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J.-Ÿ-
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ŒUVRES
CHOISIES
DE L’ABBÉ PRÉVOST,
avec Figurés. TOME TREIZIÈME.
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LUJ LUMMANUtUK DE O U
MÉMOIRES
POUR SERVIR À L’HISTOIRE DE MALTE. Par l'Abbé PRÉVOST,
M. DCC. LXXXIV.
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HISTOIRE
DE LA JEUNESSE
DU COMMANDEUR D E ***, o u
MÉMOIRES
POUR SERVIR
A L'HISTOIRE DE MALTE*
PREMIÈRE PARTIE *
D ans l’âge où la raifon & l’expérience ren~ dent les réflexions férieufes , je confidère que d’un fi grand .nombre de mémoires & d’aven- tures qui ont été publiés dans notre fiècle, il n’y a pas un feul de ces ouvrages où l’auteur fe foit propofé un autre but que d’amufer par des faits agréables , eu de faire
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2 Histoire
honneur à fon efprit & à foa cara&ère par les aventures qu’il s’attribue. Le même tour d’idées qui m’a fait faire cette réflexion , me porte à me rappeler l’hiftoire de ma vie dans des vues fort différentes. Je les lailfe à diflinguer au le&eur ; mais je le prie de fe fouvenir , en les découvrant , que j’ai commencé par l’en avertir. Ce n’efl: ni à la joie ni à la douleur que je l’invite, & je lui annonce néanmoins que, s’il eft fcnflbîe , il en éprouvera plus d’une fois les mouvemens les plus vifs.
Mon enfance n’a rien de plus extraordinaire que les grandes e-fpérances qu’elle avoit fait concevoir de mes qualités naturelles. Peut-être fuis-je le feul chevalier de mon ordre qui, avec une fortune confîdérable & tous les avantages qui peuvent ouvrir dans le monde une car- rière brillante , fe foit déterminé par fa pro- pre inclination à le charger des devoirs d’une vocation pénible. Les volontés d’un père , & les difpofitions d’une famille, décident pref- que toujours de ces fortes d’engagemens ; Sc je n’avois d’abord que ce motif , puifque je reçus la croix prefqu’en naiflfant mais la mort de mon aîné m’ayant fait fuccéder à tous fes droits , on fut furpris qu’à lage de dix- huit ans , & lorfque tout fembloit m’appeler aux fonctions de chef d’une grande maifon , je parlai
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de me rendre à Malte pour mes caravanes , & d’abandonner à mes cadets toutes mes pré- tentions. J’avois pris ce goût dans la leéhsre. Rien ne m’avoit paru fi noble & fi grand que ma première vocation , & je ne pus me pcr« fuadcr que des avantages auffi frivoles que les biens de la fortune , duffbnt balancer un fentiment qui me paroifïbit fondé fur l’hon- neur & la raifon. Les réfiflanccs de ma famille n’eurent point la force de m’arrêter. Je partis avec deux de mes voifins qui entreprenoient le même voyage, & notre navigation fut heu- reufe jufqu’à l’entrée de la mer de Gênes : mais un vent impétueux nous ayant forcés de ranger la côte , le capitaine prit le parti de relâcher pour quelques jours dans le port d’Orbiteüo.
Tandis qu’il y faifoit réparer fon vaifTeau , qui avoit eu quelque chofe à fouffrir de la tempête , je me fis un amufement de la chafle avec les deux compagnons de ma route. Nous ne penfions point à former des connoif- fances dans un lieu où nous devions nous arrêtée fi peu : mais la rencontre que nous fîmes d’un vieux commandeur , qui avoit fes terres à peu de diftance de la ville , nous fit comme une loi de 'lui offrir nos fervices & de recevoir fes honnêtetés. II nous fit palier , malgré nous, un
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4 Histoire
joui" entier dans fon château. La fatisfa&ion qu’il prit à nous faire un tableau de la cour de Malte , & à nous raconter tout ce qui lui étoit arrivé dans le long féjour qu’il y avoit fait , le conduifit à nous faire jufqu’à la con- fidence de fes plaifirs. Les fumées du via avoient un peu contribué à cette chaleur. Il nous confefla qu’ayant poffédé un emploi con- fidérable à la cour du grand-maître, il ne l'avoit abandonné pour fe retirer dans fa com- mandcrie , que par le mouvement d’une paillon aveugle qu’il avoit mis tout fon bonheur à fatisfaire. L’âge n’avoit pu l’en défendre. Toute fa vie s’étoit palfée dans des occupations labo- rieufes , qui n’avoient jamais laifle d’accès dans fon cœur au goût du plaifir ; de forte qu’il s’en étoit enivré tout d’un coup. Il fe trouvoit riche. La jeune maltoife , qui lui avoit plu, l’étoit peu. Il l’avoit engagée à le fuivre avec toute fa famille -, & depuis douze ou quinze ans il menoit avec elle une vie douce & tran- quille dans fa corn mon derie.
Son indifcrétion alla beaucoup plus loin. Il parut piqué de ne pas nous trouver autant d’ardeur qu’il croyoit nous en avoir infpiré pour voir fa maîtrelTe. Quelle froideur, nous dit-il , pour des chevaliers de votre âge’1 favez- vous qu’après le fervïce de la religion , c’eft
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du Commandeur de ***. .y
aux dames que nous devons nos premiers foins ; recevez cette leçon d’un vieillard. Et , fe levant fans nous avertir de fon deflein , il fortit d’une marche tremblante pour nous ame- ner les dames , que nous n’avions pus encore vues dans fa maifon.
Avec celle qu’il nous avoit annoncée , & qu’il nous préfenta la première , il en avoit chez lui deux ou trois d’Orbitello , que leurs maris laifloicnt fans doute avec confiance chez un homme âgé de foixante- dix ans, & pof- fédé , comme perfonne -ne l’ignoroit , d’une, paffion fort furprenantc à fon âge. Mais ce ne fut’ni fa maîtrefTe , ni les dames d’Orbitello , qui s’attirèrent notre admiration. Le com- mandeur ne s’étoit pas vanté de ce qu’il y avoit de plus glorieux pour lui dans fon aven- ture. Il étoit devenu père dès la première an- née , & fa maîtreffe étoit fuivie d’une jeune perfonne de treize ou quatorze ans qui étoit le fruit de leurs amours. J’avois vu peu de femmes aimables , ou du moins mon attention ne s’étoit guère tournée de ce côté- là. Mais frappé de mille charmes que je crus découvrir dans la fille du commandeur, je me rendis cou- pable de plus d’une incivilité en leur donnant toutes» les louanges qu’il fembloit attendre pour ceux de fa maîtrefie. 11 continua néan-
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6 . Histoire
moins de nous laifler ignorer qu’ils euffent un
fi heureux fruit de leur commerce , & nous
quittâmes fa maifon fans en avoir eu 1a moindre
défiance.
Quelque impreflion que la vue d’une fi belle perfonne eût faite fur moi , je n’emportai que mon premier fentiment , qui avoit été celui de l’admiration. Mes deux compagnons ne s’cn étoient pas fauves fi heureufement. Ils quittèrént à regret le rivage d’Orbitello , & pendant le refte du voyage ils n’eurent point d’autre fujet d’entretien jufqu’à Malte. Cepen- dant ces grands feux fe refroidirent infenfi- blement , & nous fumes bientôt diftraits £ar une multitude de nouveaux objets.
Le grand maître , qui étoit don Pedro de Roccaful, me traita avec une diftinétion que je ne dûs fans doute qu’au témoignage qu’on lui rendoit de ma naifl'ancc , dans les lettres de recommandation dont j’étois chargé. Il confia hnes premiers effais à la conduite du bailli de Buillantes , qui devoit mettre incef- famment à la voile avec trois vaiffeaux , fur la nouvelle qu’on avoit eue de l’embarque- ment de quelques troupes turques , dont on ignoroit encore le deflein. Ainfi mon premier féjour à Malte fut à peine de quinze fours , pendant lefquels je n’y fis point d’autres con-
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noififances que celles qui m’avoient été procu- rées par mes lettres. Nous nous mîmes en mer dans un tcms qui nous promettoit la plus heureufe navigation : mais par le meme fort - qui m’a toujours rendu cet élément fünefte * à peine fumes- nous éloignés de la côte qu’une affreufe tempête fépara notre vaiffeau des deux autres. Nous fûmes jetés vers la côte d’Afri- que , où dans le trifte état de notre manoeuvre nous ne vîmes rien de plus Favorable que de nous mettre à l’abri dans quelque rade. Il fal- loit la choifir écartée : nous étions au milieu de nos ennemis , & quoiqu’il n’y eût point de port confidérable dans le voifinagè , ij fe fai,t une communication continuelle entre les cor- faires , qui pouvoir nous faire, appréhender leur rencontre. Mais comme nous approchions d’une baie défertê, où deux montagnes nous paroif- foient propres à nous mettre à couvert , nous fumes furpris d’entendre des cris oerçans dans un lieu qui rt’étoit point habité : le tems, qui étoit fort épais , fie nous permettoit point de découvrir ceux qui* nous avoient^ apperçus ; c’étoient quatre ïhiférables qui luttoient con- tre les flots , fur un mât qu’ils tenoient èm- braffé , & dont le fort nous apprit que le nôtre pouvoit devenir encore plus mal- heureux, Quelque ardeur que la feule huma-
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g r* " Histoike
nité nous donnât pour les fecourir , nous étions encore (i agités par le mouvement des vagues , qu’il ne fut aifé ni à eux de s’appro- cher de nous , ni à la chaloupe de s’avance? jufqu’à eux. Cependant deux de ces infor- tunés perdirent enfin la refpiration & les for- ces. Ils lâchèrent le mât » & nous eûmes la douleur de les voir périr à nos yeux. J’excitois par mes cris & par l’offre d’une grofle récom- penfe? les matelots qui s’étoient mis dans la çhaloupe : mais tous leurs efforts ne pouvant les faire approcher du mât , nous vîmes périr encore un des malheureux , à qui nous vou- lions donner du fecours. Le quatrième levant le bras’par intervalles , fembloit nous témoi- gner qu’il déploroit l’infortune de fes compar gnons, & qu’il s’attendoit bientôt à lesfuïvre. Il me parut fi cruel de ne pouvoir fauver du moins un de ces triftes objets de la colère du ciel , tandis que le mât s’approchoit quelque^ fois du vaiffeau jufqu’à le heurter fort rude- ment , que dans un mouvement de çompaf- fion auquel je ne pus réfifter , je defeendiç jufqu’au b^s de l’échelle , un croc à la main, avec l’efpérance de faifir le mât lorfqu’il feroit rapproché par les flots. Je le vis paroître , je fis mille efforts pour l’accrocher , & j’en eus yn moment l’efpcrançe : mais le flot qui l’ayqjt
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bu Commandeur de ***. $
apporté me le dérobant aulïi-tôt, je fus fi vive- ment touché de cette trahifon de la fortune , que , cédant fans réflexion à l’ardeur de mon tranfport , je me jetai dans la mer , pour faire avec la main ce qui m’avoit fi mal réuffi avec le croc. Cette folle générofité devoit rendre ma perte certaine. Je me trouvai tout d’un çoup dans un péril beaucoup plus grand que le malheureux même quç je voulois fecourir; mais par un miracle dont toute ma reconnoif- fance ne m’acquittera jamais envers le ciel , le vent qui avoit foufflé fi irnpétueufement jufqu’alors , perdit en un moment toute fa violence , & le mouvement meme des vagues diminua fenfiblement. Je ne donne le nom de miracle à ce fecours du ciel , que parce qu’il ne pouvoit être açcordé plus à propos : car il n’étoit pas furprenant d’ailleurs qu’à mefure que nous avancions derrière la montagne, Iç vent & l’agitation de la mer ceffalfent de fe faire fentir. Rien ne fut alors fi facile aux matelots qui étoient dans la chaloupe , que d’y prendre fucceflivement l’étr2nger qui fe tenoit toujours vigoureufement à fon mât , & moi qui roulois à l’aventure fans Je moindre fentiment de connoifTance. J’ignore par quels degrés l’étranger fut rappelé à Ja vie : mais il le fut beaucoup plutôt que
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moi. L’état où je demeurai long-tems , fît douter fî je n’étois pas mort. Pendant plus de deux heures je fus infenfible à tous les fecours qu’on s’emprefTa de me donner ; 8c quand j’ouvris les yeux, je demandai avec admi- ration par quel enchantement je me retrouvois dans le vaifleau.
Ma fécondé queftion regarda l’étranger s mais à peine eut - il conçu de qui je parlois , que, fe jetant à genoux devant mon lit , il fe fit connoître à moi par ce tranfport , & par lin ruifTeau de larmes qui , dans un caractère tel qu’on connoîtra le fien , étoit peut-être le dernier effort de la reconnoilfance. 1! s’étoit rétal^i facilement , & le commandeur de Buil- lantes ayant reconnu tout d’un coup qu’il avoit à faire à un homme au-deflùs du com- mun , l’avoit traité avec toute fotte d’égards. Il s’étoit fait expliquer l’obligation qu’il avoit à mon zèle : fon cœur s’étoit enflammé à ce récit. 11 avoit paru plus inquiet du réta- bliffement de ma fanté , que de tout ce qui intérefloit & fa vie & fa fortune i & me voyant enfin reprendre mes forces , il fut un qfcart-d’heure à mes pieds , pénétré de recon- noîflànce , & s’épuifant en difcours paflionnés que ma foiblefle ne me permettoit point en- core d’interrompre.
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Je ne pus défavouer que je lui avois rendu un fervice f^ps exemple : mais je l’afliirai que je m’en croyois payé , en voyant à qui j’avois eu le bonheur de le rendre. Et je trouvois effediivement quelque chofe de fi noble 8c de fi intérefTant dans fa figure , que j’aurois recommencé par inclination, ce que je n’avois fait que par un aveugle emportement de gé-> nérofité. Son empreflement ne diminua point autour de moi, lorfque ma fanté me permit de le recevoir & de l’entretenir. Il n’attendit point que je lui marquafïe de la curiofité pour connoître fcn nom, & les circonftances de fon naufrage. Il me fit ce récit.
Mon nom eft- Pères. Je fuis né danf une province d’Efpagne , où ma maifon tient un des premiers rangs. Ce n’eft ni l’amour ni l’arrtbition qui ont dérangé ma fortune , & je me trouve néanmoins plus malheureux qu’on ne le fut jamais au même âge. Je m’étois rendu à la cour, avec les efpérances communes aux jeunes gens de ma forte , & la prote&iôn d’une multitude de parens qui étoient revêtus des preîniers emplois du royaume •, je n’y fus pas long-tems fans me rdTentir de leur faveur. On me propofa un mariage qui devoit m'allier au miniftre , & qui m’afluroit tout d’un coüp un porte confidérable. J’y donnai mon confen-
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tentent fans avoir vu l'héritière qu’on me def- tinoit: mais j'avois un rival dont <ÿi ne m’avoit fait connoître ni le nom, ni les vues; homme lâche & capable des plus grands crimes. 11 n’ofa fe mefurer ouvertement avec moi , & la répu- tation de courage que je m’étois déjà faite en quelques occafions particulières , lui fit éviter jufqu’à ma préfence. L’unique reflburce d’un concurrent fi méprifable étant la calom- nie , il empoifonna l’elprit du miniftre par de fi horribles accufations , qu’il lui fit changer de penfée pour mon mariage. J’en fus averti , & ma fierté m’empêcha d’en marquer beaucoup de chagrin. Cependant, comme il importoit à mon honneur d’éclaircir la caufe de ma dif- grace , je redoublai fi fouvent mes inftances auprès du miniftre , que j’appris de lui les lâchetés de mon rival ; il ne me cacha pas même fon nom. Une joie maligne que je crus découvrir fur fon vifage , & qui venoit peut- être moins de l’envie de. m’offenfer , que de la fatisfaâion qu’il avoit de pouvoir juftifier fes refus, me fit tourner néanmoins mon premier feflèntiment contre lui. Je lui reprochai avec tant de hauteur cette indigne facilité à fe pré- venir contre un homme tel que moi , qu’il f© çrut offenfé à fon tour. Ce qui n’avoit été qu’un refroidiftèment , caufé par les noirs artii
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du Commandeur de ***,
fices d’un ennemi, devint une haine perfonnelle, qu’il crut devoir à ma préfomption; & j’éprou- vai bientôt que ce ne font pas les plus grande* fautes qui s’attirent les plus févères punitions.
Cependant j’avois été plus heureux que je ne le défirois , en infpirant à dona Beatrix Marinan des fentimens que je n’avois pas con- çus pour elle. A peine l’avois je vue dix fois, pendant que j’avois eu l’efpérance de l’époufer. Elle fouffrit plus impatiemment que moi la ré- vocation des ordres du miniftre , & je fus furpris de recevoir d’elle un billet , qui m’apprit que je n’avois rien à regretter , fi je faifois dépendre mon bonheur de fa tendrefle. Je balançai fur un incident qui ne me touchoit par aucun en- droit fenfible. L’amour ne me difoit rien en faveur de dona Béatrix. Le feul motif qui m’auroit pu porter à profiter de fa foiblefle , étoit l’efpèce de triomphe qu’elle me faifoit obtenir fur le miniftre & fur mon rival. Mais ne pouvant plus me promettre , en l’épou- fant , les avantages qu’on avoit attachés d’abord à cette alliance , c’étoit acheter trop cher le plaifir d’une fi foible vengeance , que de lui facrifier mille autres efpérances de for- tune. Si je penfois d’ailleurs à faire éprouver quelques marques de mon reffentiment à mon rival , c’étoit par des voies plus dignes de mon
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courage. lime parut dur, malgré ces réflexions* de lailTer le billet de doua Beatrix fans ré- ponfe; & prenant le parti de lui écrire, je ne pouvois me difpenfer de le faire dans des termes obligeans. Ma lettre fut galante. Loin de m’exçufer fur l’indifférence de mes fenti- mens , je me plaignis au contraire du malheur qui m’Ôtoit la liberté de les fuivre; & de quel- que manière qu’elle pût l’entendre , je ne la trompois point en l’affurant que j’aurois fait mon bonheur de l’époufer. Cette explication que je croyois propre à lui faire connoître que je ne portois pas plus loin mes prétentions , fut au contraire un nouvel aiguillon pour les fiennes. Elle fe hâta de me répondre qu’elle me rendoit le maître de mon fort ; que la feule bienféance l’ayant retenue jufqu’alors dans la foumifiîon qu’elle devpit à fon oncle, elle ne s’y croyoit obligée par aucune loi , lorfqu’il abufoit de fon autorité pour l’empêcher de fuivre le penchant de fon coeur ; enfin qu’elle étoit difpofée à m’açcorder fa main auffi-tôt que je voudrois la recevoir.
