pas fermées avec des menuiseries : une natte de paille, un rideau, suffit à intercepter l’air et la trop grande lumière (PI. 1 ).
La seule distinction que l’on puisse établir entre les constructions des différents âges provient du volume des matériaux. Les plus anciennes briques retrouvées en Chaldée ont parfois de om4o à om5o de côté et jusqu’à omi2 d’épaisseur. A Babylone, sous le règne de Nabuchodonosor, à Suse, sous le règne de Xerxès, leurs dimensions atteignent encore om3q sur oni07. Dans les édifices construits du 1er au VIe siècle de notre ère, on emploie des briques dont le côté mesure om3o et l’épaisseur o,no6. Après l’invasion musulmane, et lorsque les architectes prennent l’habitude de faire entrer ces matériaux dans la composition de mosaïques très délicates, leurs dimensions s’abaissent à onTy5 sur omo3; mais, à dater de cette époque, leur volume s’accroît de nouveau. Aujourd’hui, celles qui sont fabriquées à Téhéran et à Ispahan ont, en moyenne, om2D de côté et onl048 d’épaisseur. Les dimensions que je viens de donner ne sont pas invariables, et il ne faudrait pas espérer apprécier d’après ce seul caractère l’âge d’un monument : dans les maçonne- ries des barrages, des ponts notamment, les briques employées ont toujours été plus volumineuses que celles utilisées dans la construction des palais ou des édifices religieux.
De cet exposé découle une conclusion inattaquable :
1. Les procédés de cuisson usités en Perse ont la plus grande analogie avec la méthode désignée sous le nom de méthode belge. Les briques sont posées, par lits alternés, sur des fagots d’herbes sèches. Les ouvriers forment ainsi de grandes meules, les recouvrent, à l’extérieur, d’une couche de terre, et y mettent le feu.
2. Je donne (PL I) une vue panoramique de Ivoum, une des cités les plus importantes de la Perse, afin qu’on puisse, en examinant cette photographie, se rendre compte de l’aspect de toutes les villes iraniennes tant modernes qu’anciennes.
Je suis persuadé qu’il n’entre pas, dans toutes les toitures de Koum, un mètre cube de bois.
DEUXIÈME DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
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Toutes les formes architecturales originaires de la Perse doivent nécessaire- ment dériver de l’emploi exclusif de la brique.
Cette remarque, suggérée par l’étude du climat et du sol de l’Iran, peut s’ap- pliquer, dans une certaine mesure, à l’art monumental de la Chaldée et de la Susiane.
Reportons-nous aux temps reculés où ces deux pays furent envahis par les premières migrations touraniennes , ou mieux encore étudions leur état actuel, puisque c’est un des tristes privilèges de l’Islam de faire rétrograder jusqu’aux époques préhistoriques les pays obéissant à ses lois. A d'immenses plaines de sable succèdent des marais pestilentiels alimentés par les fleuves qui descendent des montagnes de l’Arménie et du Lauristan. Sur leurs rives humides croissent de hautes herbes dominées par des bouquets de palmiers ; mais dans les steppes que n’atteignent jamais les eaux n’apparaît aucune trace de végétation. Quant à la pierre, elle est aussi rare dans les alluvions de la Mésopotamie que les arbres le sont en Perse.
Ce fut donc à la terre argileuse, faute de meilleurs matériaux, que les Elamites et les Chaldéens durent également avoir recours.
Les briques furent employées à la construction de murs solides destinés à supporter des voûtes en berceaux, ou, le plus souvent sans doute, des planchers composés de poutres de palmier jointives, au-dessus desquelles on étendait un épais matelas de terre.
Les troncs de ces mêmes arbres servirent également à consolider les pare- ments extérieurs des constructions, tandis que des briques cuites, parfois recouvertes d’émail, formèrent, au-devantdes matériaux de terre crue, un revêtement protecteur 1 .
Afin de se soustraire aux chaleurs intolérables de leur patrie d’adoption2, les
1. Faute de constructions anciennes, je reproduis (Fig. 5 et 6) deux croquis d’une habitation moderne que j’ai pris dans un village de l’Elam. Ce même type de construction se retrouve au sud du Fars et dans tous les pays persans ou élamites riches en palmiers. Un certain nombre de ces arbres, disposés à l’extérieur, consolident les angles et les parois des murs généralement construits en pierre et pisé, ou en briques crues et mortier de terre. Cette maison ressemble en tous points à celles que l’on a déblayées à Babylone.
2. Strabon (1. XV, ch. ni, § io) raconte que pendant la durée de l’été la température est si élevée à Suse, que les lézards ne peuvent traverser les rues et meurent dès qu’ils s’aventurent au soleil, et que l’orge, quand on la jette sur le sol, frétille comme des pois dans la poêle.
Ces fables sont intéressantes en ce qu’elles nous donnent une idée exacte de l’impression que fit sur les Grecs, aguerris et déjà habitués à des climats méridionaux, la chaleur vraiment étouffante de la Susiane. L’été est si brûlant dans cette région que les habitants de Chouster et de Disfoul sont forcés de construire, à dix et douze mètres au-dessous du sol, des habitations souterraines, et vivent dans leurs caves six mois de l’année.
L'ART ANTIQUE 1)E LA PERSE.
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premiers habitants de la Babylonie et de la Susiane avaient été forcés d'adopter, non seulement pour les murs de leurs demeures, mais encore pour les terrasses, des épaisseurs considérables, et par conséquent de donner une faible portée aux poutres de palmier constituant le chevronnage. Ils avaient été conduits ainsi à construire des édifices composés de galeries rachetant par leur hauteur et leur longueur l'exiguïté de leurs dimensions transversales.
Fig. 5. — Maison de paysan susien : vue d’ensemble.
C'est dans ces conditions que s'élevèrent les demeures privées des Élamites, très clairement décrites par Strabon ', les habitations babyloniennes découvertes à la suite du déblayement des tumulus voisins du Kasr et du Birs-Nimroud, et sans doute aussi les maisons de Dour-Saryoukin ou de Ninive, les Sémites de l’Assyrie ayant emprunté à la Chaldée son architecture avec sa langue, son écriture, ses sciences et ses arts.
Le voisinage des grandes chaînes de montagnes, le progrès des idées, et peut-
i. Liv. XV, ch. in, io : « Aristobule dit encore que des baignoires d’eau froide exposées, à Suse, au soleil de midi s'échauffent rapidement, et que pour protéger les maisons contre l’excès de la chaleur on en recouvre les toits de deux coudées de terre. Le poids de cette terre oblige à faire toutes les maisons étroites et hautes , parce qu’on ne dispose pas de poutres assc p longues et assez résistantes pour couvrir de larges vaisseaux et qu’il faut absolument avoir de l’espace dans les maisons, sans quoi on y étoufferait immanquablement. Le même auteur constate à ce propos une singulière propriété des poutres de palmier, etc. »
DEUXIÈME DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
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être aussi l’influence de l'Égypte et de la Phénicie, amenèrent simplement les Assy- riens à construire avec de beaux matériaux de pierre, et non plus avec des bri- ques, les parements extérieurs des murs de soutènement supportant les grandes plates-formes au-dessus desquelles s’élevaient les temples et les palais, et à substi- tuer dans les édifices royaux, aux enduits posés à l’intérieur des salles, un lambris composé de plaques d’albâtre.