Dona Beatrix étoit libre en effet, & fuivant nos ufages , elle avoit pu fe choifir.un mari depuis quelle étoit entrée dans fa vingtième année. Cette réflexion me fit penfer qu’ayant: çonfenti moi-même à nqtfç mariage , l’honneur
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m’obligeoit de ne pas rompre fans ménagement avec elle , fur- tout lorfqu’elle vouloit être fidelle à fes promefles , & qu’elle paroifToit compter fur les miennes. Je fongeai auffi qu’après tout il ne manquoit à mes premières efpérances que la faveur duminiftre, & le pofte qu’il m’avoit fait propofer en m’offrant fa nièce. Dona Bea- trix avoit du bien ; j’e'tois riche. Un miniftre ne vit pas éternellement; & fi je ne devois rien efpérer de fon appui , je ne voyois point ce qu’un homme de ma naiflance pouvoit appré- hender de fa haine. Je me déterminai par la force de ces raifons à renouer férieufement avec elle. Dès notre première entrevue nous convînmes d’un jour pour la célébration de notre mariage.
Mais fi je nourriflfois contre mon rival un reflèntiment que je voulois fatisfaire par 'une vengeance éclatante , il n’étoit pas moins occupé du fuccès de fon amour ; & l’atten- tion continuelle qu’il avoit fur les démarches [de dona Beatrix lui fit découvrir facilement de quels foins elle étoit occupée. Il l’aimoit avec une paflion fi furieufe , que n’étant point capable des générofités de l’amour, il forp»a auilî-tôt tous les noirs projets qui pouvoicnt affurer l’exécution de fes défirs. Le premier fut de charger 4® fes intérêts un frère qu’il
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î'6 li 1 S T O I R E
àvoit dans les armes ; & qui penfant à s’avance* par le mariage de Ton aîné , entreprit de md faire renoncer à mes prétentions. Ce brave ofd me tenter par des menaces ; il apprit fur-le- champ qu’elles étoient peu 'redoutables. Je Id tuai. La fureur qu’en eut mon rival, lui infpirà le feul mouvement de courage qu’il eût jamais refTenti-, encore fut -il fouillé par une lâcheté infâme. Il m’attaqua , mais fécondé d’un autre de fes frères, qui n’eüt pas plus de honte que lui de me forcer à un combat inégal. Dans mon indignation , je ne fongeai qu’à parer les coups du fécond , & je réfolüs de tourner tous les miens contre dort Antonio ; c’étoit le nom de mon rival. Mais il n’eut pas plutôt pé- nétré mon delfein, que, cédant à fa frayeur, il prit honteufement la fuite. Son frère foutint fon entreprife avec plus de fermeté ; mais il eut le malheur de tomber d’un coup mortel.
Deux combats , qui s’étoient fuivis immé- diatement , m’obligèrent de garder quelques précautions. Je me retirai chez un de mes pa- rens, où je pouvois attendre fans inquiétude ce qu’on penferoit de mon affaire à la cour. Mon rival trouvant dona Beatrix plus révol- tée que jamais contre fa tendreflè & fes offres , prit le tems de mon abfence pour l’enlever. On ignora quelle route il avoit prife avec elle.
Mais
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uu Commandeur de ***. ijf Maïs ce qui fembloit propre à me juftifier * acheva de me rendre odieux au miniftre. Il me regarda comme la première fource du malheur de fa nièce & de la difgrace de fa famille. Mon procès fut inftrüit avec la dernière rigueur ; & tout ce qui put être allégué pour ma défenfe,- ne fit excepter que ma vie d’une fen- tence cruelle , qui m’enlevoit l’honneur & toute efpérance de fortune. Outre la confifca- tion de mes terres , je fus condamné à un bannilTement perpétuel. La haine de mes en- nemis parut jufques dans le choix du lieu do taon fupplice : c’étoit Oran , le plus trifte fé- jour de l’univers.
J’y fus conduit avec tout l’appareil qui fait une partie de la honte du crime. Quelque in- différence que je duffe avoir pour le lieu de ma demeure , après une aventure fi funefte , je n’eus pas plutôt pafTé le détroit, que je fentis toute l’horreur du fort auquel j’étois condamné* Je me trouvai dans une ville peuplée d’un petit nombre de miférables ^ avec lefquels mon feul dégoût me faifoit prévoir que je ne formerois jamais la moindre fociété. La garni- fon meme , qui étoit fort mal entretenue i fembloit s’être avilie par le commerce qu’elld avoit avec les habitans. Il ne falloit pas md flatter de trouver qu elque moyen de fortir d’upli
Histoire
trifte efclavage. Je n’avois d’un côté que l’Afri-* que , qui eft aujourd’hui plus que jamais le féjour de la barbarie , & de l’autre une mer qu’il m’étoit impoflible de traverfer , & qui m’ôtoit jufqu’à la penfée d’aller chercher de l’occupation dans quelque royaume de l’Eu- - rope. iLes précautions qu’on prend pour empê- cher la défertion des troupes , & pour arrêter tous ceux que le défagrément du lieu feroit penfer à retourner en Efpagne , tiennent les ports inceUàmment fermés , & l’on ne fort de ce trifte féjour qu’avec des permiflîons qu’il ne m’étoit pas même permis de demander.
Ce fut dans cette malheureufe fituation qu’excitant mon efprit à chercher tout ce qui pouvoit adoucir ma mifcre , je m’efforçai de réveiller le courage du commandant & de la garnifon pour les préparer à quelque vigou- reufe entreprife contre les maures. La ville avoit été infultée vingt fois par ces barbares ,
& l’on avoit regardé comme un triomphe de les éloigner de nos murailles. Après avoir pris quelque connoiflance de leur, fituation & de celle du pays } je conçus qu’il étoit facile de les repouffer jufqu’à la rivière de Mega ,
& de leur en fermer le paffage une fois pour toujours en bâtiffant quelques forts au long des rives. Ce projet fut goûté du commandant;
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du Commandeur de ¥¥*. i9 Il m’en confia l’exécution. Mes effais furent (I heureux , qu’ayant rencontré une troupe de maures , qui s’étoient rafTemblés au premier bruit de notre approche , je les taillai en pièces jufqu’au dernier. Mais la facilité que ccs bar- bares ont à fe rejoindre, fit renaître en peu de jours une armée beaucoup plus nombreufe. Je la défis encore , & dans l’efpace de trois fe- maines j’en forçai tous les reftes a fe mettre à couvert de l’autre côté de la rivière.
Le bruit de ce fuccès vola bientôt jufqu’à Madrid. Mes parens & mes amis firent valoir mes fervices.à la cour, & je me reflentis de leur zèld par une penfion que le commandant reçut ordre de me payer. Cependant le goût de la gloire, autant que la néceflité de m’occu- per, me fit étendre infenfiblement nies idées. Quoique les maures fe continrent fur leurs bords , j’étois irrité de les y voir continuelle- ment en état de défenfe , comme s’ils euffent penfé eux-mêmes à nous tenir en bride. Je fis jeter un pont fur la rivière , hors de la portée de leurs yeux; &: prenant le tems de la nuit pour le paffer avec mes troupes , je fondis impétueufement fur eux à la pointe du jour- Mon entreprife fut heureufe ; mais ce ne fut point pour moi , qui eus le chagrin d’être fait prifonaier , tandis que mon armée viéiorieufe
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donnoit la chaffe aux fuyards. Mon cheval s’abattit fi malheureufement, que je demeurai plus d’un quart-d’heure étourdi de ma chute. Le jour étoit- encore obfcur : mes gens ne s’étant point apperçus de mon aventure , je tombai entre les mains d’un peloton de mau- res , qui fe hâtèrent de m’emmener par des routes écartées , & qui me. reconnurent , con- tre mon efpérance , à l’adreflè de quelques let- tres qui fe trouvèrent fur moi. Mon nom étoit déjà célèbre fur toute la côte d’Afrique. Les maures regardèrent ma captivité comme un triomphe; je fus conduit directement à leur capitale, où le bruit de mon malheur étoit déjà parvenu. La foule du peuple que je vis aflèmblé autour du palais , me fit connoître que j’étois attendu. On me préfenta au roi , qui me regarda long-tems fans ouvrir la bouche. Enfin m’adreffant la parole : Chrétien , me dit- il , ta figure ne dément point ta réputation } mais tu nous as fait trop de mal pour pré- tendre à mes carefles & à mes bienfaits ; & me tournant le dos fans attendre ma réponfe, il donna ordre à l’un de fes officiers de me •conduire au lieu qu’il m’avôit deftiné.
Je ne fis point d’inftances pour me faire écouter, & de quelque traitement que je fufle menacé , je ne cherchai point d’autre reffource
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que dans ma fierté & ma confiance. On me fit monter dans une voiture , où je ne fus accom- pagné que de l’officier auquel le roi m’avoit remis. J’étois trop occupé de mon chagrin pour examiner curieufement fon vifage , & je fis meme peu d’attention au foin continuel qu’il prenoit de me le dérober. Toutes mes réflexions étoient amères. Quelle fin d’une carrière que je venois de m’ouvrir fi glorieufe- ment ! Je me rappelois l’origine de mes malheurs , & le peu de part que j’y avois eu par ma con- duite, Les lâches pratiques de don Antonio, & l’injufte haine du miniftre, étoient la feule caufe de ma ruine. Devois-je trouver un motif de confolation dans le témoignage de mon innocence , ou reprocher fes crimes à la fortune , & m’en faire un fujet de défefpoir ?
Nous arrivâmes à ma prifon , qui étoit un château fortifié par l’art & par la nature , à douze ou qùinze lieues de la capitale. L’offi- cier qui me conduifoit fe hâta de fortir de notre voiture , & me laifTa entre les mains des gardes qui nous avoient efeortés. On m’intro- duifit dans un appartement qui ne fervoit pas pour la première fois de prifon. Les fenêtres en étoient baffes & grillées, les murs épais, & la porte défendue par une infinité de ver- roux. Je m’y livrai , avec un renouvellement
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de douleur , à la confidération de mon infor- tune : mais je n’y fus pas long-tems fans en- tendre ouvrir ma porte, & je reconnus à l’ha- bit plutôt qu’au vifage l’officier qui m’avoît amené. II affeéloit encore de fe déguifer; S c n’ayant aucune raifon de croire que ce fût un foin qu’il prît par rapport à moi , je lui fuppofai quelque blefliire ou quelque difformité qu’il s’efForçoit de me cacher.
Il s’approcha de moi d’un air plus mefuré que l’état de ma fortune ne fembloit l’y obli- ger, je m’apperçus même qu’il étoit tremblant. Se le fon de fa voix me le parut encore davan- tage. Il fe fervit de la langue efpagnole pour me demander dans quelle partie de l’Efpagne j’étois né. Je lui répondis naturellement que j’étois gentilhomme de Galice : il continua de me demander par quelle aventure je me trouvois en Afrique à la tête des troupes efpagnoles. Quoique l’embarras que je croyois remarquer dans toutes ces queflions fut capa- ble de m’infpirer quelque réferve , n’ayant rien à me reprocher qui pût me caufer de la con- fufîon , je lui racontai une partie de mes mal- heurs , Se je ménageai peu mes ennemis dans le récit que je lui fis de leur lâcheté Se de leur injuftice. Il m’interrompit par diverfes quefi* tions. Il écoutoit mes réponfes , Se quelque*
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fois il condamnoit brufqucment ce que je lui repréfentois de plus jufte & de plus innocent dans ma conduite. Il me demanda particuliè- rement ce que j’avois penfé de ma maîtrdïe , & fi j’avois appris ce qu’elle étoit devenue. Ses mouvemens devenoient plus animés & fon ton plus ferme à mefure qu’il m’entendoit ; dans quelques momens , je fus frappé de fa curiofité, jufqu’à me repentir de m’être ouvert fi librement : mais la penfée que mes aven- tures n’avoient rien de commun avec ma fitua- tion préfente, & que je n’avois rien d’ailleurs à raconter qui ne fût honorable à mes fenti- mens , me fit achever mon récit, fans égard pour des agitations & des témoignages d’in- quiétude que je ne pénétrois pas.
Enfin, celui qui n’avoit fait jufqu’alors que m’embarrafler par fes mouvemens & fes quef- tions, mecaufa une vive furprife, par le chan- gement qu’il mit tout d’un coup dans fa pof- ture & dans fon langage. Il fe leva d’un ait auffi fier qu’il l’avoit eu timide , & comme fi le teins qu’il avoit pafie à m’entendre eût fervi à le fortifier contre moi , il prit un ton qui ne m’annonça dès les premiers mots que . de la haine & de la vengeance. Les injures furent aufll peu ménagées que les reproches; & lorfque je commencois à douter fi je n’avois
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pas à faire à quelque infenfé qui venoit ds tomber dans l’accès de fa folie, il fe découvrit le vifage , & me laiffa reconnoître tous les traits de don Antonio.
Mon étonnement , plutôt que ma frayeur , lui donna le tcms de m’apprendre lui même , fon nom , & tout ce que j’avois à redouter de fa fureur. Traître , me dit il, avec une baffe arrogance, reconpois-tu le plus mortel de tes ennemis, autrefois l’objet de tes infultes, au- jourd’hui ton maître? Sais- tu que je commande dans ce château , & que le roi t’a fournis à mes ordres ? Quoi ! reprit- il, en voyant que je le regardois froidement, tu ne trembles pas du châtiment que je te prépare ? Ah ! quel çompte tu vas me rendre du fang de mes frères , de la perte de ma fortune , & des mé- pris de dona Beatrix ! Il continua long-tems de me traiter avec le même emportement , tandis que , cherchant en moi -même par quel étrange caprice du fort je le trouvois en effet dans le pouvoir de me nuire , l’in- dignation que je reffentois de cette nouvelle trahifon de la fortune étoit le plus vif des fen- timens q.ui m’agitoient. Je ne lais , lui dis- je fans m’émouvoir, à. quoi le ciel me réferve : mais l’autorité que tu t’attribues ici , fèroit fans doute pour moi le comble de l’humilia-
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tîon. M’étant levé après ces deux mots , il s’imagina que je le menaçois de quelque vio- lence ; & ne s’en fiant pas même à fes armes ni à la certitude qu’il avoit que j’étois dé-r farmé , il fe retira vers la porte , d’où fa haine fe fatisfit par un nouveau torrent d’injures. Songe en fouffrant , me dit-il pour dernier adieu , fonge en périmant , que tes tourmens 8c ta mort vont être mon ouvrage , & faire mes plus chères délices. Je détournai les yeux , 8c ne lui faifant plus un mot de réponfe, je ne lui donnai pas même la fatisfaétion de me croire attentif à fes menaces.
Ma première réflexion fut que fôn autorité ne pouvoit être aufli abfolue qu’il s’étoit efforcé de me le faire craindre , puifque fa vengeance étoit fufpendue. Un lâche n’auroit pas perdu les premiers momens , s’il n'eût été retenu par quelque frein qu’il n’ofoit rompre. Dans quel- que faveur qu’il put être auprès du roi, 8c par quelque voie qu’il s y fut élevé , il n’y avoit aucune apparence que ce prince en- trât dans fes reffentimens jufqu’à lui aban- donner la vie d’un prifonnier de guerre , qu’il n’avoit aucune raifon de méprifer. Cependant je concevois qu’étant livré à fa garde , dans un lieu dont il étoit gouverneur , il pouvoit me traiter avec une dureté qui me feroit un rigou-
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reux fupplice de ma prifon , & que s’il n’ofoît rien entreprendreouvertement contre ma vie, il y avoit mille voies fecrètes de fe défaire d’un ennemi , qui font la reflource ordinaire d’un perfide. Il ne m’arriva rien jufqu’au len- demain , qui pût me faire naître d’autres ré- flexions : mais lorfqu’après avoir palfé la nuit fans le moindre fecours , je commençois à craindre que le deflein de mon ennemi ne fût de fe défaire de moi par la faim, je vis ouvrir les portes de ma prifon , & je me remis aifément dona Beatrix, quoiqu’elle eût quitté, comme don Antonio , l’habit efpagnol pour prendre celui du pays. Son vifage n’éteit pas moins changé que fa parure. Elle étoit accompagnée d’un domeftique , que je pris à fa figure pour un homme de notre nation. Ils fermèrent la porte avec foin , & dona Béatrix ayant reçu mes premières civilités fans me répondre , s’afiît pour verfer un ruiflfeau de laftnes , avant que de m’avoir fait entendre le fon de fa voix.
Je n’avois jamais eu pour elle une paflîon fort vive, & tant de malheurs qui étoient ve- nus à la fuite m’avoient laifle peu de fenti- mens de refle pour la regretter. Sa vue ne me caufa donc aucun tranfport , & l’amour n’eut point de part aux premiers mouvemens de ma compaflîon : mais fi je n’avois pu lui voir
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du Commandeur de ***. xj pandre tant de pleurs fans être touché de la; trifteffe , je fus bien plus feofible au récit quelle me fit de fa miférable fituation. Don Antonio lui avoit fait prendre la route de la mer en fortant de Madrid , & trouvant à cha- que pas des facilités qui dévoient faire juger qye fes mcfures étoient prifes de plus loin , il l’avoit forcée de s’embarquer avec lui fur un vaiffeau qui fembloit lui appartenir, tant il avoit trouvé de diligence & de foumifiïon dans le capitaine & les matelots. Il avoit gagné avec le même bonheur la côte d’Afri- que , où il lui avoit déclaré pour la première fois fes defleins , en l’exhortant à s’y fou- mettre & à les approuver de bonne grâce. C’étoit de quitter le chriftianifme avec les pays chrétiens , & de chercher à la cour du roi de Maroc, un établiflèment qu’il n’avoit pas trouvé à Madrid. Les plaintes & les lar- mes de dona Beatrix n’avoient fervi qu’à faire prendre à ce miférable un ton plus dur & plus abfolu. Il l’avoit traitée dès ce mo- ment avec une hauteur infupportable , en lui reprochant fans ceffe la préférence qu’elle m’avoit donnée fur lui ; & dans la fuite , il avoit employé la violence pour fe mettre en poffeflion des droits qu’il s’attribuoît fur elle. Soit qu’il eût fait preflèntir le roi , qui étoit
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qu’elle étoit foumife à la tyrannie de ce per- fide , elle avoit vécu dans une guerre perpé- tuelle avec lui. Il n’avoit jamais obtenu d’elle que les faveurs qu’il lui avoit arrachées avec d’horribles violences, & fouvent par le fecours odieux de fes efclaves.il lui avoit caché que je fuffe prifonnier de guerre , & que le roi m’eût commis à fa garde : mais il ignoro^t que le domeftiquç efpagnol pour lequel il avoit le plus de confiance , & qu’il avoit chargé des clefs de maprifon, étoit beaucoup moins attaché à lui qu’à dona Béatrix. Etant parti le matin pour aller rendre compte au roi de ma (ïtuation , il ne fe défioit point que fon confident , & celui qu’il fe propofoit déjà d’employer à fit vengeance , dût être I’inftrument de mon falut.