Tous les renseignements puisés dans l’étude comparée du sol, du climat et des plus anciens monuments de l’Élam, de la Chaldée, de l’Assyrie et de l’Iran,
Fig. 6. — Maison de paysan susien : coupe.
semblent donc rattacher à une origine commune les architectures privées des plus antiques monarchies de l’Asie. Le type primitif de l’habitation orientale se retrouverait dans les anciennes constructions de la Susiane et de la Babylonie, composées de murs épais, en briques crues et recouvertes de voûtes ou de terrasses.
Les premiers habitants des plateaux de l’Iran ou leurs successeurs, les Perses et les Mèdes, n'ayant pu, faute de bois, adopter les toitures horizontales des Élamites, généralisèrent l’emploi de la voûte, tandis que les Assyriens, sans modi- fier les formes et le style de l’architecture chaldéenne, firent les premiers entrer la pierre dans les revêtements.
Aucune de ces constructions ne comportait de colonnes : celles-ci, parce qu’elles
L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
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étaient élevées dans des contrées généralement dépourvues de pierre et où l'on n'aurait trouvé à utiliser comme supports que des poteaux en bois de palmier d’une rigidité insuffisante pour soutenir, aune grande hauteur, les lourdes terrasses de pisé; celles-là, parce qu'elles étaient voûtées et que la poussée des coupoles ou des berceaux ne pouvait être efficacement combattue que par des murs pleins et solides.
Si les Ninivites l’avaient souhaité, ils auraient extrait de leurs carrières des fûts ou des tronçons de colonnes résistants; mais ils s’inspiraient directement des traditions de l’architecture babylonienne, si bien appropriées au climat de leur patrie, et ne durent jamais songer à introduire des modifications graves dans les types de construction adoptés par les Sémites du Sud.
Il y a donc, avant toute étude de détail, de graves présomptions pour que l’architecture persépolitaine , caractérisée par l’emploi exclusif des colonnades légères en marbre et des plafonds en bois, ne soit originaire ni de l’Iran ni des pays voisins de la Perse.
Je ne voudrais pas que l’on vît dans l’énoncé de cette proposition une tendance paradoxale. Je ne prétends pas dire, en effet, que les tribus aryennes, quand elles conquirent les plateaux de l'Iran et s’établirent dans le Fars, ne s’inspirèrent pas des traditions locales ou de l’architecture des grandes monarchies placées sur les frontières de leur nouvelle patrie ; je crois, au contraire, que, si les Perses amenèrent à un haut degré de perfection l'art de construire les voûtes, ils empruntèrent à leurs voisins, et surtout à leurs devanciers, les principes mêmes de cet art. Je me borne seulement à faire pressentir que les palais de Darius , pas plus que ceux de ses prédécesseurs, ne furent copiés sur des monuments perses, médiques, élamites ou
assyriens.
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DEUXIÈME DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
i 5
S ni
Ee 1 akhte- DjemchiJ. destitution de lu corniche du Pahhte. — Description generale des ternisses
et des constructions quelles supportent. — Ces constructions appartenaient à des palais. Distinction
à établir, d’après leurs plans, entre la destination des diverses demeures royales.
Les palais de Persépolis 1 s’élèvent au-dessus d’une immense terrasse con- struite sur le modèle du Takhtè-Madérè-Soleïman, et sont placés au-devant d’une montagne escarpée qui ferme, au nord, la vallée de la Merdach (PI. II).
Le revêtement extérieur de ce gigantesque soubassement est exécuté, sur une épaisseur de 4 mètres environ, en matériaux calcaires de forte dimension assem-
Fig. 7-
Murs de Lissa et de Hiéron.
blés sans mortier. Le parement vu des pierres n’est pas entouré d’une ciselure (PL III); il est lisse et layé avec soin; derrière le mur de soutènement existe un second mur en pierre sèche contre lequel viennent s’appuyer des remblais com- posés en partie de pierrailles et de terre. L’appareil se rapproche, comme disposi-
1. M. Oppert (les Inscriptions des Acliéménides ) a proposé de faire dériver les trois mots: Ulp7Xl} LwjLj (parsa) et ( Islakhar ), sous lesquels la ville royale située dans la plaine de la Merdach est désignée, respectivement, par les Grecs, les inscriptions cunéiformes et les plus vieux auteurs arabes, du seul mot {Perstakliar , palais des Perses), qui voudrait dire, d’après M. Oppert, Porte des Perses.
De ce mot primitif les rois auraient fait Parsa , en éliminant les deux dernières syllabes, d'où le grec oî Ujpvsa, Tkpeémth;, et le peuple, en supprimant au contraire, ( par ), (. Istakhar ).
i6
L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
tion, de l’appareil pùlasgique utilisé dans les plus anciens monuments de la Grèce
Fig. 9 et 10. — Coupe transversale et élévation du parapet restauré.
Fig.
— élévation de l’escalier.
Fig. 12. — Plan de l’escalier.
Escalier du Takhtè- Djemchid.
et dont l’usage se conserva longtemps sur les côtes de l'Asie Mineure1 (Fig. 7 et 8).
1. Voir les murailles de Lissa et de Iliéron (Texier, Mission en Asie Mineure , vol. II, pl. 38 et 52).
DEUXIÈME DYNASTIE ACHEMÉNIDE.
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En renonçant aux assises réglées du Takhtè-Madérè-Soleïman, l’architecte voulut, comme je l’ai fait remarquer en décrivant ce monument, utiliser sans perte les matériaux approvisionnés sur le chantier, ou peut-être encore multiplier dans toutes les directions les crampons métalliques et donner ainsi à la masse une extrême cohésion.
De la plaine on accédait directement à la terrasse en suivant une route de chars tracée sur le flanc de la montagne ou en gravissant de larges degrés, placés à l’extrémité nord de la façade du Takhte.
Le grand escalier, logé dans un rentrant du soubassement, devait être précédé d’un perron en saillie sur le nu de la façade 11 comprend actuellement : deux volées divergentes parallèles au Takhte; deux paliers d'entresol symétriques; enfin, deux rampes convergentes, séparées des premières volées par un mur de soutè- nement.
Dans sa hauteur totale, l'escalier se composait de cent onze marches. «Les degrés sont si doux, disent sans exagération d’anciens auteurs arabes2, qu’il est aisé de les monter ou de les descendre à cheval, et si larges que dix hommes placés de front peuvent les gravir en même temps. » L’escalier, comme toutes les parties inférieures et moyennes du soubassement, est d’ailleurs en excellent état de conservation. Seul, le couronnement du Takhte a disparu.