Dona Béatrix pe me laifla point le tems de lui marquer l’intérct que je prenois à fon infortune. Elle paflfa tout d’un coup à me conjurer de rompre fes chaînes , & de la rendre par toutes fortes de voies à fa fa- mille & à fa patrie. J’admirai fa propofition, lorfque je me trouvois moi- même dans une captivité dont je craignois de ne pas voir ai- fément la fin. A la vérité je comprenois que fon fecours &• celui du confident de don Antonio pouvoient m’ouvrir les portes de ma prifon ; tn&is quelle apparence de gagner les
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bords de la Mega au travers des maures qui tenoient encore la campagne ! Il ne s’offroit pas4néanmoins d’autres routes, car il y avoit encore moins d’efpérance de s’échapper par les ports de ces barbares ; & pénétrer plus avant dans l’Afrique pour y trouver des che- mins moins obfervés , étoit une entreprife dont la fûreté même ne pouvoit fervir qu’à nous précipiter plus infailliblement dans d’au- tres dangers. Je fis ces objections à dona Béatrix. Elles me regardoient beaucoup moins qu’elle , puifque le péril ne m’auroit point effrayé fi, je n’avois eu d’embarras que pour moi-même. Mais fa réponfe & celle de l’ef- pagnol me firent connoître qu’ils s’étoient déjà occupés de ce deffein , & qu’ils n’avoient attendu qu’un guide allez hardi pour les con- duire. Ils me proposèrent de gagner Alger, où les privilèges du commerce nous ouvri- raient un paffage fous le titre de négociât^. Il n’étôit queftion , me dirent -ils , que de nous dérober affez adroitement pour faire ignorer notre route , & pour éviter d’être pourfuivis. La vraifemblance de ce projet ne pouvoit me frapper autant qu’eux , qui s’en étoient fait une longue étude ; mais comme mes craintes ne tomboient que fur dona Béatrix , je n’infiftai pas long - tems fur un
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Ranger qui lui caufoit H peu d’alarmes.
La réfolution de notre départ fut ainfî formée dès le premier jour , & le domeftique efpagnol fe chargea des préparatifs. Mais le retour .de don Antonio nous jeta dans d’au- tres inquiétudes , dont il me fut encore plus difficile de me délivrer. Dans le defifein de m’ôter la vie , il avoit fait entendre au roi que le chagrin de mon malheur avoit altéré ma fanté -, & fe prôpofant de me faire périr par le poifon , il avoit déjà préparé toute la cour à la nouvelle de ma mort. Cette pré- caution lui avoit paru néceffaire , parce qu’il voyoit tout le monde attentif à mon fort , & que le roi n’avant point encore fait con- noître fes intentions , on ignoroit quelle con- duite ce prince tiendroit avec moi. Obfervé d’ailleurs par les maures qui le fervoient , il n’avoit point la bardieffe d’employer une voie plus violente que le poifon. Son efpagnol étoit le feul de fes gens à qui il olat fe fier de fon entreprife ; &c lui ouvrant fon cœur à fon .retour , il lui avoit déclaré qu’avec une poudre mortelle qu’il vouloit mclcr dans mes alimens , il comptoit que dans l’efpace de peu de jours il ne manqueroit rien à fa vengeance. Il nous parut facile de tromper fa fureur, en feignant que j’avalois chaque jour la quantité
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de poifon qu’il me deftinoit ; & les prépa- ratifs de notre fuite ne pouvant traîner long^ tems , nous comptâmes nous -mêmes d’être à couvert de fa haine avant le jour qu’il re- gardoit déjà comme le dernier de ma vie. Mais dès la première fois que l’efpagnoi m’ap- porta ma nourriture, il fut extrêmement fur- pris qu’au lieu de lui confier fa poudre, don Antonio fe trouvant à la porte de ma cham- bre prît foin lui -même de la mêler dans mes alimens. Je Commençai à craindre de ne pou- voir échapper à cette funefte exaéfitude ; & comprenant même , lorfque le domeftique m’en eut informé, que mon ennemi étoit peut- être demeuré à la porte pour s’aflùrer que j’avois avalé le poifon , je fus réduit à cacher dans un coin de ma chambre tout ce qu’on m’apportoit d’empoifonné. Ce foin nous au- roit réufli , fi l’impatience * & peut-être un telle de tendrefle que dona Béatrbt confer- voit pour moi , ne nous eût précipités dans un autre malheur, dont elle porta feule tout le poids. Elle ne put fe modérer aüTez pour attendre , à me voir , que fon tyran fût re^ tourné à la cour. Elle compta trop facilement fur des précautions légères, qui n’empêchèrent point don Antonio de s’appercevoir qu’elle me rendoit de fréquentes vifites. L’efpagnol,
fut
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DU COMMAttÛE?UR DE ***. fur qui il tourna fes premiers tranfports % évita fa vengeance en lui' perfuadant adroi- tement que chaque fois qu’elle lui avoit de» mandé fes defs, il l’avoit crue autorifée]pat fes propres ordres* Mais le perfide don An- tonio ne fut pas fi crédule pour les juflifi- -cations de dona Beatrix, N’écoutant que Cx jaloufie , il lui fit avaler dès le même jour un poifon beaucoup plus violent que celui qu’on me préfentoit. Le domeftique fut forcé de prêter la main à ce cruel office, & ce fut -de lui que j’appris avant la nüit que la mal- heureufe Béatrix venoit d’expirer aux yeux *ïe fon tyïan. ' •
11 ne me falloit poirtt d’autVe garant .de î& bonne fdi de ce garçon , que les expreffions de fon défefpoir , & l’horreur qu’il conçut pout fon maître. Mes fentimens étoient fans douta auflî vifs , quoique je les fifre éclater beau- coup moins. Mais prenant un parti qui me fut didté aufii- tôt par l’honneur autant que par le dêfir de venger une fille infortunée., dont lés malheurs n’avoient jamais altéré la Vertu , jé'cohjurai l’efpagnol de ne pas dif- férer plus long-tems que la nuit fuivante à m’ouvrir les portes de ma prifon j & fans m’expliquer fur mes deflèins, je l’aflurai que s’il reftoit quelques traces d’humanité dans
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le pays où nous .étions , je ne voulois qud 'deux [ours pour faire., monter £bn . déteftable maître fur un échafaud. Il feroit trop glorieux "pour un infâme, lui dis - je ,/ de périr de ma main. Mais je n’avois- pas eu befoin d’une longue réflexion pour former mon projet. Il ne fut expofé à manquer que par l’impatiente 'fureur de don Ântonio, qui avoit choili la ^nuit fuivante pour achever l’effet du poifon- ïl communiqua heureufement fon deffein au domeftique , qui fai.it un inftant pour m’en "Avertir , & qui me marqua le premier moment de l’oblcurité pour notre départ. Quelque far cilité que don Antonio eût à me pourfùivre,, je ne voulois que le tems de gagner Fez, & je me flattois que tandis qy’U s’agiteront 'pour trouver fon confident , il me. feroit fa,-, cile de m’éloigner, - : .
Il me lé fut encore plus que je ne l’avois 'efpéré ; car ayant trouvé à quelque diftance du château deux chevaux extrêmement légers, nous fûmes peut-être arrivés à la capitale avant qu’on eût le moindre foupçon de notre fuite. J’allai defcendre au palais du roi , & faifant demander une prompte audience, je . m’annonçai ouvertement fous le nom de don Perès , général efpagnol. La furprife où je vis tout le monde fur mon paffage étoit précifé-
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hient l'effet que j’étois charmé de produire , '& je fouhaitois que le roi pût reflentir la même impreflion. Je fus introduit fi promptement dans fon cabinet , que je ne doutai pas , du moins, de l’impatience qu’il avoit de m’enten- dre. Mon abord fut ferme, mais refpedueux* La même facilité que j’ai eue à m’échapper de ma prifon, lui dis- je, je l’aurois eue à fortir de vos états; mais l’opinion que j’ai de votre générofité ne me permet pas de vous quittée en fugitif. C’eft de vous-même que je veux obtenir la liberté de retourner dans ma patrie*, fie je veux la mériter par un fervice dont vous allez fen tir le prix. Un infâme vous perd d’hon- neur. Vous m’avez traité en roi qui ufe.des droits de la vidoire , 8c le miférable à qui vous avez confié ma vie vous expofe à paffer pouf mon bourreau. Là, je lui racontai non-feulement le deffein que don Antonio avoit formé de. m’empoifonner, mais l’effet defajaloufe fureu£ contre dona Béatrix ; & reprenant notre dé- mêlé dans fon origine , je le vis rougir plu- fîeurs fois de la lâcheté d’un homme à qui il prodiguoit toute fa confiance. Voyez, ajoutai- je , fi j’ai droit d’exciter votre juftice contre . un perfide , & fi l’intérêt de votre gloire doit vous y porter moins que celui de ma vea-. geance. ^ ^
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c Quoique dur & féroce , le roi de Fez eft généreux. Il fentit la noblefle de mon procédé; & ne penfant pas même à me donner des gar- des , il ne me demanda que le tems de fairô\ paroître devant lui fon gouverneur. Les ordres qu’il donna pour me faire pafler agréablement lé relie de la nuit , me firent connoître égale- ment , & qu’il vouîoit répondre à l’opinion que j’avois de lui , & qu’il avoit pris de ma bonne foi celle que je m’étois flatté de lui ins- pirer. Dès le matin du jour fuivant , je fus averti qu’il me demandoit , & que don Antonio avoit été amené au palais par des gardes. Je ne pus me défendre d’un mouvement de joie, en apprenant l’humiliation de mon perfide ennemi. Elle redoubla lorfqu'il m’apperçut, & qu’il ne put douter que je ne fuffe devenu fon accufateur. Le roi lui reprocha en ma préfence tous les crimes dont je I'avois chargé ; & le preflant d’en faire l’aveu, il lui fit envifager de près le fupplice qui l’attendoit. Mais l’adroit renégat fe flattant de ne pouvoir être con- vaincu par ma feule dépofition , prit le parti de fé défendre par un défaveu formel , & pro- tefla même qu’il tre m’avoit pas connu en Efpa- gne. Cette apologie étoitfi peu vraifêmblable , que le roi en parutindigné; cependant fa colère étant retenue par la qualité de mufulman que
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Je miférable don Antonio avoit toujours fou- tenue avec affedation , il n’ofa peut-être don- ner une préférence éclatante au témoignage d’un chrétien. Il me regarda : Perès, me dit- il , je mets la différence que je dois entre vous & votre ennemi ; mais comment prouverez- vous des imputations qu’il défavoue ? Je ne me fis pas répéter cette queftiori ; mon hon- neur m’en paroiflbit bleffé. La voie des armes eft ouverte , répondis -je avec chaleur. Le roi loua ma proposition ; & faifant valoir à don An tonio la permiflion qu’il lui accordoit de fe juftifier par fon courage , il ne put devi- ner que ce qu’il regardoit comme une faveur, fût pour mon ennemi un châtiment aqflï certain que le fupplice.
Pour moi qui le compris tout d’un coup , j’eus honte pendant quelques momens , de la néceffité où je me mettois de tremper mes mains dans un fang fl vil. Cependant n’ayant aucun avantage à tirer du témoignage de fon domef- tique efpagnol, qui ne paffoit aux yeux des maures que pour urn efclave , & m’étant trop engagé pouf biffer mon hohneur en doute, chez une nation qui me regardoit comme fon vain- queur , je me préparai à terminer cette que- relle dès l’après-midi du même jour. J’aban- donnai le choix des armes à mon ennemi. Il fe
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-déclara d’abord pour l’épée, contre l’ufage déi maures qui ne fe fervent que du fahre. Un quart- d’heure après il me fit prier de no»s fervir du piftolet. Je confentis à ce changement : mais ce ne fut pas le dernier. Il renvoya chez moi , pour me faire demander en grâce que notre combat fe fît à coups de fufil. Sa lâcheté me fit pitié, car tant d’incertitude ne pouvoit venir d’une autre caufe. Enfin lorfque je me difpofois à partir pour le joindre , je reçus de lui une lettre écrite en efpagnol, par laquelle il me conjuroit avec les plus baffes expreflions de la crainte , de ne pas pouffer plus loin ma ven- geance, & de me contenter de l’humiliation où je l’avois réduit. Il me promettoit de fe reconnoître coupable devant le roi , à la feule condition que j’emploierois mon crédit auprès de ce prince , pour lui faire conferver avec la vie , fon rang & fa fortune. La force du mépris éteignit tous mes reffentimens. J’appris au roi les offres de fon gouverneur; elles furent exécutées avec des circonftances qui auroient fait mourir de honte un homme moins lâche & moins per- fide. Mes inftances lui fauvèrent la vie , & le feul avantage que je tirai d’être venu à la cour, fut de me trouver fi bien dans l’efprit du roi, qu’après m’avoir comblé de témoignages d’efti-^ me, ce prince m’accorda la liberté. Il y mit
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du Commandeur de ***. néanmoins une condition fort dure: en m’offrant de me faire conduire à Oran ou dans quelque port d’Efpagne , il me fit engager ma parole que je ne prendrois jamais les armes contre les maures, & que je n’affifterois pas même le gouver- neur d’Oran de mes confeils. Ainfi la feule voie que la fortune m’avoit offerte pour me rétablir dans ma patrie m’étant fermée par une loi in- violable , il ne me reftoit qu’à choifir quelque autre endroit du monde, où je puffe tenter de réparer mon malheureux fort. Après mille réfle- xions, je me déterminai à paffer en Italie, où la guerre étoit allumée entre l’Empire & la France. Je me rendis à Alger avec une efcorte' de maures, qui me traitèrent fur la route com- me un homme chéri de leur maître , & je m’embarquai fur le premier vaifTeau qui fit voile vers les états du grand feigneur, dloù je pouvois trouver plus de facilités pour gagner l’Italie par terre ou par mer.
'Une troupe de pafTagers, maures ou turcs 3 qui étoient à bord avec-moi , ne m’infpira pas beaucoup de curiofité pour les connoître. Je paffois feul le tems de ma navigation à médi- ter fur mes nouvelles entrëprifes , lorfquè je fus interrompu par un efclave de ma nation, qui me conjura d’abord de prêter beaucoup11 d’attention à -ce qu’il navoit la liberté d«
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m'expliquer qu’en peu de mots. Je fuis obfer- vé , me dit-il , & chaque moment que j’em- ploie à vous parler , m’expofe peut-être à des traitemens cruels. Vous voyez un malheureux, qui l’eft moins par fes propres peines , que par celles d’une femme qu’il aime uniquement , & qui doit être bientôt la proie de quelque infi- dèle. J’ai été élevé avec elle fur la côte de Cata- logue. On nous mène en Turquie pour nous vendre. Quelques efforts que j’ai malheureufe* ment tentés pour nous, fauver par la fuite, m’ont attiré un châtiment dont jefrémis. Ce- pendant la mort m’effrayant raoiqs que le fort dont je ne puis me garantir, je conçois qu’avec votre fecours il n’eft pas impoffible encore de rompre nos chaînes. Etes-vous affez généreux pour me l’accorder? : -r.: :
A peine eus-je répondu qu’il pouvoit comp- ter fur mes fervices , que fe hâtant de m’expli* quer fon projet : Je fuis homme de mer , me dit-il > j’ai commandé dix" ans un vaiffeau de guerre. Il eft queftion de m’aider pendant la nuit à jeter la chaloupe. Deux des compagnons de mon fort , que j’ai gagnés par l’efpérance de fe mettre en liberté , ne fuffifent pas pour exé- cuter, ce deffein fans bruit i mais le tems eft û calme , qu’il ne reliera Vraisemblablement ^pe le pilote au gouvernail* Ja le tuerai. &
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vous me prêtez quelque arme , & je ne doute point qu’avec la eonnoilïance que j’ai de la ma- nœuvre , nous ne venions à bout dans un inftant de mettre la chaloupe en état de nous fervir. Vous ferez le maître alors , ajouta-t-il , ou de vous livrer à ma conduite , ou de de- meurer dans le vaifleau fans qu’on puilTe fe défier du fecours que vous m’aurez prêté. Ce plan ne me parut point auflî facile qu’à lui. Cependant fans lui faire fentir que les imagina- tions d’un défefpéré ne font pas la même im- preffion fur un efprit tranquillè : II me fuffit , lui répondis-je , que vous me donniez l’occa- fion de fervir des infortunés. Je ne fuis point affez attaché à la vie pour vous faire valoir le rifque auquel je vais l’expofer; Si je lui enga- geai ma promeffe d’être fur le tillac avec mes armes 8c tout ce qu’il jugeroit néceflaire pour le fecourir. Je lui demandai comment il fe pro- mettoit d’y faire monter fa dame, qui devoit être renfermée dans quelque cabane avec les autres efclaves defon fexe ? Ucraignoit, me dit- il, de rifquer trop en m’expliquant fes mefures ; mais elles étoient certaines , & jépouvoism’en repbfer fur l’intérêt qu’t! avoit aies faire réuflïr.
M’ayant quitté , il me laifla le tems de déli- bérer mof-même fur ce que je'pouvois ajouter à fon dcfftKt pôurenr faciliter l’exécution. Nous
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étions à la hauteur de Tîle de Corfe ; & com- prenant que dans une mer fi étroite il ne nous! feroit pas difficile de gagner cette côte, j’avois d’autant moins de répugnance à m’abandon- ner à la conduite de l’efclave efpagnol , que je m’épargnois bien des embarras & des lenteurs pour gagner l’Italie. Le domeftique de don Antonio compofoit toute ma fuite. Je lui de- vois trop de confiance pour ne pas compter fur fon attachement.il na’embarrafla pardiverfes objections. Cependant mes promefles ayant été trop formelles pour les rappeler à l’examen je lui donnai ordre de fe tenir prêt à me fuivre. C’étoit avant - hier, c’eft-à dire, la nuit qui a précédé celle-ci , que nous devions tenter une fi grande entreprife. Vous favez à quelle heure commença la tempête , puifque vous l’avez efluyée. Il fut bien moins queftion de penfer à la fuite , qu’à la confervation du vaiflèau que nous voulions abandonner. Je me prêtai au travail comme le moindre matelot; ce qui n’empêcha point que dans l’affreux défordre où étoit l’équipage , je ne ville l’efpagnoî & fes deux compagnons détacher la chaloupe , fous des prétextes que per/onne n’avoit la liberté d’examiner. Heureux s’il -a profité allez habilement de fa hardielfe ,;pour fe délivrer tout- à-la-fois & de rqf^v.agqjk de la met L
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ï>u CoRMà’Ndeuïr db *¥V. qf
Je le perdis de vue dans l’obfcurité ; & ne penfant moi -même qu’à défendre ma vie à l’inftant d’un naufrage inévitable , je me faifis d’un mât fracaffé , que je jetai aflèz adroite- ment en mer , pour m’élancer defïus au meme moment. Le domeftique de don Antonio , que j’exhortai à me fuivre, fe jeta apres moi avec le même bonheur. Notre exemple anima quel- ques autres matelots à nous imiter. Us n’ont pas réfifté fans doute à l’impétuofité des flots, puifque cette voie de falut n’a été favorable que pour moi ; mais j’errois depuis plus de fîx heures au gré du vent , & je voyois en- core quelques-uns de mes compagnons atta*- chés au mât. JL.es cris que la vue de votre vaiffeau nous a fait pouffer comme de concert , ont attiré vos yeux fur nous : mais lorfque mon agitation redoubloit par des efpérances fi prochaines , j’ai fenti à la légéreté du mât que mes malheureux compagnons périffoient. fuc- ceflivement. J’ai tiré de nouvelles forces du malheur d’autrui. L’ardeur que j’ai remaPquée à vos gens pour me fecourir , m’a fait même éprouver que , dans l’extrémité du péril , on peut être fenfible à la joie. Mais que dis -je? je l’ai été jufqu’au tranfport , à la compaflion & à la reconnoiffance , lorfqu’après vous avoir vu faire mille efforts pour vous faifir de mon
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Histoihï
mât, je me fuis apperçu , en vous voyant difparoître , que vous aviez été englouti par les flots , & j’aurois abandonné mille fois l’inf- trument de mon falut , fi j’avois eu la moin- dre efpérance de racheter votre vie aux dé- pens de la mienne. Enfin j’ai été enlevé au milieu de cette agitation , par des mains puif- fàntes , qui m’ont couché tranquillement dans la chaloupe. J’avois toute ma connoiflànce. Mon premier mouvement a été de preflèr mes libérateurs de vous rendre le même office. Ils vous cherchoient ■, & la violence de la tempête étant extrêmement diminuée , ils n’ont pas eu de peine à vous trouver. Quel- ques liqueurs fortes avoient déjà rétabli mes- forces. Si l’on vous a dit avec quelle effufion de joie & de reconnoiflance je vous ai tenu embrafle pendant un quart - d’heure , pâle & fans mouvement comme vous étiez , m’effor- çant de vous communiquer la chaleur que je devois moins à ma vigueur naturelle qu’à la force* des circonftances , & me plaignant au ciel de m’avoir mis dans le cas d’une re- connoiffance dont je nie croyais déjà con- damné à ne pouvoir jamais m’acquitter , on n’a pu vous faire prendra qu’une foible idée, du ferrtiment qni accorapagnoit mes mou- vemens extérieurs; Je iBff fuis retiré en vous
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'voyant ouvrir les yeux , trop oqntènt d’étrfe affuré de votre vie; & je n’ai voulu repa*- roître devant vous qu’après vous avoir fu allez rétabli , pour être en état de vous rappeler ce que vous avez fait pour un in- connu , & de comprendre vous - même que vous ne devez mettre ni mefures , ni bornes aux droits que vous avez acquis fur moi. > Un récit fi intéreflant augmenta beaucoup l’inclination que* je m’étoîs- fentie pour Perès fur les feules grâces de fa figure ; & je ne défavouerai point que ce que-j’avois fait pout lui , ne fût encore une forte de lien qui foF- tifia ce penchant. On s’attache autant par le t>ien qu’on fait, que par celui qu’on reçoit» Je ne penfai néanmoins qu’à lui faire ini- terrompre des remercîmens qu’il ne finifloit point. L’étonnement que j’avois de le voir fî— tôt rétabli, tandis qu’au troifième jour je me fentois encore la tête & l’eftomac dans un étrange défordre , me fit fouhaiter d’ap- prendre comment il s’étoit défendu fi heu- reufement contre les flots. Il m’alFura qu’à la réferve du premier moment où il avoit avalé , malgré lui , quantité d’eau , il avoit eu peu de peine à fe foutenir à l’aide du ' mât; Les vagues , qui paffoient à tous momens fur fa tête , ne lui avoient jamais fait perdre
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aflez la refpiration pour avoir trouvé béait- coup de difficulté à la reprendre. Il avoit confervé toute la liberté de fa raifon ; & n’ayant appréhendé qu’une laffitude dont il jfe fentoit encore fort éloigné , fa furprife ^toit que fes compagnons ;n’euffent pas eu la force de réfiftèr comme lui à des fecouffes qui l’avoient fi peu fatigué. En effet s l’ex- périence m’a fait connoître dans la fuite que le moindre appui foutient facilement üft jhomme dans la mer , & que la préfence •4’efprit & le courage font deux reffources jd’une grande utilité contre la- tempête. . ; ; „ J’eus la fatisfadion » après mon rétabliflfer pent, de reconnoître de jour en jour que le goût dç mon caradère avoit autant de force que la reconnoiffance pour me faife un intime ami de don Perès. Je lui jurai les mêmes fentimens. Sa fortune commençait à m’inté- reffer beaucoup plus que la mienne , & ce fut après avoir beaucoup réfléchi fur la maniéré jdont je pouvois m’y rendre utile , que je m ef- forçai de l’engager à prendre , comme moi , le parti d’entrer dans l’ordre de Malte. Il ne s’y fentoit pas le même penchant. Dans quel?; que défordre que fa fortune fût en Efpagne , Il ne pouvoit perdre l’efpérance de la rétablit au premier changement de miniftère» Il étoit
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L’aîné d’une maifon puiflante ; & mon exemple' ne fervoit tout au plus qu’à l’ébrânler. Cepen- dant , lotfque le commandeur de Buillantes lui eut expliqué que les derniers engagemens peuvent être long - tems reculés , & qu’il n’iroit rien chercher dans les armées d’Italie j qu’il ne pût trouver au fèrvice de la religion} l’amitié lui fit vaincre le refte de fa répugnance, & le feul défir de ne pas nous (éparer lui tint lieu de vocation. J’étois aflez riche d’une grofiè penfion que je m’étois réfervée, pour ne lui laiifèr fentir aucun befoin de fortune ; la dif- ficulté n’étoit qu’à lui faire accepter des fecours contre lefquels iline manqueroit pas de fe ré- yolter. Mais je convins avec le commandeur de Buillantes, qu’en attendant , ce ‘ que nous: lui faifions efpérer de la générofité du grand-, maître, le commandeur lui crëeroit quelqu’em- ploi dans fon efçadre , & que fous ce prétexte il lui alïigneroit des ippointemens confidéra- bles, que je payér'ois fecrètcment.
Nos trois vaiflèaux s’étant raflëmblés, nous continuâmes pendant quinze jours de chercher les galères turques : mais la même tempête qui nous avoit difperfés , les avoit fait rentrer dans leurs ports. Ma première caravanne fut ainfi réduite à une courfe auflï ftérile pour la gloire , qu’elle me parôifloit heureufe par l’açquifmon
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que j’avois faite d’un ami. Nous regagnâmes Malte , où la tempête avoit caufé tant de dom- mage jufqu’au milieu du port , qu’on y regarda le retour de nos vaiffeaux comme une faveur du ciel. Don Perès , que nous préfentâmes au grand-maître, en fut reçu arec la diftindion qui étoit due à fon mérite & à fa nailfance. Mais il fentit dès le premier jour un trifte effet de l’engagement qu’il avoit pris avec le roi de Maroc. En apprenant qu’il avoit commandé les efpagnols contre les maures , le grand- XS^îirayquijyoUreçu quelques fiijets de plain- tes des Algériens , lVnîrspeiâ-^edê charger d’une expédition qu’il méditoit contre ces corfaires. L’honneur étoit une loi que Perès refpedoit trop pour mettre quelque chofe en balance avec elle ; il déclara naturelle- ment que toute la cote d’Afrique étoit un lieu facré pour lui. J’aurois cru qu’il y pou- vait mettre quelque diftin&ion , & qu’un fer- ment qui regardoit le roi de Maroc, ne devoit pas s’étendre à tous les maures ; mais il fe rappeloit les termes du roi , qui avoient com- pris également fes fujets & fes alliés.
Perès avoit autant d’étendue d’efprit, que de nobleffe de fentimens. N’étant pas bien dé- terminé à s’engager dans notre ordre , il con- çut qu’il y avoit d’autres voies de s’y attirer
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de la confédération , & toute fon étude fut de les chercher. Après avoir refufé vingt fois les fecours que je Pavois prefTé d’accepter , il me fit un jour cette ouverture. J’ai honte , me dit-il , de recevoir du grand-maître une penfion & des carefles que je n’ai méritées par aucun fervice ; & tout donfidéré , fi je dois accorder à quelqu’un cette forte de droits fur ma reconnoiflance , il efi plus naturel que ce foit à mon ami. Vous avez, dites-vous, dix mille ducats comptant & des lettres de crédit pour une plus grofl'e fomme. Voulez- vous contribuer à la fortune de celui qui fait profeflîon de vous devoir déjà la vie ? Cette propofition m’ayant comblé de joie, je m’ar- rêtai bien moins à lui faire valoir la fatisfac- tion que je reffentois de le pouvoir fervir , qu’à le prier , comme je faifois continuellement , de ne pas exagérer les obligations qu’il m’a- voit ; & comme nous nous trouvions chez
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moi , je ne fis que prendre ma caflette , que je voulus aufiî-tôt lui mettre entre les mains. Non , non , me dit-il , vous prenez mal ma penfée. Il m’a femblé, continua-t-il, que rien* ne feroit plus noble & plus digne de vous , que d’employer une fomme qui eft inutile dans vos coffres, à fervir la religion à vos propres frais j & qu’en équipant un vaillèau fous l’au-
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torité du grand-maître, vous acquerriez bien- tôt, avec l’honneur d’une entreprife prefque • fans exemple, de quoi vous dédommager des premières dépenfes. Qui fait à quoi la valeur peut vous conduire? Vous me donnerez votre lieutenance ; & tout ce qu’on peut attendre d’un peu d’ufage & d’une parfaite amitié , vous me le verrez faire conftamment pous votre gloire.
Ainfi cette aflîftance que Perès m’avoit de- mandée pour lui , fe réduifoit à me fervir moi- même par la plus glorieufe idée qu’il pût m’infpirer. Cher & illuftre ami , lui dis-je en l’embralfant, je ne trouve qu’un changement à faire dans un projet qui m’enchante. C’eft que ma jeunelTe, le peu d’expérience que j’ai dans les armes , & le fond que je fais fur votre gé- néreufe amitié , m’obligent de vous demander, pour moi le rang auquel vous voulez vous ré- duire. Vous commanderez le vailTeau, je ferai votre lieutenant , & je ne vois rien au-deflus de mes efpérances lorfque vous m’animerez par vos exemples. Je n’écoutai point toutes les raifons par lefquelles il voulut combattre ma réponfe; & ne penfant qu’à folliciter l’agrément du grand-maître , je l’aflurai qu’avant la nuit , j’aurois la permilïion qu’il défiroit , fi elle pou- voit être obtenue.
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eu Commandeur de ***4 j f Ma propohtion parut nouvelle à la cour» La plupart des jeunes chevaliers étant des cadets fans bien, il étoit inoui qu’on eût fervi la religion fans interet ; & cette pen- fée , qui pouvoit faire craindre au grand- maître quelque relâchement dans mon obéiffan- ce , fut le principal obftacle qui retarda fort confentement de quelques jours. Cependant, après avoir pris l’avis de fon confeil , il m’ac- dfcda la faveur que je lui demandois , fous la feule condition que je ne ferais jamais abfent plus de trois mois, & que la religion tirerait les droits ordinaires de tous les avantages que je remporterais fur les infidelles. Perès fe crut au comble de fes défirs. Je lui abandonnai le loin d’acheter un vaifieau & de le faire équi- per. II ne s’en trouva point qui le fatisfît dans le port de Malte. Nous partîmes, avec la per- miflion du grand-maître, pour Venife, où l'on nous fit efpérer que nous trouverions à choi- fir entre plufieurs bâtimens que la flotte de cet état venoit d’enlever aux turcs. Nous y arrivâmes fi heureufement, qu’on y étoit prefi- que à la veille d’en faire la vente. Perès , qui avoit employé le peu de teins qu’il avoit pafle dans l’île de Malte , à fe mettre au fait de la marine, & qui n’avoit laifle rien échapper à fâ pénétration, nous acheta un des meilleurs voi-
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liers que les turcs euffent dans cette mer ; & par un autre avantage que nous n’aurions - pas trouvé fi facilement à Malte, il engagea à notre fervice cinquante foldats réfolus, qui nous composèrent , avec dix matelots bien choifis , foixante hommes capables de toutes fortes d’entreprifes.
' Toutes les inftances par lefquelles j’avois efpéré de le déterminer à prendre le comman- dement , & les efforts que je renouvelais -nous mettant en mer, ne purent le faire chan- ger de réfolution. Je ne trouvai qu’une voie pour finir ce différend. Ce fut de fupprimer le titre de capitaine , & de faire connoître la forme de gouvernement que je fouhaitois d’établir, par le nom même que je donnai à notre vaifïèau. Je le nommai les deux Comman - dans, 8c je déclarai dès le premier jour à l’é- quipage , qu’il n’y avoit point de diftinétion de titre entre mon ami & moi ; de forte que tous nos gens s’accoutumèrent d’eux-mêmes à ne parler de nous qu’en nommant l’un, le commandant français , & l’autre le commandant efpagnoL La défiance de notre foumiflion , que j’avois cru remarquer au grand- maître , nous fit prendre le parti de retourner d’abord à Malte , pour recevoir les premiers ordres à la tête de nos gens; mais la fortune, qui. nous
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deflinoit plus de gloire que de bonheur & de richelïès , nous préparait fur la route une ren- contre dont toutes les aventures de ma jeu- nelïè ont pris leur fource.
A peine étions-nous fortis du golfe , que don Perès, avec qui je m’entretenois de nos deflëins furie tillac, apperçut un vailTeau qui fembloit prendre le large pour nous éviter.- Serions-nous alfez heureux , me dit-il , pour trouver fitôt l’occafion de faire l’elfai de nos- armes ? 8t preflant la manoeuvre , il fit tourner nos voiles vers ceux qui paroiffoient nous fuir. Toute leur vîtelfe ne put nous empccher de les joindre. C’étoit un vailTeau turc, qui' ne put être trompé à la figure du nôtre ; caç nous avions pris foin d’en faire changer jufqu’à, la forme. Quoiqu’il fût fort bien en artillerie, la chaleur d’une première entreprife ne nous; permit point d’avoir recours à des voies fi lentes. Nous allâmes furieufemenfa l’abordage. Perès nous donna des exemples que le plus foi-o ble de notre troupe aurait eu honte de ne pas. fuivre i & pour ne rien déguifer , nous trou- vâmes fi peu de défenfe dans nos ennemis , que. notre viétoire fut fans honneur. Ils n’etoient; pas en moindre nombre que nous-, mais foit qu’ils fulfent effrayés de notre réfolution , ou que le remords des crimes qu’ils venoient de
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commettre éteignît leur courage , ils nous rendirent les armes fans réfiftance.
- La première vue de notre proie nous pro- mit peu de richeflès ; & nous apprîmes au même moment , que nous n’avions à faire qu’à des pirates de Dulcigno , qui n’avoient rien à rif- quer que leur vie & leur vaifleau. Cependant, aufli-tôt que nous les eûmes fait enchaîner , il fe préfenta plufieurs femmes , qui vinrent nous remercier comme leurs libérateurs. Elles nous racontèrent que s’étant embarquées fur la côte de Gènes pour fe rendre à Malte , elles avoient eu le malheur d’etre arrêtées par ces corfaires , qui , ne trouvant point fur un vaifleau de paflage plus de richeflès qu’ils n’en avoient ap- perçu , s’étoient déterminés barbarement à faire main-baflè fur tout ce qui ne leur avoit pas femblé propre à leur infâme trafic , & n’avoient réfervé que les femmes, avec quel- ques hommes qu’ils avoient choilis. Ils avoient coulé enfuite le vaifleau à fond , pour fe dé- livrer de l’embarras de le conduire après eux , dans une mer où ils avoient mille périls à redouter. Je demandai à ces étrangères s’il y avoit parmi les captifs quelques perfonnes de diftinêtion. Elles me répondirent qu’il s’y trou- voit deux dames , dont la figure avoit plus d’éclat que leur train, & qui avoient paru plus
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affligées que toutes les autres du malheur qui les avoit fait tomber dans l’efclavage. Perès marqua autant d’empreffement que moi à les voir. Tout étant fi tranquille autour de nous qu’il ne nous reftoit.qu’à voguer tranquille- ment vers Malte , nous cherchâmes à nous amufer dans la compagnie de ceux qui nous dévoient leur liberté. Nous ne prévoyons ni l’un ni l’autre que nous y allions trouver la perte de la nôtre, & l'origine d’autant d’infortu- nes que de plaifirs. Ces deux dames , dont je ne me remis pas tout d’un coup levifage,étoient la maîtrefle & la fille du commandeur de M...., qui nous avoient traités avec tant de politelfe dans le voifinage d’Orbitello. Le commandeur étant mort, elles avoient pris auffi-tôt le parti de retourner à Malte, & les corfaires les avoient enlevées dans leur route.