La présence d’une corniche au sommet du mur de soutènement ne peut être contestée. L’assise supérieure est arasée au-dessous du niveau du sol du terre-plein et criblée de trous de scellement que l'on n’eût pas creusés sur les parements vus. La différence du niveau entre la surface de la dernière assise et le sol était rachetée par une frise surmontée d’une corniche formant tout autour de la terrasse un solide parapet (Lig. g, io, n, et PI. III). Il existe encore quelques fragments de la frise à l’extrémité sud du Takhte; cette frise se compose (Lig. i3) de pierres encadrées, comme celles d’un grand nombre de monuments grecs, par un bourrelet protecteur, qui devait être supprimé au ravalement.
En revanche, le couronnement a été renversé. On peut néanmoins le restituer avec certitude, car on trouve dans les terres amoncelées au pied du mur de
1. Dans la restitution du mur du Takhtè-Djemchid , j’ai placé un perron au-devant de l’escalier, bien que ces degrés ne soient pas apparents. Sans le secours de ces marches supplémentaires, il n’eût pas été possible de s élever du sol naturel, remblayé aujourd'hui sur une hauteur de i"'bo environ, jusqu’au niveau du premier palier.
2. Les auteurs du Zinet cl-Medjalis et du Nougiet.
L’Art antique de la Perse.
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L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
soutènement des pierres taillées suivant le profil de la frise et de la corniche du tombeau des rois, pierres qui ne peuvent provenir que du parapet du Takhte. On ne saurait, en effet, les attribuer, avec M. Coste, aux palais royaux dont l'entable- ment était exécuté en charpente, à moins de supposer que les Perses, qui avaient au plus haut degré le sentiment des convenances architecturales, eussent employé dans un seul édifice, à la suite d'une frise formée par les abouts des chevrons de la charpente, une reproduction en pierre de cet ornement constructif.
D'ailleurs, si l'hypothèse émise par M. Pascal Coste eût été fondée, on aurait dû retrouver quelques fragments d’entablement dans les ruines des palais, tandis qu'ils ont tous été découverts à la base du mur de soutènement.
Ces fouilles ont également mis à découvert, à la base de l’édifice, une plinthe et un socle analogues comme profils à ceux du Cabre Madérè-Soleïman.
Tel qu’il avait été conçu et exécuté par Darius, le Takhte se composait donc d’une immense muraille verticale, surmontée d’un couronnement denticulé. A la partie inférieure de la construction régnait une plinthe reposant, à son tour, sur un socle (PI. III).
L'architecture de ce soubassement, auquel on ne saurait refuser un caractère de grandeur en harmonie avec les lignes sévères des montagnes du Fars, devait faire valoir par ce puissant contraste l'élégance et la richesse des palais des sou- verains achéménides.
A tous égards, d’ailleurs, la position du Takhte avait été déterminée de la manière la plus heureuse. Bien que la vallée de la Merdach ait bien perdu de son ancienne splendeur, on peut encore se représenter le tableau qui s’offrait aux yeux du grand roi quand, des fenêtres de ses palais, il contemplait la capitale de la Perse étendue à ses pieds.
Fig. i3. — Pierre de la frise du Takhte.
DEUXIEME DYNASTIE ACHEMENIDE.
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Au delà des faubourgs perdus dans les jardins et les vergers s’étendait une vallée verdoyante coupée de canaux et de bouquets d’arbres. Au dernier plan s’élevaient majestueusement les montagnes du Fars. C’était un admirable pano- rama, bien fait pour séduire ces monarques de l’Orient, qui aimaient à reposer, leurs yeux sur de riants paysages pendant les longues rêveries entretenues par le climat énervant de ces chaudes régions.
La plate-forme du Takhtè-Djemchid comprend trois terrasses distinctes, disposées à des niveaux différents. On accède directement au second étage par le grand escalier (PI. Il, III, IV-VII, VIII-XI). Un portique décoré de gigantesques taureaux androcéphales se présente tout d’abord au visiteur 1 (PI. XII).
Après avoir tourné à droite, on gravit de nouveaux degrés et on se trouve sur la partie la plus élevée de la plate-forme. Un dernier escalier, perpendiculaire à la direction du mur de soutènement, permet, quand on a atteint ce point culminant, de descendre à l'étage inférieur.
Quatre palais sont groupés sur la plus haute terrasse 2 : un grand édifice A
1. Les taureaux sont en marbre blanc, ainsi que les colonnes du portique. A la partie supérieure de l’édifice se trouve un texte trilingue fort intéressant. Il nous apprend que le portique, qualifié en perse de Viçaihahyu (d’où l’on voit toutes les provinces), a été construit et sculpté sur l’ordre de Xerxès I.
Oppert, Expédition en Mésopotamie , t. II, p. 1 5q. — « C’est un grand dieu qu’Ormuzd, et il a créé cette terre, il a créé le ciel, il a créé l’homme, il a donné à l’homme le bonheur, il a fait Xerxès roi, seul roi sur des milliers d’hommes, seul maître de milliers d’hommes.
« Je suis Xerxès le grand roi, le roi des rois, le roi des pays bien peuplés, le roi de cette vaste terre (qui commande) au loin et auprès, je suis le fils de Darius, roi achéménide.
« Xerxès le grand roi déclare : Ce portique nommé Viçadhahyu , je l’ai construit, ainsi que beau- coup d’autres monuments que j’ai construits dans cette Parça; je les ai construits comme mon père les a construits, et cette oeuvre magnifique, et toutes les constructions splendides, nous les avons élevées par la grâce d’Ormuzd.
« Xerxès le roi déclare : Qu’Ormuzd me protège, moi et mon empire, et mon œuvre et les œuvres de mon père, qu’Ormuzd les protège. »
2. Le grand palais (A du plan) est également l’œuvre de Xerxès I, ainsi qu’en témoigne l’inscription gravée sur le mur de soutènement de l’escalier conduisant au soubassement particulier du palais.
« C’est un grand dieu qu’Ormuzd; il a créé cette terre, il a créé le ciel, il a créé l’homme, il a donné à l’homme le bonheur; il a fait Xerxès roi, seul roi sur des milliers d’hommes, seul arbitre de milliers d’hommes.
« Je suis Xerxès le grand roi, le roi des rois, roi des pays bien peuplés, roi de cette vaste terre qui commande au loin et auprès, fils de Darius, roi achéménide.
« Xerxès le grand roi déclare : Ce que j’ai fait ici et ce que j’ai fait ailleurs, je l’ai accompli par la grâce d’Ormuzd. Qu’Ormuzd me protège, ainsi que les autres dieux, moi et mon empire » (Oppert, Inscriptions achéménides de la Perse, page 27 3).
Les petits palais B, C, D ont été respectivement construits par Darius, Xerxès et Artaxerxès Ochus. Le palais B, désigné sous le nom de Palais de Darius, fut terminé par Xerxès. C’est sous le règne de ce roi par conséquent que furent gravées toutes les inscriptions. Les textes achéménides, il est bon de le remarquer à ce propos, remontant indiscutablement à l’époque de Darius, sont les inscriptions unilingues du Takhte (o, PI. II), l’inscription de Bisoutoun et le testament de ce prince gravé sur la façade de son tombeau.
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L'ART ANTIQUE DE LA PERSE.
composé d’une vaste salle hypostyle flanquée d’une colonnade double sur trois de ses faces, deux monuments secondaires B et C surélevés sur des soubassements particuliers (PL II et XIII), et enfin, un dernier édifice D plus ruiné que les précédents et dont il ne reste que des bases de colonnes L
A l’est de la terrasse intermédiaire existent les vestiges d’une immense salle dont la toiture, couvrant près de cinq mille mètres carrés, était supportée par cent colonnes ? ( PL XIV ) ; cette salle était précédée d’un porche gardé par deux taureaux androcéphaies engagés en partie dans l’épaisseur des murs. Au sud, on voit un petit édifice en fort mauvais état; enfin, au centre et au nord, un portique isolé et les pieds de taureaux androcéphaies appartenant sans doute à un dernier portique.
i. Je donne, à titre de comparaison, les plans d’un petit temple in antis et d’une salle hypostyle d’un temple égyptien (Fig. 14 et i5).
On voit immédiatement dans quelle proportion les deux architectures, grecque et égyptienne, ont contribué à la création du plan perse.
Fig. 14. — Plan d’un temple in antis.
Fig. i5. — Plan d’un temple égyptien.
Fig. 1 5.
Ce sont les édicules grecs qui ont fourni la disposition du porche et de la salle du palais de Cyrus (T. I, PI. XII); mais c’est à l’Égypte que les Iraniens ont emprunté la position régulière des colonnes des salles hypostyles.
2. On ne connaît pas le nom du roi sous lequel a été construit le Palais aux cent colonnes, le plus vaste et le plus beau de ceux qu’élevèrent les princes achéménides sur le soubassement de Persépolis.
2 I
DEUXIÈME DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
A l’étage inférieur, on ne distingue les vestiges d'aucun monument.
J’ai admis sans discussion que les édifices de Persépolis étaient affectés à la demeure des souverains. Il existe, en effet, des analogies si frappantes entre la distribution intérieure des monuments de Per- sépolis et les plans des palais de Cyrus (T. I,
PI. XII) et des souverains modernes de la Perse (Fig. 1 6 ) , que cette destination est la seule qui ait jamais pu leur convenir. En aucun cas, on ne saurait les assimiler aux temples funé- raires élevés sur la rive gauche du Nil par les dynasties thébaines , comme l’avaient pensé quelques auteurs, trompés par les dispositions en plan des monuments persépolitains. Dans un pays comme la Perse, où il n’existait pas d’édi- fices consacrés au culte des dieux, on ne pouvait élever de temples à la mémoire des rois.
On ne saurait non plus attacher d’impor- tance aux arguments tirés de la situation de tombes princières creusées dans les rochers atte- nants à la plate-forme du Takhte, puisque la construction de ces hypogées est fort antérieure à celle du soubassement, et que Darius et Xerxès avaient choisi pour l’emplacement de la nécro- pole royale les montagnes de Nakhchè-Roustem, distantes de leurs palais de plus de dix kilo- mètres. Du reste, la pensée de vivre dans le voi- sinage des cimetières attriste si peu les Persans qu’il n’est pas de ville de l’Iran où l’on ne trouve confondues les demeures des morts avec les habitations des vivants. Cette manière d’interpréter les plans des édifices du Takhte est pleinement confirmée par le déchif- frement des inscriptions trilingues de Persépolis et le parallèle facile à établir aujour- d’hui entre les monuments de Persépolis et le palais reconstruit par Artaxerxès au sommet du tumulus de Suse (Fig. 17).
Sept expressions bien distinctes sont employées dans la version perse des
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L’ART ANTIQUE DE LA PERSE
inscriptions des Achéménides pour désigner tout ou partie des monuments élevés par les souverains iraniens soit sur le Takhtè-Djemchid, soit dans la capitale de
l’Elam.
Ces expressions, dont je crois avoir déterminé le sens précis, sont les sui- vantes : '
Apadâna, salle d’apparat, salle du trône.
Hadish, maison, lares, répond exactement au grec iccç.
Tatcharam, habitation particulière du roi, palais, en opposition avec Apadâna.
Vit h, appartement.
Ardaçtâna, âthangaina (Litt.), salle haute en pierre ou salle hypostyle en pierre.
Duvarthi, portique.
Halvarras (médique), Dida (perse), muraille épaisse, soubassement '.
i. L’étude des monuments va pouvoir rendre à la linguistique le service que l’architecture lui avait tout d’abord demandé et préciser le sens exact de chacune des expressions techniques employées dans les inscriptions cunéiformes.
Le mot Apadâna est passé dans l’hébreu avec le sens de Chaprir, trône royal splendide et superbe,
DEUXIÈME DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
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Dans aucune de ces expressions, on le voit, on ne saurait retrouver le sens de
tabernacle royal (Jérémie, xliii , 10, Targum chaldéen). — M. Oppert, Expédition en Mésopotamie, t. II, page 494. — Darmesteter, Mélanges iraniens, vol. Il, p. i33. — Il n’est employé qu’une seule fois et est inscrit sur les bases des colonnes de la grande salle hypostyle construite sur le tumulus de Suse (Fig. 17) par Artaxerxès. — « Darius, mon ancêtre (c’est Artaxerxès II qui parle), a fait construire cet apadâna, dans un temps reculé, ensuite il fut détruit par le ieu sous Artaxerxès, mon grand-père. »
Le sens que les Juifs attachaient à ces mots Chaprir, Apadâna, est en parfait accord avec la destination de l’édifice susien, telle au moins qu’elle ressort de l’étude architecturale de son plan. Apadâna serait donc le mot propre dont se servaient les Perses pour désigner les grandes salles isolées où se tenaient les rois quand ils donnaient des audiences solennelles. Le palais (A) de Xerxès et la salle aux cent colonnes sont des apadânas. Il est à remarquer que la version assyrienne, qui emploie indifféremment le mot Bit pour toutes les habitations, répète dans l’inscription de Suse le mot apadâna , ce qui semble bien signifier qu’il s’agit, en l’espèce, d’une sorte de palais spécial aux Perses. L' apadâna correspond exactement, comme rôle et comme disposition, aux immenses talars royaux sous lesquels n’ont cessé de se placer les chahs de Perse les jours où ils reçoivent officiellement leurs grands officiers ou les ambassades étrangères.