On fe fouvient que la jeune fille n’avoit pas plus de treize ans , lorfque le vaiflèau qui m’a- ménoit de ‘ France avoit relâché à Orbitello. Il s’étoit paffé fix mois depuis mon arrivée à Malte : on connoît donc fon âge. Mais , ce que j’ai mal repréfenté dans notre pre- mière rencontre , ou plutôt ce qui ne pouvoit être que le fruit des fix mois qui s’étoient écoulés depuis ma vifite , car il n’eft pas yraifemblable que mon cœur & mes veux ne
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fuflent plus les mêmes , je lui trouvai plus de charmes qu’une femme n’en a jamais réuni. Ce fut l’imprertion d’un feul moment, & l’effet en devint tout d’un coup fi terrible , que ne penfant pas même à m’en défendre , je m’ap- prochai d’elle avec une avide impatience , comme fi tout mon bonheur eût déjà con- fifté à la voir de près, à la contempler, & à ne plus m’éloigner d’elle un moment.
Mais la force d’un fentiment fi peu réfléchi me fit découvrir avec la même promptitude que j’avois un rival dans mon ami, & que le cœur de Pères éprouvoit tout ce qui fe paf- foit dans le mien. J’évite également de retra- cer ici l’excès de mon plaifir Sc de ma peine.
Peut-être fuis-je le feul exemple d’un amour
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né au milieu de tant de douleurs. Les pre- miers mouvemens en furent auflî aveugles que leur caufe. J’arrêtai Perès par le bras , & fans avoir démêlé ce que je trouvois de redouta- ble dans l’ardeur qu’il marquoit pour s’appro- cher de la fille du commandeur , je lui donnai lieu , pour la première fois, par une interrup- tion fi brufque , de penfer que je me croyois quelque fupériorité fur lui. Cependant la honte que j’en reffentis m’ayant fait faire un effort pour me vaincre, j’affedai de réparer cette groffièret'é par une contenance riante , & je
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ne trouvai rien de mieux pour affiner mes pré- tentions autant que pour fortir d’embarras, que de m’abandonner à la joie que je devois rellêntir d’avoir fi heureufement rendu fervice à deux perfonnes que je connoiflois depuis long-tems. J’ajoutai mille chofes que je croyois capables de faire entendre à Pères, que ce n’étpit pas de ce jour-là que j’avois le cœur .touché pour la jeune Italienne; & je ne me fouvenois point, en lui tenant ce langage, de lui avoir protefté mille fois que j’étois fans amour & fans engagement.
La maîtrelTe cJu commandeur m’ayant re- connu au premier inftant , je fus foulage de jnon embarras , par la néceflité de répondre à fes rcmercîmens. Perès n’avoit point ouvert la bouche, & fa furprife n’étoit peut-être pas le plus vif de fes fentimens. Il continua de garder le filence , en jetant les yeux fur moi par in- tervalles ; ce qui ne m’empêcha point de con- tinuer mes carefles à la mère & à la fille , avec une efpèce de tranfport qui me rendoit infenfible à tojite autre confidération. Mes foins ne furent pas perdus. Elles m’apprirent que le commandeur ayant été emporté par une mort fubite, le vifiteur de l’ordre, qui fe trouvoit chez lui par hazard, avoit mis aufli-tôt le fcellé fur tout ce qu’il y avoit de précieux dans la
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maifon , & qu’après avoir vécu fi long - temS avec un homme qui leur avoit promis cent fois de leur faire une fortune honnête, elles ne s’en trouvoient pas plus riches en retour- nant dans leur patrie. Je ne fais fi l’intention de la mère étoit de fonder ma générofité i mais elle ne dut pas me trouver difficile à gagner , puifque je m’empreffai d’aller au-de- vant de fes défirs. Je pris un moment pour lui faire entendre que, fans être commandeur, je jouifTois d’un aflez gros revenu pour l’em- pêcher de regretter ce qu’elle avoit perdu. La feule méprife qu’il y eut entre nous , fut qu’elle* s’imagina que mes offres s’adreffoient à elle-même, & que fe félicitant déjà de la con- quête de mon cœur , elle crut retrouver avec un amant plus jeune , la même fortune qlii venoit de lui échapper.
Cependant, comme rien n’étoit fi éloigné de mes idées, je me livrai au plaifir de croire que j’aliois devenir heureux par l’amour. Cette paffion , que je ne connoiflois que depuis un inftant , me faifoit déjà fientir que je n’avois point d’autre bonheur à défirer. Tous les momens que favois pafTés fans aimer , me paroiffoient une perte continuelle du feul bien auquel la nature m’avoit rendu fenfible. Je fus pendant tout le jour dans
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cette ivreffe, & toute ma conduite s’en ref- fentit. Ayant fait pafïèr les deux dames dans notre vaiffeau , je ne les quittai pas un moment jufqu’au foir. L’erreur de la mère fe confirma d’autant plus , que Tentant le befoin que j’avois de la ménager, mes in- tentions fe tournoient continue!lei«ait vers elle ; & l’amour d’ailleurs, qui m’avoit tou- ché fi vivement pour la fille , m’infpiroit une retenue qui ne me perméftoit point de prendre avec elle un air fi libre. Perès n’étoit pas plus tranquille; mais avec plus d’expérien- ce & de raifon que moi, il favoit déguifer fes fentimens comme il avoit fu pénétrer les miens. Ne fe défiant point que je fufîe déjà fi avancé avec la mère , il avoit fait marcher le foin de nos affaires communes avant toutes les prétentions de l’amour ; & moitié incer- tain, moitié piqué de mes vues , il n’avoit pas laiffé de mettre l’ordre néceffaire dans le vaiflèau que nous avions pris.
Je ne pus éviter de le rejoindre le foir; mais je dois confeffer que fans conferver pour lui moins d’amitié , fa préfence me jeta dans une contrainte infupportable. Mon chagrin redou- bla, lorfque, dans l’entretien que nous eûmes avec les dames, je crus lui remarquer de l’af- feâation à mettre quelque différence entre fon
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état& le mien, parles engagemens'que j’étois? réfolu de prendre dans l’ordre de Malte , & qui ne me laifïoient point la liberté de dif- pofer de mon cœur. C’étoit peut-être la ja- Ioufie qui me faifoit empoifonner fes inten- tions ; mais ayant été furpris de le voir fi peu empreffikpour la jeune italienne , après avoir cru de^uvrir la première impreflion qu’il avoit rellèntie de fes charmes , je me figurai qu’il avoit compté fur cette voie pour me difputer fon affeétion. Nous nous quitr tâmes fans aucune marque de refroidiffement. Cependant j’emportai des foupçons de fa bonne foi, qu’il avoit peut-être aufli de la mienne; & je me mis au lit avec cette maîheureufe dé- fiance. Elle eut peut-être autant de force pour m’engager dans tous les fentimens qui exer* çoient déjà leur tyrannie. Je ne pus penfer que j’avois un rival fi dangereux, fans chercher tous les moyens de mettre les intérêts de mon cœur à couvert. J’avois la parole de la mère ; mais étois-je fur de la tendrefle de la fille? Il ne me vint rien d»' plus favorable à J’efprit , dans ces premières réflexions , que de feindre en arrivant à Malte une maladie , qui m’obligeât d’interrompre , pour quel- que tems , nos courfes , & qui engageât Perès à fe remettre en mer jufqu’à mon réta-
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blifTement. J’efpérois dans cet intervalle dé liée folidement mon intrigue , & d’être bientôt en état de braver toutes fortes de rivaux.
Combien de difficultés échappoient à mon imprudence ! Je ne parle point du tort que j’allois faire à ma fortune , en ruinant l’opi- nion que le grand-maître avoit eue jufqu’ alors de mes mœurs & de ma conduite. Cette idée ne s’offrit pas meme à mon efprit, & je l’eufle rejetée fans doute , fi elle étoit venue trou- bler des efpérances de plaifir , avec lefquelles je ne mettois rien en balance. Mais je ne voyois pas que la maladie même que je vou- lois contrefaire étoit ce qu’il y avoit de plus , oppofé à mes défirs , puifque ne pouvant me propofer de vivre dans une même maifon avec ma maîtrefTe , je me privois du plaifir de la voir , & je la laiffois expofée , non-feu- lement à Pérès jufqu’au jour de fon départ , mais à toute la jeuneffe de l’ordre , dont l’a- vidité eft extrême pour les femmes. D’ailleurs, quel étoit mon but , en me fuppofant même au point de confiance où je voulois parvenir ? Quel lieu voulois-je choifir pour la pofleffion tranquille de mes amours ? Avois-je une re- traite , comme le vieux commandeur , pour en faire le féjour de deux femmes , que je ne devois pas me promettre de pouvoir féparer?
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Et quand il m’auroit été plus facile de m’en procurer une , étois-je donc réfolu d’abandon- ner ma vocation , ou me flattois-je que le tems que j’emploierois à l’amour me feroit compté pour une caravanne ? La moindre de ces réflexions m’auroit fait regarder toufcàiés projets comme un excès de folie î mai^Rns l’aveuglement où j’étois , il ne me vint pas même à l’efprit qu’avec de l’argent , de la jeu- nefle, & la parole que j’avois reçue de la naaî- treffe du commandeur, j’eufTe le moindre obf- tacle à redouter.
Le vent nous fut Ci favorable pendant la nuit & le jour fuivant, que nous entrâmes dans le port de Malte vingt-quatre heures après notre aventure. Je ne manquai point de feindre de grandes douleurs , en touchant la terre; & mettant la maîtrefle du commandeur dans mon fecret , je convins avec elle qu’elle me rendroit de fréquentes vifites. S’il paroît furprenant qu’elle fut encore perfuadée que je l’aimois , il faut fe rappeler ma jeunefle , qui lui avoit fait efpérer de prendre tout l’af- cendant quelle vouloit fur moi ; ma timidité peut-être , qui m’avoit toujours fait envelopper mes expreflions, & la force de l’amour propre, qui pouvoit faire aifément illufion à une femme de trente ans , fur-tout Iorfqu’elle ne prenoit
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fa fille que pour un enfant , qu’elle ne foup- çonnoit point d’être en concurrence avec elle. Mais de quelque manière qu’on veuille l’expli- quer , elle me croyoit fi enivré de fes char- mes, que prenant pour moi une partie des fen- timens quelle me fuppofoit pour elle , mes intérêts lui parurent communs avec les liens , & qu’elle entra dans toutes les mefures que je lui propofai.
Don Perès parut feul devant le grand-maî- tre , qui applaudit beaucoup à notre premier eflài. Les excufes de mon abfence , dont j’avois prié mon ami de fe charger , m’attirèrent tant de vifites & de complimens , que ne pouvant me feindre alfez malade pour refufer de les recevoir, je craignis de ne pouvoir foutenic aflèz long - tems le perfonnage que j’avois en- trepris. Mais comme il regardoit particulière- ment Perès , que j’avois déjà tâché fort adroite- ment d’engager dans une nouvelle courfe , il me délivra bientôt de cette crainte, en me faifant connoître que j’avois efpéré inutile- ment de lui en impofer. II prit un moment où j’étois feul. Après quelques préparations, qui ne me parurent point fans embarras , il fe plaignit amèrement de me voir fi-tôt perdre la confiance & l’amitié que je lui avois jurées ; îi ne me laiflant point le tems de cher-
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cher des exeufes , il me déclara qu’il ignorolc auffi peu ma paffion , que l’infuffifance du pré- texte qui me retenoit au lit depuis notre ar- rivée. Je ne vous déguiferai point, ajouta-t-il, que vos premiers procédés m’ont affligé. Les mêmes charmes qui ont gagné votre cœur, arvoient fait une vive impreffion fur le mien. Je me ferois mieux défendu , fi j’avois pénétré tout d’un coup vos fentimens; St ce que vous avez pu trouver de fufpeét&d’obfcur dans quel- ques-uns de mes difcours, n’étoit qu’un inno- cent artifice que j’employois pour les décou- vrir. Mais depuis qu’une incommodité feinte, un défir preffant de me voir éloigné , & le1 commerce fecret que vous entretenez avec ces deux dames, m’ont appris ce que j’en dois penfer , le ciel m’eft témoin qne j’ai étouffé jufqu’au moindre fentiment d’une paflion qui m’a fait craindre la ruine dé notçe amitié ; & vous allez juger , par l’ouverture que j’ai à vous faire , quelles font enfin mes difpofi- tions.
Je ne partirai point fans vous , continua-t-il, & ce n’eft pas pour vous abandonner dès les premiers jours que je vous ai promis un éter- nel attachement. Je ne puis confentir non-plus à vous voir demeurer à Malte , fous un pré- texte
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du Commandeur dê ***. 6f texte dont on ne manquera point, tôt ou tard, de découvrir la faufleté. Nous remettrons donc inceflàmment à la voile , & nous remplirons glorieufement nos deftinées. Mais voici le pré- fervatif que je vous ai préparé contre la ja- loufîe. Vous vous fouvenez , reprit -il, du récit que je vous ai fait de mon naufrage, ôc de l’efpérance que j’avois eue de rendre fervice à quelques efclaves de ma nation. Ils furent plus heureux que moi dans leur chaloupe. Le vent les jeta dans fîle de Gorze , où leur feul malheur a été de perdre le chef de leur entreprife, c’eft- à-dire , l’efpagnol qui s’étoit ouvert à moi , & qui étoit accompagné d’une maîtrefle chérie, dont l’intérêt l’avoit fait pen-* fer à la fuite. Cette malheureufe perfonne , abandonnée par la mort de fon amant, aux défirs des trois autres fugitifs , qu’elle n’avoit connus que par le même hazard qui les avoit ralïèmblés fur leur vaiffeau , a pris le parti de fe rendre ici , dans l’efpérance d’y trouver la prote&ion qu’elle mérite par fa beauté. J’ignore de qui elle a fu mon nom i mais fe rappelant de l’avoir entendu prononcer par les compa- gnons de fa fuite , elle eft venue depuis deux jours pour implorer ma générofité , en me faifant connoître le droit qu’elle y avoit, par les promeflès que j’ai faites à fon amant. Je
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n’ai fouhaité d’ctre inftruit de fa condition , que pour régler ma conduite & mes fecours fur cette connoillance. Elle m’a raconté fans déguifement , qu’étant d’une naiflance hon- nête, le goût du plaifir lui a fait oublier fon devoir, & qu’aprcs s etre livrée à fon amant, qui lui faifoit quitter fa famille, pour fe reti- rer avec lui dans une de fes terres, ils ont été enlevés par un corfaire de Tunis la nuit même de leur départ, c’eft-à-dire , avant qu’ils euflent tiré. le moindre avantage de leur fuite pour fatisfaire leur amour. Ce récit m’a fait comprendre qu’elle a peu de reflburces à ef- pérer du côté de fa famille-, & la demande qu’elle me fait d’un fecours vague , dont il femble qu’elle m’abandonne l’explication , me perfuade que j’aurai peu de peine à l’engager dans toutes mes vues. Elle eft aimable. J’étois dans l’embarras de trouver quelque moyen pour faire renaître votre confiance, & pour vous tirer de la léthargie où je crains que l’amour ne vous retienne trop long - tems. Je me fuis . déterminé , non-feulement à m’attacher à elle , mais à m’en faire accompagner dans mes cour- fes, & je viens vous propofer de faire le même ufage de votte maîtrelfe.
Il me regarda en fouriant , après ce difcours. Ma furprife ne me permettant point de trou-
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ver fur-le-champ des expreflions pour lui ré- pondre , il reprit avec le même enjouement : Cherchez , me dit-il , agitez-vous pour trou- ver quelqu’expédient qui foit plus convenable à la fituation de votre cœur, à votre gloire, à l’intérêt de votre fortune; 5c fi vous comp- tez nos engagemens d’amitié pour quelque chofe , fongez aux "fermens par lefquels nous avons lié nos entreprifes 5c nos efpérances. Je me rends fur-le-champ à vos délirs : mais fuivez mes confcils fi vous avez quelque foin de votre honneur , & quelque opinion de mon amitié.
Ma confufion s’étant un peu diflipée , je convins , en l’embraflant , qu’un odieux foup- çon , dont je n’avois pu me défendre fur les apparences , avoit un peu altéré la douceur de notre commerce ; & prenant occafion de cet aveu pour lui découvrir toute l’ardeur de ma palfion , je paflai tout d’un coup de l’inquiétude à l’excès de la confiance. La maî • treffe du commandeur ne palïoit pas un jour fans me venir voir ; & dans les idées où elle étoit , elle fé faifoit toujours accompagner d’une autre femme , comme fi elle eût appré • hendé de m’accorder trop d’avantage fur elle, avant que toutes nos conditions fuffent ré- glées. Je racontai à Perès que dans la vifite
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qu’elle- m’avoit rendue la veille , elle m’avoic propofé de quitter Malte , où elle fentoit bien 9 que nous ne pouvions demeurer long-tems à couvert , & de nous rendre à Venife ou à Paris , qui lui paroiffoient les feuls lieux du monde où les commerces de galanterie puf- fent fubfifter long-tems fans éclat. M’ayant fait expliquer la fituation de mes affaires, elle avoit reconnu que je ne pouvois me difpenfer de prendre des engagemens dans- l’ordre de Malte ; & j’avois entrevu à fon langage que les femmes galantes font bien plus de fond fur un amant forcé au célibat , que fur ceux qui peuvent leur échapper par des difpofitions qui leur font rompre tôt ou tard un commerce d’amour , pour fonger au mariage. Elle m’avoit donc prefle de faire les vœux de la religion ; je lui avois promis de tout employer pour obtenir que mon voyage dq Venife fût compté pour ma fécondé ca- ravanne , & je comptois de me faire difpenfer facilement%de la troifième. Comment lui pro- pofer , dis-yç à Perès , un nouveau plan qui s’accordera mal avec la tendrefTe qu’elle a pour fa fille , & avec le zèle dont elle paroît remplie pour fes intérêts ? En effet, toutes les explications quelle avoit eues avec moi, me paroiffoient les foins d’une mère qui vouloir
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faire tourner la galanterie à l’établiflèment fo- lide de fa fille , & nos entretiens avoient tou- jours été fi férieux, que je n’ai jamais compris fur quels fondemens elle avoit imaginé que j’euffe de la tendrefle pour elle.