Hadish est une dénomination générale commune à toute habitation. Elle revient très souvent dans les textes persépolitains (inscription des taureaux, inscription de l’escalier et des antes des palais B de Darius, C et D de Xerxès et d’Artaxerxès) , et toujours avec le sens que je lui attribue. Les Assyriens traduisirent ce mot par Bit (maison) (Oppert, les Inscriptions des Achéménides, passim. — Darmesteter, Mélanges iraniens, vol. II, p. 201).
Vitliiyâ , locatif de Vitli, traduit également par Bit en assyrien (Oppert, Expédition en Mésopotamie , vol. II, p. 25o). Ce mot est employé dans l’inscription gravée autour des fenêtres du palais de Darius. Sur les portes du même édifice, on rencontre toujours avec la transcription assyri.enne de Bit (maison) un autre mot, Tatcharam :
« Darius, grand roi, roi des rois, roi des provinces, fils d’Hystaspe, a construit ce Tatcharam. »
Tatcharam , remarquons-le, se trouve inscrit sur toutes les portes, et par conséquent à l'intérieur et à l’extérieur du palais B : ce doit donc être une dénomination générale s’appliquant à des constructions semblables à la demeure de Darius, telles que les palais C et D.
Je ne serais donc pas surpris que Tatcharam signifiât habitation particulière du roi, en opposition avec Apadâna, qui désignerait uniquement les salles du trône constituant à elles seules un monument.
Vit h n’est inscrit que sur le listel des fenêtres et termine la phrase suivante :
« Ardaçtâna âthangaina faisant partie du Vilh du roi Darius. »
Je donnerais donc un sens plus particulier à Vith qu'à Tatcharam , et je proposerais de le traduire par appartement, pris dans le sens du persan Biroun.
Cette même phrase contient l’expression Ardaçtâna âthangaina, qu’il est d’autant plus difficile de tra- duire que le texte assyrien est lui-même assez obscur.
Ardaçtâna âthangaina veut dire littéralement, en remontant aux racines, lieu élevé de pierres. Dans le texte assyrien, l’expression correspondante, Kibur rému galala, donne pour les deux mots Kibure t rèmu, un sens identique: élevé, haut, et, pour galala, l'idée d’objet arrondi. Nous nous trouvons évidemment en présence d’une salle désignée dans chacune des Jeux langues par ses qualités les plus saillantes. En Assyrie, où la pierre était abondante et les colonnes fort rares, le mot de colonne l’emporte, et nous devons traduire Kibur — rèmu galala, par salle haute, — sur objet haut et rond, — soit salle sur colonnes, salle hypostyle. En Perse, au contraire, la colonne avait été adoptée depuis l’avènement des Achéménides comme base du système architectural; mais les superbes diorites employées dans la construction des colonnes et des encadrements des baies ne se trouvaient dans aucune des montagnes du Fars et étaient par cela même extrêmement rares et coûteuses; on dut, en conséquence, nommer la même salle hypo- style, salle haute de pierres. C’est évidemment au même sentiment qu’a obéi Artaxerxès Ochus quand il désigne, sous le nom de Athaganâm , monument de pierres, l’ensemble du même palais B de Darius, qu’il fit restaurer ou agrandir. Ce sentiment peut paraître extraordinaire, mais il est cependant des plus naturels: il suffit de parcourir les villes du midi de la France, où la brique est d’un emploi usuel, pour entendre désigner sous les seuls noms de ponts de pierre, maisons de pierre, un certain nombre d’ouvrages construits en pierre et en brique, bien que la pierre n’entre, dans ces maçonneries mixtes, qu’en très faible proportion.
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L’ART ANTIQUE DE LA PERSE
temple, d’autel, ou même de palais funéraire. Les lieux consacrés au culte se nom- maient en Perse âyadanâ les tombeaux o\an, margo^an ou daklima 2.
Les monuments persépolitains sont donc, ainsi que la tradition et leur aspect nous l’avaient fait prévoir, de véritables palais.
Si l'on ne retrouve pas dans ces immenses halls le type rêvé des demeures du
Les Persans ont conservé à divers pavillons royaux construits par les successeurs de Chah-Abbas, suivant un type exceptionnel dans l’Iran, des noms qui rappellent de bien près les expressions employées parles Assyriens et les Perses. L’un, supporté par des colonnes de bois, s’appelle le Tchcel-Soutoun, ou les Quarante Colonnes (quarante, en persan, étant pris comme mille en français pour désigner une pluralité); l’autre est également porté sur colonnes, mais se distingue du précédent en ce que les murs, les corniches, les fûts et les chapiteaux sont ornés de glaces; il a reçu de cette décoration le nom d'Aïnakè-Khanè, Maison des miroirs, identique à la désignation de Salle des glaces, attribuée en Occident à un grand nombre de pièces faisant partie des habitations royales.
La traduction exacte de la version perse serait donc : Salle de pierre du Biroun du roi Darius, et la traduction assyrienne : Salle hypostyle du Biroun du roi Darius.
On pourrait peut-être lire aussi ardaçtouna (colonne), en rapprochant çtouna du mot persan soutoun (colonne) et des deux mots assyriens rèmu galala ; le sens général du mot ne serait pas d’ailleurs sensible- ment modifié. Au lieu de haute salle de pierre de , je lirais salle hypostyle de pierre de
Je ne serais pas surpris que cette lecture, malgré la forme si connue du mot stan, ne fût la meil- leure, d’abord parce que dans le zend on retrouve déjà le mot stouna , pour colonne , et que je n'ai jamais vu dans le persan moderne le mot stan, si fréquemment employé pourtant, se combiner avec un adjectif, et surtout avec un qualificatif. Ce qui se conçoit fort bien d’ailleurs, le mot stan ayant le sens de Land en allemand dans les mots Deutschland, Vaterland , ou de aie en français, dans les mots Chàtaignenz/e, Oser aie. Je dois ajouter que le sens de pièce haute, salle haute en pierre, que l’on retrouve dans la version perse et assyrienne, s’entend fort bien quand on considère l'édifice : i° parce que la pièce dont il s’agit dominait tout l’ensemble des constructions, tout comme la salle hypostyle de Méchhed-Mourgab (T. I, PI. XII) s’élevait au-dessus du palais de Cyrus; 2° parce que, sauf la pièce centrale caractérisée par l’in- scription, toutes les salles auxiliaires du même monument étaient bâties en briques. J’aurai l’occasion de le démontrer plus tard.
Les autres expressions techniques ne paraissent pas présenter de difficultés d’interprétation. Nous trouvons encore sur le grand portique d’entrée et comme désignation du monument les mots de duvartlii- viçadahyu : Duvarthi signifie porte, portique; viçadahyu est un qualificatif dont ce sens, d'où l’on voit tous les pays, est parfaitement approprié à la position du monument. De ce point, en effet, on apercevait Istakhar, la nécropole de Nakhchè-Roustem, la ville royale, toute la plaine de la Merdach confondue, à l’horizon, avec les montagnes du Fars. J’ai déjà fait remarquer combien devait être admirable ce point de vue lorsque les villes étaient dans toute leur splendeur et la plaine couverte de jardins et de récoltes. Le mot assyrien correspondant à duvarthi est bab (porte).
En outre de ces différentes expressions, on trouve encore dans le texte unilingue en langue médique, le mot Halvarras (Oppert, Histoire du peuple et de la langue des Modes , p. 196). Ce mot se retrouve dans l’inscription de Bisoutoun et est traduit dans la version perse par le mot dida.
Dans l’inscription de Bisoutoun, dida doit être pris dans le sens de forteresse; en l’espèce, on ne saurait lui attribuer cette signification, mais on pourrait avec beaucoup de raison le traduire par un mot très rapproché, muraille épaisse ou soubassement. Ce sens me paraît d’autant plus exact que le composé zend Owÿdâe^a s’entend également de mur, et que l’inscription médique unilingue de Persépolis , dans
laquelle le mot Halvarras est employé ( J’ai construit cet Halvarras au-dessus de cette inscription,
et jamais personne n’avait avant moi élevé d' Halvarras en ce lieu....), est gravée en 3 (PI. II, IV-VII) sur l’étage inférieur du soubassement. Le mot s’applique donc à l’ensemble des murs de soutènement des grandes terrasses au-dessus desquels se trouvent les palais.
1. Ayadanâ (Oppert, Exp. en Baby Ionie , p. 212). La racine du mot perse est très nette, le texte assyrien traduit ce mot par maison des dieux [bit llani).
2. Darmesteter, Mélanges iraniens , t. II, p. 1 3 1 .
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DEUXIÈME DYNASTIE AGHÉMÉNIDE.
grand roi, c’est que rien ne ressemble moins aux habitations des Xerxès, des Chapour, ou même des Chah-Abbas, que les palais européens, où se trouvent rassemblés les appartements privés, les galeries de fête et les immenses annexes nécessaires au fonctionnement régulier des services politiques et administratifs des cours occidentales.
De l’eau, des fleurs, des arbres surtout, répandant autour d'eux la fraîcheur et l’ombre, trésors inestimables dont les grands peuvent seuls jouir, constituent le principal luxe et font le charme des habitations royales. Un pavillon bien orienté et bien défendu contre les intempéries de l'hiver et les ardeurs du climat, com- portant une vaste salle d'audience, quelques pièces pour les secrétaires chargés d'expédier les ordres urgents, et de grandes galeries où se tiennent les gardes et les clients, suffisent au roi et à ses courtisans.
Le monarque arrive dans son palais en sortant du gynécée-, il y reçoit les ministres, les grands officiers de la couronne, les généraux. Il y dort même pendant les heures les plus chaudes du jour. Mais à peine le soleil est-il couché que le prince se retire dans ses appartements' privés, qu’il ne quittera plus jusqu’au lendemain. En voyage, à la chasse, à la guerre, le même cérémonial accompagne le souverain.
La tente royale, inhabitée toute la nuit, remplace la salle du trône, les tentes des femmes, toujours éloignées du campement, forment une retraite inaccessible dont on n’ose, sous aucun prétexte, franchir le seuil.
De telle sorte qu’il serait permis de se demander, si l’on ne connaissait l’origine pastorale des Aryens, si l’installation du camp a servi de modèle à la distribution des palais ou si l’on a copié le plan des demeures royales pour le transporter au camp.
Trois des palais du Takhtè-Djemchid (B, C, D, PI. II), situés sur la plus haute terrasse, sont bâtis, ainsique je bai déjà fait observer, au-dessus de soubassements particuliers. Ils occupent l’extrémité sud de la terrasse et comprennent chacun une salle hypostyle de dimension moyenne précédée d’un porche. Tout autour de la salle hypostyle se groupent des pièces d’une importance secondaire. On accède au parvis de ces monuments en gravissant de larges degrés , dont les murs de soutènement sont couverts de sculptures en bas-relief. Les précautions prises pour élever au-dessus de toutes les autres constructions des édifices qui n’offrent d’autres particularités que l’exiguïté de leurs dimensions et la compli-
L’Art antique de la Perse. II — 4
2Ô
L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
cation relative de leurs plans sont significatives et précisent bien leur destination.
C'était dans ces demeures, environnées de toutes parts d'air et de lumière, dans ces palais d'où l'on dominait, sans qu'aucun obstacle arrêtât les regards, l'ensemble des résidences princières et les plaines fertiles de la Merdach, que se tenait le plus généralement le souverain, tandis que les immenses halls les apadânas, placés à l'entrée de la terrasse supérieure ou sur le gradin intermédiaire, correspondaient aux salles du trône des monarques orientaux et étaient utilisées, comme ces der- nières, les jours où le Khchâyathiya apparaissait à son peuple ou aux ambassa- deurs étrangers dans tout l'éclat de la puissance souveraine.
Les princesses n'auraient pu trouver dans des demeures facilement accessibles aux officiers et aux serviteurs de la couronne l'asile inviolable qui leur fut affecté en Perse et en Médie dès la plus haute antiquité. 11 est donc probable que le gynécée, caché derrière de hautes murailles, occupait un quartier spécial de la cité royale.
11 ne faut pas être surpris de ne pas rencontrer de vestiges de ces constructions auxiliaires : les maîtres des œuvres, comme le font de nos jours les architectes du Chah, répandaient à profusion dans l'apadâna et les birouns royaux les plus beaux ornements et les matériaux les plus précieux, afin de donner, par ce déploie- ment de richesses, une haute idée de la puissance du souverain, et construisaient, au contraire, en briques crues ou cuites l’anderoun et les annexes des demeures princières. Les murs des monuments secondaires se sont effondrés dès qu'ils ont cessé d’être entretenus, les briques se sont fondues ou ont été utilisées à nouveau dans les villages voisins du Takhle ; seules, les pierres employées dans la construc- tion des palais ont résisté à l’action destructive des siècles.
DEUXIÈME DYNASTIE ACHEMENIDE.
27
S iv
Escaliers particuliers du palais. Leur forme est distincte de celle des degrés égyptiens ou grecs; elle est commandée par la disposition du Takhte.
En élevant sur des terrasses de hauteurs différentes tous les édifices du Takhte les Perses se condamnaient à multiplier les escaliers. Aussi en existe-t-il un grand nombre à Persépolis.
Us diffèrent, par leur disposition, des degrés placés au-devant des tombes royales de Méchhed-Mourgab.
Ces derniers se composaient simplement de rampes perpendiculaire à la façade : telles se posent les échelles au-devant d'un mur.