Perès , à qui ce foupçon n’étoit pas venu plus qu’à moi , me répondit qu’au point où j’en étois fans doute avec la jeune italienne , il ne prévoyoit pas que fa mère ni elle puf- fent rejeter aucune de mes propofitions ; &c quoique je l’affurafle que je n’avois encore pour garant que les promeffes de la mère , il prit fur lui de les engager toutes deux à nous fuivre. Les femmes , me dit il , ne con- noiflent ni danger, ni peine, avec le motif de l’intérêt & de l’amour. J’aurois pêut-être eu quelque difficulté à le charger de cette com- miffion , s’il ne m’eût perfuadé par d’autres difeours que le goût du plaifir ne tenoit que le fécond rang dans fon coeur après la gloire Sc l’amitié. Il revint après une heure d’abfence. Ce qu’il me rapporta fans ménagement me fit trembler , & l’air ironique dont il accompa- gna fon récit , ne fut pas capable de me re- mettre de ma frayeur. Je vous félicite , me dit-il , du progrès que vous avez fait dans un coeur fur lequel je ne vous connoiffois pas de prétentions. Vous êtes aimé avec les derniers.
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tranfports. On eft: difpofé à vous fuivre aa travers de tous les périls ; & pour s’en pro* curer la liberté , on va mettre Hclma ( c’étoit le nom de la jeune italienne ) dans un couvent, où l’on fouhaite même que l’envie lui vienne de s’engager tout -à-fait. Il m’expliqua plus férieufement l’entretien qu’il avoit eu avec la maîtrefie du commandeur. Dès les premiers mots il avoit compris i’erreur où elle étoit fur l’objet de ma pallion ; & s’obfervant affez pour découvrir fans affeéhition tout le fond de fes fentimens , il avoit reconnu avec une extrême furprife que dans toutes les communications qu’elle avoit eues avec moi , elle avoit cru travailler pour elle -même. L’ouverture par laquelle il avoit commencé , ne lui avoit pas permis de diffimuler tout à fait notre deflein, & c’étoit là -deflus qu’elle avoit formé celui de mettre fa fille dans un couvent pour fe difpofer à me fuivre. Mais Perès s’étant tenu à ce qui lui étoit d’abord échappé , l’avoit priée de fufpendre fes démarches jufqu’à d’au- tres explications. Elle fera bientôt ici pour les recevoir, ajouta-t-il, & voici ce que j’ai déjà médité pour vous fervir. Nous n’avbns point à faire à des veftales ; & les confîdérations qui m’arréteroient , s’il étoit queftion d’une femme d’honneur, ne doivent point ici nous contr?in-
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dre. Je confidère au contraire que c’eft un fervice que nous allons rendre à nos mai- trefles , que de nous engager à prendre foin de leur fort , & de les fauver peut-être de la néceflité de s’adreder plus mal. Ce que je penfe à éviter eft feulement la jaloufie d’une mère , que je crois capable de vous caufer beaucoup de chagrin par les difficultés qu’elle peut faire naître à votre amour. Sans entrer dans des explications dont le moindre mal feroit de faire traîner notre entreprife en lon- gueur , je vous confeille d’approuver tout ce* que la mère vous propofera , & de l’inviter à dîner dans quelques jours fur votre vaiffeau. Elle ne’ manquera point d’y mener fa fille. J’aurai foin que mon efpagnole foit de la fête ; & par le foin que je vais prendre d’or- donner tous les préparatifs de notre départ , nous ferons en état de mettre à la voile au moment où nous nous trouverons rafiemblés.
Un homme plus prudent ou moins paffionné auroit demandé à Perès s’il ne craignoit point qu’une hardieflè de cette nature ne paflat pour un crime aux yeux du public ; mais quoique les mefùres qu’il vouloit prendre le mifient à couvert de cette crainte, & que ce fût pour gagner du tems qu’il négligeoit de me les expliquer, je me livrai à fon confeil avec ùne
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témérité qui n’étoit point excufée par les
foins de fa prudence, puifque je les igrorois. Ma franchife va paroître jufques dans le récit de mes fautes , & j’annonce volontiers que je ne commence point par les plus graves. La Rovini, car pourquoi ferois-je difficulté de la faire connoître par fon nom ? La Rovini , dis-je , tarda peu à venir m’apporter elle même le con- fentement qu’elle donnoit à notre deflein. Elle y ajouta la réfolution où elle étoit de laifler fa fille dans un couvent. Pères , qui fe trouvoit pré- .fent à cette vifite , foulagea mon embarras en lui propofant la fête du vaifTeau. Elle l’accepta fans fe faire preffer \ & fur ce qu’il lui fit en- tendre que notre départ n’étoit pas .éloigné , elle parla volontiers d’y mener fa fille , comme dans une dernière occafion de fe réjouir , qu’elle vouloit lui procurer. Nous l’exhortâ- mes à ne pas différer les préparatifs de fon voyage. Elle nous parut aufïï ardente que nous à fouhaiter que le jour en fût avancé, Perès , qui ne ceffa point de la voir , prit foin de répandre , 8c chez elle , & parmi les per- fonnes qui la connoifloient , quelle devoit paffer en Italie dans notre vaiflèau : ce fut la meilleure précaution de fà prudence. Le jour du dîner étant arrivé , nous nous rendî- mes au port, apres avoir pris les ordres du
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grand-maître pour notre départ. La Rovini , que nous avions fait conduire avec fa fille & l’efpagnole , y étoit à nous attendre. Nous commençâmes par un grand dîner qui fut pouffe jufqu’à la nuit , & les ténèbres n’eurent pas plutôt commencé à s’épaiflîr , que Perès donna ordre fecrètement qu’on mît à la voile.
Il attendit que nous fufllons fortis du port pour adrefler aux trois dames le djfcours qu’il avoit médité. Il prit fon fujet d’aflez loin ; Sc venant à la conclufion par divers détours , il leur déclara que faifant fond fur les fentimens qu’elles avoient pour nous , & nous fentant pénétrés pour elles de la plus vive tendreffe, nous nous étions flattés de ne pas leuf déplaire en les affociant à notre fortune & à nos entre- prifes. Au moment où je parle, ajouta-t-il , Malte eff: loin de nous , & ce qui va nous occuper uniquement efl la gloire 5c l’amour. L’efpagnole marqua peu de furprife. La Rovini parut inquiète un moment , Si fa rêverie néan- moins n’aboutit qu’à témoigner quelque cha- grin de fe trouver embarquée fans fes malles. Mais Perès avoit prévenu cette plainte. Je les ai fait apporter , lui dit-il , depuis que vous êtes à bord. Ma hardieffe fut regardée , après cette explication , comme une galanterie , qui 4opna naiffance ap badinage le plus agréable,
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La Rovini fe confola d’avoir fa fille avec elle ; & croyant déformais fa partie trop bien , formée avec moi pour avoir befoin de fe con- traindre , elle me donna pendant toute la foirée mille témoignages de joie & de ten- drelîè.
Mon embarras fut d’abord extrême. Je vou- lois beaucoup de mal à Perès de n’avoir pas mieux expliqué dès le premier moment quel de- voit être notre partage. Comme je répondois mal aux avances de la Rovini , que la force d’une véritable paflion me rendoit fort retenu avec Helena, & que Perès attentif à la bienféance, ou peu greffé peut-être par fes fentimens pour l’efpagnole , ne marquoit pas pour elle un empreflement fort cxclufif; la converfation ne fcefla point d’être générale , & des fpeclateurs indilférens auroient eu peine à juger pour qui l’amour nous intérefloit tous deux. Cependant , cette comédie ne pouvoit durer long-tems.
Dès le même foir, la Rovini, qui s’attendoit à paffer la nuit avec moi , me prit à l’écart ;
& m’ayant repréfenté qu’elle avoit élevé fa fille avec beaucoup de retenue , elle me fit entendre que fon deflèin étoit non-feulement de la laiflër dans l’ignorance de notre com- merce , mais de lui dérober tout ce qui pou- Voit lui en faire naître le foupçon. C’elî
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l’unique raifon , ajouta-t-elle , qui me faifoit fouhaiter de la voir dans un couvent. Mais ne pourriez- vous pas la loger dans un cabinet qui fût à quelque diftancc de votre chambre ? L’oc- cafion étoit belle fans doute , pour lui déclarer que je ne prétendois rien d’elle qui pût blefler les yeux de fa fille. J’en aurois profité , s’il ne m’étoit venu dans l’efprit une idée qui s’accôr- doit mieux avec la tendrefle de mes fentimens. Cette féparation quelle demandoit pour He- lena , m’alfuroit la facilité de la voir feule , de lui ouvrir mon cœur fans témoins, & d’ob- tenir d’elle-même ce que je n’aurois voulu de- voir qu’à fon inclination. Tous mes dé.nrs n’avoient encore pu me faire obtenir cette faveur. Dans le tems que je croyois fa mère d’intelligence avec moi pour la livrer à mon amour , j’avois fort bien compris que , dans la vue de faire fes conditions plus avantageufes , elle pouvoit fe croire intéreffée à ne me pas laifler la liberté d’en approcher ; 5c depuis que Perès m’avoit appris de quelles idées elle fe flattoit , je n’avois eu ni le tems ni le pouvoir de ménager mes intérêts moi-même. Ainfi, loin de m’expliquer avec elle , je réfolus de faire durer beaucoup plus long-tems fon erreur, & d’en profiter fecrètement pour gagner le cœur de fa fille par mes careflès. Il m’importoit peu
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quelle opinion elle pouvoit prendre de l'affec- tation atfec laquelle je m’efforcerois d’éviter toutes fortes d’ouvertures avec elle , & fur- tout de la folitude où elle alloit fe trouver la première nuit & les fuivantes. Je regardois au contraire le tems qu’elle pafferoit à m’at- tendre , comme une augmentation de facilité pour la vilite que je méditois ; & fi l’amour .la faifoit veiller, c’étoit en quelque forte pour ma fureté.
Il ne me fut pas difficile d’arrangef les loge- mens d’une manière favorable à mon deffein. Nous conduisîmes les trois dames dans leurs cabanes. Perès % qui bruloit d’apprendre de quoi j’étois convenu avec la Rovini , me rejoi- gnit après les avoir quittées. Il approuva beaucoup mes vues; & pour les fiennes, dont j’étois auffi curieux d’être informé , il me con- feffa naturellement que n’ayant pas encore été fort preffant avec fon efpagnole, ce n’étoit pas dès le premier jour qu’il vouloit entrer dans une liaifon intime avec elle. Ainfi cette nuit que nous avions envifagée derloin comme le commencement de notre bonheur , ne dé- cida rien pour nos efpérances. Il ne me reftoit que celle de fatisfaire du moins mes plus tendres défirs. J’en attendois le moment avec des tranfports d’impatience. Les précautions.
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que j’avois à prendre ne regardoient que mon entrée dans la cabane d’Helena , que j’appré- hendois d’effrayer. Je m’en approchai fans bruit ; & connoiflant la manière d’en ouvrir la porte , je comptois m’introduire de même jufqu’à fon lit. Cependant un léger mou- vement quelle entendit lui fit demander s’il y avoit quelqu’un dans fa cabane. Il falloit répondre ou abandonner mon entreprife. Je me hazardai à dire oui. C’eft donc vous, ma- '• man, reprit-elle. Comme je ne craignois rien tant que de lui caufer aflez de frayeur pour lui faire jeter quelque cri , je pris le parti de lui répondre encore que j’étois fa maman. Je gagnai ainfi fon lit , fur le bord duquel je m’aflis auffi-tôt. Elle me demanda pourquoi j’étois fans lumière ? C’eft que j’ai plufîeurs chofes d’importance à vous communiquer , lui dis-je , en contrefaifant doucement le fon de ma voix , & je ferois fâché qu’elles fuflent en- tendues. Commencez donc par vous aflurer que vous n’avez rien à craindre , & que je ne vous demande que la permifCon de vous en- tretenir un moment. Suppofez que je fuis votre maman , ajoutai-je d’un ton encore plus doux,
& n’ayez pas plus d’inquiétude avec moi qu’a- vec elle. Mais qui êtes- vous i reprit-elle. Je fuis le chevalier de , , , . , lui répondis-je, qui
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vous aime plus que fa propre vie , & qui aime- roit mieux la perdre mille fois que de vous offenfer ou de vous déplaire. Je continuai ainli de la flatter, jufqu’à ce que je me crus sûr par fes réponfes qu’elle étoit difpofée à m’é- couter tranquillement.
Vous êtes ce que je connois de plus aima- ble, lui dis-je enfin, & j’ai pour vous des fen- timens fi tendres , que je ne puis être heureux fi vous ne m’accordez pas votre cœur. Je viens vous le demander , belle Helena, en vous don- nant le mien. Mon unique défir eft de vous faire un fort digne d’envie , par les biens de la fortune & par les complaifances de l’amour. Vous ferez la maîtoefle abfolue de tout ce qui m’appartient , comme votre mère l’étoit chez le commandeur de ... ; & lorfque vous difpofe- rez ainfi de tout ce que je pofsède, vous ver- rez que c’eft encore fur moi que vous aurez le plus de pouvoir. Je n’aurois pas fini fi-tot un difcours que je trouvois tant de plaifir à prononcer ; mais elle m’interrompit. Eh ! quoi donc , me dit-elle d’un ton de douceur & d’innocence dont je fus enchanté , n’aimez- vous pas ma mère , & n’eft-ce pas pour être aimée de vous comme du commandeur, qu’elle eft venue vivre avec vous ? Elle s’en flatte du moins, & c’eft elle-même qui me l’a dit. En
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voulant me mettre au couvent, elle m’avoit promis qu’à votre retour de la mer, elle vien- droit m’en tirer, & que nous mènerions avec vous une vie auiïi heureufe que chez le com- mandeur. Je l’interrompis à mon tour. Elle fe flatte mal-à-propos, lui dis-je , car je n’ai jamais aimé que vous, & c’eft pour vous feule que j’ai penfé à me faire accompagner de votre mère , qui n’aura qu’à vous l’obligation de tout le bonheur qu’elle fe pqomet avec moi. Mais ne me promettez-vous pas de répondre à ma tendrefle , 8c de'confentir à tout ce que je veux faire pour vous rendre heureufe ? Ici Helena , dont j’attendois impatiemment la ré- ponfe , parut balancer un moment. Vous ne me répondez rien , lui dis-je. Ah ! je vois bien que votre mère m’aime plus que vous. Son embarras -ayant encore duré quelques inftans, elle me dit enfin que , pour être fincère , elle vouloit m’avouer qu’elle s’étoit bien apper- çue , dès le jour que je les avois délivrées de l’efclavage , que j’avois pris de l’inclination pour elle , & qu’elle avoit eu cette penfée aufli long - tems que les difeours de fa mère ne l’avoient pas forcée d’en prendre une autre; qu’elle avoit eu tant de pîailir à fe figurer que je l’aimois, que fi je voulois l’en croire elle avoit beaucoup fouffert en perdant cette -
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efpérance ; enfin que s’il étoit vrai que j’eulfè pour elle les fentimens dont je l’aflTurois , fort cœur lui difoit de même qu’elle étoit capable d’en prendre de fort tendres , & que fans s’em- barraffer des biens & des avantages qûe je lui'faifois envifager en s’attachant à moi, elle feroit tout fon bonheur de m’aimer & de me plaire. Une déclaration fi tendre , prononcée avec une timidité ingénue, qui fe faifoit fentir par une efpèce de tremblement que je remar- quois dans le fon de fa voix, me fit éprouver dès ce moment plus de plaifir que je ne m’en étois jamais promis de l’amour; & je n’en puis donner une plus haute idée , puifque j’y avois déjà comme attaché toute la douceur de ma vie. Il n’y eut ni refpeft , ni défaut d’expé- rience , qui pût prendre le moindre afcendant fur mon tranfport; je me laifTai tombêr à côté d’Helena, & rencontrant fa tête & fes mains, je m’enivrai un moment de mille plaifirs inex- primables, avec la fatisfaéïion de croire que je les faifojs partager : mais lorfque ma hardiefle augmentoit, & que je ne me fentois point re- pouflé afilzbrufquement pour croire qu’elle fût condamnée , je fus faifi par des bras plus puif- fans, qui m’arrachèrent du lit avec la dernière violence, & qui me firent éprouver dans plus d’un endroit des meurtriûures capables de me
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faire jeter des cris. Le feul foin de ma de'fenfe m’auroit fait appeler quelqu’un de mes gens à mon fecours , (i dans les mouvemens que je fis pour me dégager, je n’eufle diftingué les habits d’une femme. Il ne me parut pas incertain que ce ne fût la Rovini. Mais cette penfée augmentant ma confufion , j’aidai aux efforts qu’elle faifoit pour m’entraîner vers la porte , & je me gardai bien de laifïer échapper un feul mot qui pût faire connoître à#Helena , que j’étois aux mains avec fa mère. Quelque jugement qu’elle portât du bruit qu’elle en- tendoit près d’elle , & de mon départ préci- pité , la crainte étouffa fa voix. La Rovini s’étant obftinée à garder le même filencc , cette fcène bizarre ne caufa aucun trouble dans le vaiffeau.