De toutes les solutions que l’on pouvait imaginer pour accéder à un édifice élevé au-dessus du sol, c’était certainement la plus simple, mais c’était aussi la plus dispendieuse et la plus encombrante; elle était, en tout cas, très inférieure, au point de vue architectural, à la disposition primitivement adoptée par les Egyptiens 1 qui construisirent les temples sur des bases composées de larges gradins. Malheu- reusement, quand les dimensions des temples s’accrurent, les architectes augmen- tèrent en proportion la hauteur des marches et transformèrent l'escalier en un large et superbe soubassement qu’il devint impossible de gravir. Ainsi, d'ailleurs, firent les Grecs. Les Egyptiens remédiaient à cet inconvénient en taillant sur chaque côté du soubassement des degrés supplémentaires, tandis que les Grecs inter- calaient sans doute entre les gradins des marches mobiles faites en pierres ou en bois.
Aucun de ces tracés ne pouvait être appliqué aux édifices persépolitains, trop élevés au-dessus du sol et trop nombreux sur les terrasses pour qu’il fût possible de donner aux degrés placés au-devant de chaque édifice un développement consi- dérable.
Les Perses songèrent alors à faire évoluer leurs anciens escaliers et à les
1. Voir notamment la façade du Ramcsséon.
28
L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
appuyer contre les parois des soubassements. Je dois cependant signaler une exception à cette règle : les deux rampes qui raccordent le gradin supérieur au gradin inférieur du Takhte sont construites suivant les vieilles traditions locales.
La modification persépolitaine était heureuse et pratique. Elle permettait au constructeur de multiplier les volées sur une superficie de terrain relativement restreinte, et de préparer néanmoins aux sculpteurs de larges surfaces qui ne tardèrent pas à se couvrir d'inscriptions et de bas-reliefs (PI. XIV) ’.
i. C'est au chapitre réservé à l’étude de la décoration architecturale que l’on trouvera les détails relatifs à l’ornementation des murs de soutènement et des mains courantes des escaliers.
Fig. 17 bis.
Porte extérieure de l’Érechthéion.
DEUXIÈME DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
V
Description des ouvertures. Les baies ne comportaient pas d’huisseries. — Différence à établir entre les baies des palais du Takhtè-Djemchid et celles des monuments de l’époque de Cyrus. — La forme et l’ornementation des ouvertures procèdent à la fois des portes de Méchhed-Mourgab et des portes égyptiennes. — Leurs dimensions sont toujours entre elles en rapports géométriques.
Les portes des palais et des tombeaux de Persépolis et de Nakhchè-Roustem sont en général bien conservées; nous devons d’autant plus nous en féliciter quelles reproduisent toutes un des types les plus caractéristiques de l’architecture officielle de la Perse (PI. XVI et XVII).
La baie affecte la forme d’un parallélogramme rectangle. Elle est encadrée par trois listels en légère saillie les uns sur les autres et surmontée d'un couronne- ment de forme égyptienne qui s’appuie sur une baguette composée d’une succes- sion d’oves et de disques.
Des sculptures en bas-relief prises dans l'épaisseur du tableau représentent le roi luttant corps à corps con.tre des bêtes fantastiques, ou se promenant appuyé sur une” longue canne et à l'ombre du parasol insignes probables de la magistra- ture suprême. Parfois le monarque est assis sur un trône et paraît donner audience à ses sujets.
Au Gabre Madérè-Soleïman, au tombeau provisoire de Nakhchè-Roustem, on retrouve des crapaudines, des feuillures, le logement des vantaux, en un mot toutes les indications d’un système de suspension de portes 2. A Persépolis, au contraire, il n’existe pas un refouillement, pas un détail de construction qui per- mette de supposer que les baies du Takhtè-Djemchid, comme celles des monuments funèbres, fussent fermées par des huis de pierre ou de bois.
Une seule ouverture, appartenant au petit palais de Darius, fait exception à cette règle (PI. XVI). La trace laissée par la rotation du montant de feuillure est
1. On trouvera la description de ces bas-reliefs dans la troisième partie de cet ouvrage.
2. Voir, pour les détails des feuillures et de la suspension des portes, les planches VI et XI, et les figures 19, 3 1 et 5q, données dans la première partie de cet ouvrage.
3o
L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
apparente sur le jambage de gauche, le linteau est percé d’un énorme trou de scel- lement correspondant à la position du collier qui maintenait le tourillon supé- rieur ; il n’est pas jusqu'à la fermeture dont on ne retrouve la place sur le jambage droit ; mais ces refouillements sont si mal conçus, si grossièrement exécutés, et déparent à tel point l'architecture de la porte, qu’il suffit de les examiner pour se convaincre qu’ils ont été préparés longtemps après la construction de l’édifice.
En réalité, les grandes portes des palais étaient dépourvues de fermetures; une draperie mobile, peut-être même une tente placée à l’entrée du portique, intercep- tait l'air ou la trop grande lumière.
Cette disposition, toute barbare qu'elle paraisse, est pourtant la seule dont les habitants de la Perse aient jamais usé; ils n’avaient pas au reste à en discuter les mérites ; les systèmes de suspension dont nous retrouvons les traces dans les constructions anciennes pouvaient être appliqués à des huisseries de petites dimen- sions, à la dernière rigueur, aux portes du palais de Darius, mais n’auraient pas donné une mobilité suffisante aux énormes vantaux des portes de l’apadàna aux cent colonnes. La nécessité où se trouvaient les Iraniens de renoncer à l'emploi du bois ou de dalles de pierre pour fermer les grandes portes du palais, prouve une fois de plus que ces édifices n’étaient pas habités la nuit et ne pouvaient, à aucun titre, faire partie des constructions de l’anderoun.
C’est même sans doute à l’époque où ils changèrent de destination et devinrent, après l'incendie de Persépolis, la demeure des habitants d'Istakhar ou du gouver- neur de la ville, que l’on mura une partie des ouvertures des palais et que l’on tenta d’adapter un vantail rigide à la porte extérieure. Il est difficile de fixer exactement la date où furent exécutés ces travaux d’appropriation; ils sont postérieurs au règne
des princes achéménides et antérieurs à l’invasion des Arabes, puisque l’armée
/
d'Omar, au lieu de restaurer Persépolis, saccagea Istakhar et consomma la ruine des monuments du Takhtè-Djemchid.
Les portes des tombeaux sont semblables à celles des palais (Fig. 1 8 ). Les trois listels formant l’encadrement de la baie sont à peu près égaux entre eux et décorés de fleurons très délicatement exécutés. Mais ces ornements ne modifient en rien les formes et le caractère des baies L
En revanche, il existe des différences très nettes entre les portes un peu lourdes
. Voir, pour l’étude spéciale de ces détails, 3e partie : Sculpture persépolitaine.
DEUXIEME DYNASTIE ACHEMENIDE.
3 1
appartenant aux anciens édifices de Madérè-Soleïman et celles des palais du Takhtè-Djemchid, conçues dans un style d’une extrême élégance.
Ces distinctions ne tiennent pas précisément au caractère des encadrements des baies. Les encadrements, fort minces, se composent d’un ou deux larges listels dans les anciens édifices; ils en comportent trois dans les palais persépolitains E Les
i. Une semblable modification s’était opérée en Grèce vers la même époque. Aux cadres doubles des anciennes constructions lyciennes, les Hellènes avaient substitué des cadres formés de trois listels cou- verts d’ornements sculptés. Voir la porte de l’Erechthéion ( Fig. 17 bis, page 28).
3-2
L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
uns et les autres sont d'ailleurs la copie exacte des linteaux et des jambages des portes lyciennes, et reproduisent, par conséquent, en pierre, les formes des cadres de charpente auxquels étaient primitivement suspendus les vantaux. On ne peut non plus signaler, comme un détail particulier aux édifices persépolitains , les grandes dimensions des portes; l'accès des palais devait être en harmonie avec la majesté des demeures royales, alors surtout que les femmes étaient cachées dans l'anderoun et que le prince abandonnait tous les soirs ses appartements officiels.
Seuls, les couronnements des portes du Gabre Madérè-Soleïman et des monu- ments achéménides de la deuxième période sont franchement différents.
Au talon renversé et aux profils convexes caractéristiques de la modénature de l'Ionie et de la plaine du Polvar, les architectes préférèrent la gorge égyptienne ornée
Fig. 19. — Fragment d’ornement provenant des temples de Sélinonte.
de plumes qui distingue toutes les corniches d'origine pharaonique. Ils conservèrent même la baguette, complément indispensable de cette moulure. Toutefois, au lieu de la composer, comme le faisaient les Égyptiens, d'un faisceau de verges lié par un ruban entouré en hélice autour d'elles, les Perses taillèrent dans la masse de la baguette un chapelet d'oves et de disques alternés, identique à ceux qui ont été retrouvés par M. Hittorff, dans les ruines des temples de Sélinonte (Fig. 19) ’. C’est également en Grèce ou en Ionie qu'il faut aller chercher le modèle de la décoration des listels des portes sépulcrales; car on ne peut admettre que les architectes de l’Éreehthéion et du tombeau de Darius aient composé deux encadrements ayant entre eux des analogies frappantes, s’ils ne s’étaient inspirés d'une tradition commune dont j'essayerai plus tard de retrouver les traces.
1. Hittorff, Monuments de Scgeste et de Sélinonte.
DEUXIÈME DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
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On ne doit pas attribuer exclusivement au progrès de la civilisation iranienne l’évolution qui se produisit à l’avènement de Darius dans l’art monumental de la Perse. Au moment où ce roi montait sur le trône, l'Égypte, cette éternelle ennemie des grandes monarchies asiatiques, venait de succomber à son tour sous les coups de Cambyse. A la suite de cet éclatant succès et du long séjour de la cour et de l’armée perse sur la terre des Pharaons, les conquérants s’éprirent d’un goût très vif pour l’architecture des vaincus. Sous cette nouvelle influence, des tombeaux creusés aux flancs des montagnes furent substitués aux tours funéraires d’ori- gine lycienne qui avaient servi de sépulture aux princes de la première dynastie, tandis que les constructeurs modifiaient, ainsi qu'on peut le constater en com- parant les plans des palais de Cyrus (T. I, Pi. XII) et de Darius (PI. XIII), le mode d’implantation des colonnes et qu'ils introduisaient fort habilement dans une archi- tecture d’origine gréco-ionienne des motifs empruntés à l’art pharaonique.
A cet égard, l’examen comparé des baies appartenant aux monuments des deux dynasties achéménides est particulièrement intéressant, parce qu’il permet de dis- tinguer l’origine de chacun des éléments divers dont elles sont composées, tout en laissant voir dans quel esprit ont été étudiées les grandes portes des palais persé- politains, qui peuvent être présentées comme le type le plus net et le résumé le plus clair de cette nouvelle architecture.
Faisant la part de toutes ces influences, on reconnaît, en résumé, que le cou- ronnement des baies est importé d’Égypte, que le cadre est emprunté aux édifices de Méchhed-Mourgab et les ornements de la baguette et des listels aux écoles gréco-ioniennes ‘.
Les Perses, dans cette adaptation, ne pourraient revendiquer que le goût délicat dont ils firent preuve en reliant avec une extrême habileté des fragments d’origine si diverses.
Il n’est pas jusqu’aux modifications qu’ils introduisirent dans le couronnement égyptien qui ne dénotent chez eux un sentiment très pur de la décoration. Ils con-
i. On peut, à ce sujet, consulter avec intérêt, en outre des portes du Gabre Madérè-Soleiman et du tombeau provisoire (T. I, Fig. 36, et PI. XI), les représentations en pierre des plus anciens monuments en bois de la Lycie et de la Grèce. Je citerai notamment les tombeaux donnés ( I . I , Fig. 29 , et PI. \ II et XV, et T. II, Fig. 47), le modèle d’ouverture reproduit (Fig. 20 et PI. XVIII, Fig. 1) la porte représentée dans la maison phénicienne ( PI. XVIII, Fig. 2) dont le Louvre possède un si curieux modèle et les fenêtres découpées dans les ivoires phéniciens retrouvés à Ninive. Je donnerai la photographie de ces dernières baies dans la troisième partie de cet ouvrage.
L’Art antique de la Perse. D — 5
L’ART ANTIQUE DE LA PERSE.
struisaient, en dehors de toute préoccupation hiératique, des monuments en pierre de taille; dans quel but auraient-ils conservé au-dessus de l'arête supérieure du linteau l'image des faisceaux de roseaux destinés à protéger les angles saillants des monuments en pisé de l'Égypte primitive ?
Nous retrouvons dans le cas présent une nouvelle preuve de l'esprit judicieux qui avait conduit les Perses a supprimer dans les monuments en pierre tous les ornements qui rappelaient de trop près les pièces de bois employées dans les constructions en charpentes de la Lycie.
M. Renan a rapporté de Phénicie une collection de sarcophages de forme égyptienne, mais évidemment exécutés sous l’influence des écoles de sculpture de la Grèce. Dans les uns, les bras de la momie sont encore entourés de bandelettes
et dissimulés derrière le vêtement funéraire; dans d’autres, ils se dessinent en léger relief; dans les plus récents, ils sont entièrement dégagés du corps. 11 en est des couronne- ments des baies de Persépolis comme des sarcophages phéniciens. Des tailleurs de pierres, imbus des idées et des élégances de la Hellade, les ont copiés sur un modèle égyptien, mais ils les ont mis en harmonie avec l'encadrement des anciennes ouvertures.
En fait, tous les membres des portes du Takhtè-Djemchid sont si habilement soudés 'M.ffl/,. entre eux, que l'on serait porté à considérer
l'ensemble de