Cependant j^étois tenu au collet, & fuivant fans réfiftance la main qui m’entraînoit, je ne fus pas long-tems à reconnoître mon ennemie. Sa langue, que le tranfport de fa colère, ou la crainte d’être reconnue de fa fille , avoit comme forcée jufqu’alors au filence , fe délia pourm’accabler d’injures. Les noms de perfide 8c de monflre ne me furent point épargnés, 8c les coups auroient peut être recommencé, fi je ne m’étois mis, en entrant dans fa chambre, derrière une chaife que je lui oppofois pouç
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me garantir. Le parti que je n’aurois pas man- qué de prendre, auroit été de l’abandonner feule à fa fureur , fi je n’euffe appréhendé de la lui voir tourner contre fa fille. Mais cette crainte , autant que la néceffité d’en venir à des explications qui ne pouvoient plus être différées , me détermina enfin à lui demander un moment de tranquillité & d’attention, pour l’ouverture que j’avois à lui faire. Je ne mé- rite , lui#dis-je , ni les coups ni les reproches dont vous m’accablez. Je n’ai point de part à votre erreur ; & lorfque vous m’avez fuppofé pour vous d’autres fentimens que ceux de i’ef- time & de l’amitié , vous n’en avez trouvé le fondement ni dans mes difcours ni dans ma conduite. J’aime -votre fille. Cela eft-il clair ? Je n’ai aimé qu’elle depuis le premier moment que je l’ai connue, & ç’eft pour elle unique- ment que je vous ai fait des propofitions d’c- tabliffement. J’y failois entrer néanmoins le vôtre, parce que je ne pouvois diftioguer vos intérêts de ceux de votre fillë. Mais c’eft à la charmante Heleqa que j’ai confacré tous les mouvemens de mon cœur. Voyez maintenant fi vous voulez contribuer au bonheur d’une fille qui doit vous être chère , & rendre le vôtre certain par les arrangemens que j’ai pris .pour notre fatisfaélion commune.
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J’attehdois fa réponfe; mais ne faifant atten- tion qu’à fa penfée , elle me demanda fi je m’é- tois alluré de l’inclination de fa fille. J!entendis le fens de cette queftion ; & me faifant hon- neur de ma fincérité , je lui confclTai naturel- lement que je venois d’entretenir fa fille pour la première fois. A peifie avois-je achevé ces mots, que la furieufe Rovini poulfant contre moi la chaife qui nous féparoit, fortit de la chambre où j’étois avec elle , 2c gagna celle de fa fille , où elle s’enferma fans vouloir m’en- tendre. Je paflai le refte de la nuit à la porte, moins occupé de mon amour que de la crainte d’un tranfport dont je ne pouvois pénétrer les fuites. Avec quelque foin que j’euiïe baiffé la voix pour, éviter d’être entendu, un de mes gens qui fut réveillé par le bruit , & que le refpeâ empêcha de s’approcher fans être ap- pelé, prit le parti d’avertir Perès, qu’il fe paf- foit quelque choCe d’extraordinaire entre les deux dames & moi. 11 accourut , & le récit que je lui fis de mon aventure le fit éclater de rire. J’étois encore trop ému pour prendre goût à cette plaifanterie : mais fe plaignant de me voir l’humeur fi chagrine, il me conjura d’écouter une autre fcène qui n’étoit guères différente de la mienne , & .qui ne lui avoic pas permis de m’écouter férieufement , quand
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il avoit comparé mon fort avec le fien. A peine m’avoit-il quitté , que malgré le delTein où i( étoit de -Iaiffèr dormir tranquillement Ton es- pagnole * il avoit pris la réfolution d’effayec fi elle s’offenferoit de lui voir troubler fort repos. Il étoit allé à fa chambre, dont il n’a- voit pas eu de peine à s’ouvrir l’entrée ; & fe préfentant à elle avec la gaieté d’un amant qui ne prévoit pas beaucoup de réfiftance , il avoit été furpris de s’entendre reprocher un excès de liberté qui blefioit la bienféance. Il n’avoit pris d’abord ce reproche que pour une coquetterie, & devenant plus preflant à mefure que fes défirs augmentoient , il s’étoit rendu fi importun , qu’on s’étoit défendu avec une violence, dont fon vifage confervoit quelques traces. Enfin vaincu par les efforts 5c par les larmes de dona Elvire , il avoit confenti à l’écouter, ou plutôt il l’avoit fuppliée de lui apprendre la caufe de fes dégoûts ou de fa haine. Elle avoit pris le langage de la vertu, pour lui protefter qu’elle étoit auffi fenfible qu’elle le devoit aux foins généreux dont il l’avoit honorée dans fa difgrace; mais que dans le miférable état de fa fortune , n’ayant pour tout bien que fon honneur , que le ciel avoit préfervé xle la propre foibleffe & de la vio- lence des corfaires , elle éteit réfolue de le
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fconferver à quelque prix que ce fût. Je fuis bien éloigné, lui avoit répondu Perès , d’y vouloir donner la moindre atteinte; & ce que je vous propofe eft un commerce honnête & confiant, qui ne doit en rien altérer les vertueux fenti- mens de votre coeur. Mais rejetant jufqu’à l’ombre de la galanterie, elle lui avoit demandé pour unique grâce de la laifïer libre , ou de fouffrir qu’elle nous quittât au premier por£ où nous aurions la commodité de relâcher. Perès, piqué peut-être de cette rigueur, qui p’àvoit pu lui paraître qu’une affeéèation de vertu , n’avoit pas balancé à lui demander quelle différence elle trouvoit donc entre lui & fon premier amant ; & piquée à fon tour d’une queftion quelle avoit regardée comme un outrage elle lui avoit répondu qu’elle y trouvoit celle que l’amour faifoit mettre, entre un amant chéri & un vifage odieux. Elle l’avoit forcé de fortir après cette réponfe ; & toutes les inflançes par lefquelles il l’avoit follicitée de lui rouvrir fa porte , pour recevoir fes four millions & fes excufes , n’avoient abouti qu’à lui attirer de nouvelles, ÿi jures.
Perès , peu touché par l’amour , ne trouvoit qu’un fujet de raillerie dans la reflemblance de pos aventures. Je prévois notre fort, ajouta-t-il. 'Après avoir regardé nos dames comme l’agrér " ' F j
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ment de notre route , peut-être en vont-elles faire le fupplice-, & nous ferons fort heureux à la fin de trouver quelque moyen de nous en défaire honnêtement.
Tout ce qu’il y avoit de plaifant dans fou récit , ne difiipa point l’inquiétude & le cha- grin dont j’étois poffédé. Je fuis fâche, lui dis-je, de vous voir dans une difpofition qui ne me permet pas meme d’attendre de vous un bon confeil. Ce qui vous paroîtun badinage, eft la plus férieufe affaire de ma vie. J’aime plus que jamais , depuis que je fuis fur d’être aimé. Ma paffion eft devenue fi néceffaire à ma vie , que je préférer ois la mort à la néceftité de me fé- parer d’Helena. Je la verrai malgré fa mère , je ferai mon bonheur de fa tendreffe , je la rendrai heureufe elle-même par l’ardeur S c la confiance de mes fentimens. Ne feroit-il pas de bonne grâce que fa mère fût arrêtée par des excès de délicatefie , elle qui a vécu quinze ans avec un commandeur décrépit? & puis, ne fommes-nous pas ici les maîtres? Qu’a-t-elle droit de me refufer , après avoir eu deffêin de fe livrer elle même à moi ? Plaifant exemple pour fa fille ! autorité, encore plus plaifartte d’une prière qui n’oferoit avouer publiquement ce titre ! S’il falloit difeuter les droits, Heleqa appartient à l’ordre, TTeft-elIe pas fille d'un
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commandeur ? Je m’engageai ainfi dans un torrent de plaintes 5c de réflexions, dont Perès , difpofé à la raillerie par fon aventure, ne put s’empêcher de rire beaucoup. Il y mêla néan- moins quelques avis férieux fur le tort que j’avois de Iaifler prendre fur moi tant d’empire à l’amour. Mai^ je n’étois plus en état de goiiter un confeil h fage. Je condamnerois votre paf- fion , me dit-il , fi vous y cherchiez autre chofe que du plaifir & de l’a'mufement < ce font les bornes que la fagefle vous impofe. L’honneur ne doit pas moins vous y retenir. Ne doutez pasi ajouta- t-il, que les caprices de la Rovi- ni , comme Ja fierté dp mon Elvire , ne cè- dent Bientôt à l’intérêt. Qü’ont-elîes à efpérer de plus heureux que nos ofèeS ? La néceflité leur fera jeter le rriaïqüé , & 'vôtre impérieufb mère fera trop contente de deVoir fon entre- tien à rattachement que vous avez pour fa fille. ‘ J c“!J : ;! ’
Il me fut aufli impôflible de nie raflurer fur les précédions de Perès , que de me rendre â fes' exhortations. Je ri’ên rétoùrnai pas inoins à la porte d’Helena, ôù je paflai tout le refte .de la nuit dans une agitation que je ne puis repréfenter. A peifte le jour fut-il arrivé, que tremblant eftcôre pour là fureté, de ma chère maîtrefîe , je fis entrer dans fà chambre une
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femme que j’avois prife pour la fervir. Mor* trouble augmenta jufqu’au moment où je la vis reparoître. Elle me dit que la Rovini avoit paffé la nuit à côté de fa fille, & qu’ayant fait à fon réveil des plaintes fort amères de ma témérité , elle fe promettoit bien de ne plus quitter un moment Helena , la nuit & le jour. Je demandai s’il lui étoit échappé quel- que regret de fe trouver dans le vaifleau. Son reflentiment ne s’étoit point tourné de ce côté-là; & je conçus que malgré fa colère, elle ne renonçoit point aux efpérances de fortune qu’elle avoit fondées fur mes pro- meffes.
Cependant rien ne fut plus trille que notre fociété, pendant les deux jours fuivaris. Perès affe&oit pour fon efpagnole une froideur dont il efpcrolt peut-être plus d’effet que de fes tranfports ; & moi qui voyois continuellement Helena fous l’aile de fa mère, à peine ofois- je lever les yeux fur elle , dans la crainte que mes regards ne fuffent obfervés. Le troifième jour, un vent impétueux nous ayant jetés , avec quelque danger , fur les côtes de la Morée, nous réparâmes avantageufement quel- que dommage que notre vajffeau avoit fouffert, par la prife d’un brigantin türc , qui portoit les impôts du pays à Conftantinople. Après
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du Commandeur de **\ 8<ji nous être faifis du tréfor & de l’équipage , nous délibérâmes fi nous nous affervirions à l’ufage , qui eft de conduire directement ces fortes de prifes au grand-maître : mais d’autres intérêts nous faifant fouhaiter que notre courfe fût plus longue , Perès ne combattit point l’envie que je marquai de nous défaire du .brigantin dans le premier port chrétien. Nous retournâmes jufqu’à l’entrée du golfe, où nous prîmes le parti de gagner Ancône. Perès me dit en abordant : Je fuis fort curieux de favoic fi nos dames marqueront ici quelqu’envie de nous quitter. Cette penfée, qui ne m’étoit pas venue jufqu’alors , me jeta dans une fi vive inquiétude , que je fis jeter l’ancre à quelque diftance du rivage ; & demeurant à bord , je laifïai à Perès le foin de finir nos affaires. Mais ayant pris un moment dans l’intervalle pour revenir au vaiffeau, il pouffa l’orgueil de fon triomphe jufqu’à reprocher à doha Elvire de n’avoir pas encore penfé à prendre quelques rafraîchiffemens dans la ville. Elle reçut ce compliment comme Une fimple politeffe; & ne confervant plus le moindre fouvenir du deffein qu’elle avoit eu d’abandonner le vaif- feau , elle propofa à fes deux compagnes de
profiter des offres de Perès, Je tremblai en les.
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y voyant confentir, & j’en fis un reproche fe- cret à Pérès , qui rit de ma frayeur.
Nous nous rendîmes dans une hôtellerie
du port , où je n’eus pas plutôt mis le pied , que mon mauvais génie m’infpira une penfée également funefte à mon honneur & à mon repos. Sans la communiquer à Perès , je le priai d’occuper adroitement la Rovini , pour me donner le tems d’entretenir fa fille ; & le prévenant feulement fur une courte abfence que je méditois , je lui recommandai de feindre que j’étois retourné avec elle au vaiffeau. M’étant approché cPHelena , dont les yeux étoient fans cefTe tournés fur moi , je lui demandai en peu de mots, fi elle m’aimoit
affez pour quitter fa mère & me fuivre. Mon deffein étoit de l’éloigner en effet de quel- ques milles d’Ancone, & de la mettre dans un couvent , où je me propofois de la venir prendre auiïï-tÔt que nous ferions de retour à Malte. Éllë n’eut pas befoin de cette expli- cation, pour m’àfTurer qu'elle ne vouîoit vivre que pour moi. Je convins avec elle d’un ligne par lequel mon valet fui feroit entendre qu’il feroit tems de fortir. Les ordres que je donnai fecrètempnt , furent de me trouver dans là
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vifie une voiture. Elle fut prête en moins d’ùn
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^tjuart - d’heure. Heîena ne fe fit point avertir deux fois qu’il étoit tems de fe rendre à la porte. Sa mère eut d’autant moins d’inquié- tude de la voir difpatoître , qu’étant forti moi -même quelques minutes auparavant, elle 'n’eut pas le moindre foupçon de notre intel- ligence. J’attendois la charmante Heîena. L’a- mour ne me permit point de faire attention qu’une fi étrange démarche dans une fille de quatorze ans, ne füppofoit pas une éducation aufli réglée que fa mère nous avoit repréfenté la fienne. Je m’abandonnai à toute la chaleur
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de mes fentimens. Nous fortîmes de la ville, fans autre fuite que le valet qui nous avoit fervis. Nous marchâmes d’abord au hafard , pour gagner quelque avance fur ceux à qui la pehfe'e pouvoit venir de nous poûrfuivre. Mais après avoir fait environ trois milles avec beaucoup de dîfig'ehcé , je fis arrêter la chaife dans un village , ou je voulois m’informer s’il y avoit quelque couvent 1 voifin. Mes idées étoienf fort éloignées du péril qui me ÜnertaÇbit. lî fallut offrir à Hèlëna quelques Pafraîch i fie m e n S. La force de Tocçafion , ou plutôt' la foib'lefle dé' deux cœués pàflîonnés , ftdus: fit oublier le projet que je yenois de commtfnrquer à l’airtiiblfi Lïelerfa x éc que je lui *âvois "fait approuver. Nous nous trou-
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vâmes en un moment au-delà des bornes qutf nous nous étions impofées ; & loin de re- venir de cet égarement , nous ne penfâmes qu’à l’augmenter par de nouveaux excès. L’oubli de nous - memes & de tout ce qui étoit hors de nous fut poufle fi loin , que nous pafsâmes trois femaines dans le même lieu , fans faire réflexion fi le vaifleau m’attendoit , fi Perès avoit trouvé le moyen d’appaifer la Rovini , & fi l’argent même qui fe trouvoit dans ma bourfe fuflïfoit pour la dépenfe peu ménagée que nous avions faite dans l’hôtellerie. Il ne m’en reftoit pas a fiez du moins , pour exécuter le projet du cou- vent ; & lorfque je commençai à faire cette réflexion , je ne trouvai point d’autre expé- dient que de faire partir mon valet pour An- cône, avec ordre de ne fe préfenter à Perès qu’avec beaucoup de ménagemens. Il revint peu d’heures après. Le vaifleau étoit parti ; mais il m’apportoit une lettre de Perès , que ce fidelle ami avoit envoyée de fon bord dans le lieu où je.l’avois quitté. Il me marquqit qu’ayant trompé la Rovini par la feinte que je lui avois fuggérée , il l’avait fait rentrée facilement dans le vaifleau : mais la fureur qui J’avoit faifie , en découvrant que je lui en- levois fa fille a avoit été. G. difficile à modérer %
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qu’après' avoir palTé quelques jours à m’at- tendre , plus occupé du foin d’arrêter une mère furieufe que de celui de vendre le bri- gantin , il s’étoit cru obligé par la prudence de remettre à la voile. Il me donnoit rendez- vous à Naples , où il vouloit relâcher avant l’hiver ; & n’ignorant point que j’avois peu d’argent fur moi , il avoit laide chez un ban- quier mille piftoles , qui dévoient raetre comptées à la feule vue de fa lettre.
Mon imprudente palîion me fit regarder toutes ces nouvelles comme autant de faveurs de la fortune. Je me trouvois libre avec ce que j’aimois ; il ne me manquoit rien pour la (àtisfaftion de tous mes défirs. Sur-le-champ j’allai toucher mes mille piftoles , & prenant Ja route de Naples dans la même voiture que j’avois gardée jufqu’alors , je me promis de paflfer délicieufement , dans une fi belle ville , environ fix femaines qui reftoient juf- qu’au tems que Perès m’avoit fixé. Nous ne trouvâmes que de l’agrément fur la route. Helena , dont la douceur m’avoit toujours paru un peu trop femblable à la langueur , acquit tant de vivacité par l’exercice con- tinuel du plaifir , que j’avois l’efprit aulfi agréablement occupé de fon entretien , que tnon cœur l’étôit toujours de fes charmes.
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Nous arrivâmes à Naples dans un tems oà les fpeâacles & les fêtes s’y fuccédoient tous les jours, à l’occafion de la paix qui venoit d’être lignée entre l’Empire & la France. A peine fûmes-nous allurés d’un logement, que nous étant informés des occafions de nous réjouir, nous n’épargnâmes rien pour y pa* roître avec diftinâion. Helena , qui avoit du moins tiré de fon éducation le goût de la parure, fe lignala dès le premier jour par la galanterie de fon ajuftement. Sa taille & fa bonne grâce lui attirèrent tant d’admiration * malgré le déguifement du mafque , que fe trouvant environnée d’une foule de courtifan* qui fe poulfoient fans ordre dans une des plus grandes falles d’Italie , je perdis fes traces , & je fis des efforts inutiles pour les retrouver. Mes recherches fe firent d’abord fans alarmes. Je ne pouvois me figurer qu’eHe fût fortie de la falle ; & lui fuppofant les mêmes foins pour- me rejoindre , je me flattois du moins qu’à mefure que la foule viendrait à diminuer , il me feroit plus aife de la recqnnoître. Mais; ayant perdu toutes mes peines, l’amertume qui s’empara de mon çoeur fut fi vive & fî prenante , que fentant jufqu’à ma voix qui s’affbibliffoit avec mes forces, je m’alfis fur le çoin d’un banc , où toute ma fermeté natu-
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relie ne fut point capable d’arrêter mes lar- mres. Que m’auroit- il fervi de prendre des informations parmi des gens dont nous n’é- tions pas connus ? Ce n’étoit pas d’ailleurs de ceux qui refloient dans la falle , que je pouvois favoir où je devois chercher une femme qui n’y étoit plus ; & quel chemin avois-je à prendre pour la découvrir ? Mon défefpoir augmentoit à chaque moment : j’é- tois obfervé néanmoins dans la fituation où je m’étois mis. Un mafque , qui avoit remarqué jufqu’à mes larmes, s’approcha de moi , & «me demanda civilement ce qui m’affîigeoit. A peine eus -je la force de retenir mes fanglots. J’ai perdu w . . > & ne Tachant par quelle qua- lité je devois défigner Helena , j’ai perdu , lui dis je , après avoir héfité quelques mo- mens , une jeune étrangère que je donnerois ma vie pour retrouver. Ne feroit-ce pas , reprit -il , cette belle perfonne qui a fait l’ad- miration de toute l’afTemblée ? Ah ! ce ne peut être qu’elle , répondis -je avec tout l’em- prefTement de l’efpérance. Il fourit de mon ardeur •, & me faifant entendre qu’il croyoit favoir de quel côté je devois la chercher , il m’oflfrit de me fervir de guide dans une ville que je n’avois pas l’air de connoître beaucoup. J’y confentis , fans examiner fi ce n’étoit pas
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une nouvelle imprudence. Un équipage fort lefte qui attendoit à la porte, nous reçut au même moment. Nous fûmes conduits à grand train dans une maifon qui étoit à l’extrémité d’un faubourg; j’y fus introduit avec toutes fortes de politefles. La compagnie y étoit nombreufe , & l’emprettement avec lequel on s’aflembla autour de moi , me fit connoître qu’on attendoit quelque chofe d’extraordi- naire de mon arrivée. J’étois démafqué : on admira .beaucoup ma figure. Les queftions commencèrent fur mon pays , fur le fujet de mon voyage , fur le tems que je me pro- pofois de paCfêr à Naples ; & comme fi l’on eût ignoré l’embarras où mon guide m’avoit trouvé au bal , on parut apprendre avec la dernière furprife ce qu’il raconta de ma trifteflè & de mes larmes. Alors la curiofité devint encore plus preflante pour favoir ce que j’avois perdu, & quels liens j’avois avec la perfonne que je regrettois. Mes réponfes furent vagues ; & m’impatientant à la fin de ne pas trouver les éclairciflemens qu’on m’a- voit promis , je déclarai nettement à mon guide que je me croyois joué par fes pro- mettes. Il fourit de cette chaleur , 8c il m’af- fura que depuis notre arrivée il avoit déjà reçu des nouvelles qui dévoient me çonfoler.
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En effet, m’ayant pris aufli-tôt par la main, Î1 me pria de le fuivre dans une falle voifine. Tous les fpe&ateurs nous y accompagnèrent Le premier objet que j’y apperçus fut Helena, qui étoit aflîfe au milieu de quelques dames, de qui elle recevoit mille careffes. Ses yeux étoient mouillés de pleurs , & je découvris tant de marques d’inquiétude & d’abatte- ment fur fon vifage , que je ^re flattai de lui avoir coûté des regrets aufîi fincères que les miens. La préfence de vingt perfonnes , dont je ne connoiiïois encore ni la qualité ni le nom, ne m’empêcha point de courir à elle , & de l’embrafler avec des mouvemens de joie qui en causèrent beaucoup à toute î’aflemblée. On m’apprit alors que j’étois cheï la princefie de Me^a-Terra, qui avoit voulu fe faire un amufement de notre aventure. Helena s’étant égarée dans la foule des maf- ques , avoit fenti plutôt que moi la crainte de ne pas nous retrouver -, & dans le faififfè- ment qu’elle en avoit eu , elle s’étoit démaf* quée pour interroger tous ceux qui fe prc- fentoient autour d’elle. Sa figure ayant charmé ceux qui l’admiroient déjà fous fon déguife- nient , elle avoit obtenu peu de réponfe à des queflions qu’on ne comprenoit point ; & les regards qu’ou jetoit fur elle achevant de
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l'effraye», elle s’étoit aflife comme moi fur un banc , où elle s’étoit mife à verfer un ruifleau de larmes. La princefle de Mezza- Terra avoit été la plus ardente à la rafliirer; & la prefTant par diverfes interrogations , elle avoit tiré d’elle que c’étoit fon amant qu’elle avoit perdu. Mon portrait & la defeription de mon habillement avoient fait concevoir à la princefle qu’il leroit aifé de me démêler dans la foule. Elle avoit chargé de ce foin le comte de Palini; & cherchant à fe réjouir par une aventure extraordinaire , elle avoit perfuadé à la trille Helena qu’étant femme du gouverneur de la ville, elle pouvoit favoir en peu de tems ce que j’étois devenu. Elle l’avoit menée avec elle dans une maifon de plaifir qu’elle avoit au fauxbourg , où elle avoit fait préparer à fouper pour une multi- tude d’amis, qui prenoient autant de plaiflr qu’elle à notre embarras.
Nous fûmes les divinités de la fête. Je fus auflî carefle par les dames , qu’Helena de'tous les cavaliers. Le repas fut prolongé fort avant dans la nuit. On nous prefla de raconter nos aventures , & je fus obligé , pour me tirer d’embarras , d’inventer des circonftances qui étoient propres au contraire à déguifer ce que je ne voulois pas découvrir, Enfin , lorf-
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qüe le tems de fe retirer fut arrivé, nou's ne manquâmes point de gens officieux qui nous offrirent leur voiture. J’aurois fouhaité de ne me pas féparer d’Helena. Mais n’ayant rien à rifquer de la part des plus honnêtes gens de Naples , je confentis à la laiflèr partir avec un chevalier & deux dames qui avoient paru plus empreffés que les autres autour d’elle. Le carroffe où j’étois , fuivoit de près ; îc l’ordre fut donné aux deux cochers de fe rendre au lieu où nous étions logés. Cepen- dant , fans avoir rien entendu qui dût me faire craindre quelque changement , je ne trouvai point Helena en arrivant à notre hô- tellerie. Je demandai à mes guides ce que je devois penfer de ce retardement ; ils en parurent auffi furpris que moi. Nous pafsâmes plus d’une heure dans des impatiences inutiles. Enfin , leur ayant propofé de nous rendre chez le marquis de Leniati , qui s’étoit chargé avec fes deux foeurs de remettre Helena chez elle, ils m’y conduifirent , avec autant d’empreflè- ment que moi, pour pénétrer cette nouvelle aventure.
On nous ouvrit chez le marquis ; mais le portier, qui avoit apparemment fes ordres, s’informa fi j’étois du nombre de ceux qui fouhaitoient de le voir , & m’entendant ré-
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pondre que j’étois celui dont il demandoit le nom , il me dit honnêtement que le mar- quis s’étoit déjà retiré , & qu’Helena , dont l’abfence pouvoit me caufer de l’inquiétude, s’étoit déterminée à paflêr la nuit avec les deux dames. Cette réponfe ne faifant qu’aug- menter mon trouble , j’aurois infifté abfolu- ment à vouloir lui parler , *fi le comte de Palini, qui étoit dans notre carrofle, ne m’eût repréfenté qu’Helena étant entre les mains de deux des plus honnêtes femmes de Naples, je devois être fans inquiétude jufqu’au lende- main, & la croire aufli fûrement qu’entre mes bras. Je pris le parti , fur fa parole , de re- tourner chez moi ; mais je n’en palTai pas moins la nuit dans une cruelle agitation.
A peine le jour fut-il arrivé , qu’on m’an- nonça le marquis de Leniati , qui demandoit avec empreffement à me voir. Je n’eus pas le tems de fortir du lit pour le recevoir. Il m’embrafTa d’un air tendre ; & me priant de faire écarter mes gens , il me fit craindre par cette précaution quelque confidence fé- rieufe & importante.
Je ne veux point , me dit - il , que vos alarmes durent plus long - tems , Sc j’aurois regret de vous en avoir caufé, fi je n’étois fûr de les réparée en vous communiquant
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aujourd’hui ma joie. Votre propre intérêt doit vous rendre capable de quelque difcrétioh , & c’eft une loi que vous me permettrez de vous impofer. Il s’arrêta pour me donner le tems de lui promettre le fecret. Il y a quinze ans , reprit -il , que n’en ayant pas plus de trente , j’étois à voyager dans les différentes parties de l’Italie. Je connoiffois le comm|tndeur de . . . . , qui avoit fou château dans le voifinage d’Orbitello. Il y faifoit depuis peu fon féjour avec une jolie maltoife qu’il avoit engagée à le fuivre , & qui ne pouvoir avoir pour lui d’autre atta- chement que celui de l’intérêt. Je paffai quel- ques femaines avec eux , pendant lefquelles j’eus le bonheur de plaire à la maîtreffe du commandeur. Elle me reçut plufieurs fois dans fon lit , & je ne la quittai qu’après m’être raflàfié de fes faveurs. Quelques mois après* étant de retour à Naples , je reçus d’elle une lettre qui m’apprit qne je lui avois laiffé un fruit de nos amours , & que ne pouvant dé- guifer fa fituation au commandeur , elle avoit réuffi,avec plus de bonheur qu’elle ne l’avoit elpéré, à perfuader à ce bon vieillard qu’il étoit de lui. Elle me demandoit quelles étoient mes intentions fur le fort de cet enfant. Je lui écrivis que ma réponfe étoi*
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renfermée dans l’explication qu’elle me donnoit elle - même , & quelle devoit être fans inquié- tude pour ce qui naîtroit d’elle lorfque fon vieil amant s’en reconnoiffoit le père. Il ne me reftoit point d’inclination pour elle , & le fruit d’une paflion de trois femaines me tou- choit fi peu , que je ne me fentois pas la moindre difpofition à me charger de ce far- deau. Ma lettre, quiétoit d’ailleurs moins ten- dre que civile , dut la piquer ‘beaucoup , puifqu’elle m’a privé depuis ce tems-là d’en recevoir des fiennes.
Cependant ayant été hier invité à fouper chez la princeffe de Mezza-Terra, je n’ai pu voir la jeune Helena fans lui reconnoître quel- ques traits de fa mère. Ajoutez - y , fi vous voulez , le mouvement fecret de la nature , qui m’avertiffoit qu’elle eft ma fille : mais après l’avoir pris pendant quelque tems pour un effet de la même imprelîîon qui portoit tout le monde à l’admirer , je me fuis appro- ché d’elle , je l’ai examinée avec plus d’atten- tion; & les fables mêmes que vous racontiez de fa naiffance & de vos aventures , ne m’ont pas fait perdre l’opinion , qu’elle avoit des droits plus forts à ma tendreffe , que ceux du mérite & de la beauté. C’eft ce qui me fit engager mes fœurs à lui offrir de la remettre chez elle.
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Je lui nommai fans affectation fa mère & le commandeur dès qu’elle fut dans mon carroffe; & fon embarras fortifiant aufiî-tôt mes con- jectures, je pris le parti de la conduire direc- tement chez moi , où je voulois éclaircir une fî bizarre aventure. J’étois dans cette occupa- tion lorfque vous vîntes à ma porte; & m’é- tant attendu à votre vifite , j’avois chargé mes gens de !a réponfe qu’ils vous firent. Helena ne fe fit pas preffer long-tems pour m’avouer de qui elle étoit fille. Mon fecret m’échappa auflî-tôt , & dans le premier mouvement de ma joie , je la tins long - tems embraflee , en lui apprenant par mes cateflès autant que par mon récit , la certitude que j’avois dctre fon père. Elle s’en eft laifïee perfuader d’autant plus aifément, quelle fe fouvient d’avoir ap- pris de fa mère qu’elle ne doit point fa naif- fance au commandeur. Mes fœurs , à qui je n’ai pas voulu cacher les raifons qui me la faifoient conduire chez moi , ont été témoins de cette explication.
Mais en preffant Helena de nous confeffer dans quelle forte de liaifon elle eft avec vous , nous avons fu d’elle que vous vivez enfemble avec toute la liberté du mariage. Ne vous offenfez point , interrompit le marquis en me voyant rougir ; je ne penfe point à vous en
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faire un reproche. Elle nous a dit auflî que vous êtes homme de condition & chevalier de Malte, mais encore fans engagemens. Voici l’idée qui m’eft venue. Je fuis riche , & j’ai conçu qu’un gentilhomme qui fe deftine à l’ordre de Malte , doit l’être peu. Helena me devient affez chère pour lui conftituer une dot confidérable , & j’emploierai d’ailleurs tout mon crédit à la fortune de celui qui l’époufera. iV oyez , moniteur , ajouta-t-il , fi cette efpé- rance & les qualités qui vous l’ont fait aimer , fuffifent pour vous faire fouhaiter de devenir fon mari. Votre figure annonce tout ce que je délire dans un gendre; & la tendrefle dont ma fille paroît remplie pour vous , m’alTure que je ne puis faire un choix plus propre à la rendre heureufe.
Quoiqu’un fi long difeours m’eût donné le #ems de préparer ma réponfe , & que la con- clufion même eût été amenée d’afïèz loin pour ne m’avoir pas caufé trop de furprife , je nç trouvai pas tout d’un coup dans mes réfle- xions de quoi me défendre contre des offres fi prenantes. Ma feule relfource fut de le remer-r çier de fes intentions , & d’applaudir au bon- heur d’Helena , qui trouvoit fon pèrè dans un fromme fi aimable & fi généreux. Je ne fais fpiçl fens il put donner à mes expreffiops;
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mais m’ayant invité à me faire habiller , il me propofa de l’accompagner chez lui. En le fuivant je me réjouifïois bien moins de la for- tune d’Helena , que je ne gémiflois de la né- celfité où j’allois être de vivre féparé d’elle . car il ne falloit pas compter que celui qui la reconnoifloit pour fa fille , lui laiflât la liberté de fe rejoindre à moi le même jour; & toute la facilité qu’il m’offroit pour la voir ne pou- voit fatisfaire la palfion dont j’étois plus en- flammé que jamais.
Peut-être fe forma-t-elle les mêmes idées de notre fort; fa trifteffe du moins me fit juger en la revoyant qu’il lui reftoit quelque chofe à délirer dans le changement de fa condition. Mais fi j’eus la liberté de la voir , ce fut tou- jours fous les yeux des deux fœurs du marquis, qui l’aimoient déjà jufqu’à s’intérefler autant que leur frère à fon établiffement. Dès la pre- mière vifite', on parla beaucoup de mon ma- riage. Je me retranchai dans les termes que j’avois d’abord employés. Tout l’amour dont je brulois ne pouvoit me faire oublier ce que je me devois à moi-même & à l’honneur de ma maifon. Je remettois à faire l’ouverture de mes idées à ma chère Helena , dans quel- que moment où je me flattois de pouvoir me «térobet avec elle aux yeux de fes deux tantes.
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Il fut long -teins à fe préfenter , & tous mes foins ne purent le faire naître. Le marquis me preffoit pendant ce tems-là de conclure. Enfin , dans la néceflîté de m’expliquer avec lui, je lui dis naturellement qu’il s’étoit formé une faufîe idée de moi s’il me croyoit mal avec la fortune, ou s’il me prenoit pour un homme qui dût regarder comme un avantage , les con- ditions auxquelles il m’offroit fa fille. Les char- mes d’Helena étoient le feul attrait qui pût m’attacher à elle. En un mot, comme il avoit voyagé en France , & que la principale no- blelfe du royaume ne pouvoit lui être incon- nue , je lui avouai que j’étois l’aîné de la mai- fon dont je portois le nom, & que je n’avois penfé à l’ordre de Malte que par des idées particulières qui avoient été combattues de toute ma famille. Mon delfein n’étoit pas de lui faire entendre que je voululïè renoncer abfolument à fa fille > mais j’efpérois que me voyant de fi fortes raifons de balancer , il de- viendrait moins prelTant, & que l’avenir m’of- friroit quelque moyen de prendre d’autres me* fures avec Helena. Cependant M. de Leniati s’imagina au contraire que je ne m’étois relevé du côté de la nailTance & de la fortune , que pour faire valoir le défir que j’avois de me voir bientôt fon gendre, Il m’en marqua de
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la reconnoiflànce ; & fixant le jour de notre mariage , il me quitta pour en ordonner les préparatifs. Je l’aurois arrêté pour m’expliquer plus clairement , s’il ne m’étoit venu à l’efprit que dans les approches d’une cérémonie qui ne lui paroifToit plus douteufe, je ferois moins obfervé en parlât à Helena , & que fi elle étoit bien difpofée pour moi , comme j’ofois n’en pas douter, il nous feroit facile de trom- per la vigilance de fon père.
En un mot , mon efpérance étoit de l’en- gager à quitter Naples avec moi , 8c de lui faire préférer les douceurs d’un commerce libre à des chaînes dont je ne me fentois au- cune envie de me charger. J’eus enfin l’occa- fion que je cherchois de l’entretenir feule : mais quel fut mon étonnement de la trouver perfuadée que j’étois réfolu de l’époufer ; & dans quel embarras ne tombai-je point pour lui ôter cette prévention ! Je cherchai d’abord à m’aflùrer fi elle m’aimoit toujours avec la même paflion. Son cœur n’étoit point changé ; mais je voyois qu’à chaque réponfe elle pa- roifloit toujours compter fur notre mariage , 8c qu’étant comme enivrée du nom & des richefi- fes de fon père , elle oublioit la tache de fa miflfance , jufqu’à fe figurer que nos conditions étoient égales. Cependant la vivacité de fa
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tendrefle s’exprimant par mille marques de chagrin & d’impatience , je me hazardai fur ce fondement à lui faire entendre que fon père ignoroit mes affaires , lorfqu’il me fuppofoit affez libre pour difpofer de ma main fans avoir pris quelques mefures du côté de Malte & de ma famille. La crainte de ^ refroidir pour moi , ajoutai-je , m’empêche de.lui faire cette ouverture. Il eft néceffaire néanmoins que notre mariage foit différé > & ce qui me jette dans un défefpoir mortel, c’efl: que ce délai me prive de tous les plaifirs de l’amour. Si vos fentimens étoient toujours les mêmes , repris-je , en la regardant tendrement , vous fouffririez autant que moi d’une privation fi cruelle ; & je connois bien des moyens qui pourroient nous délivrer de l’efclavageoù nous fommes. Quelques careflês que je joignis à cette propofition firent tout l’effet que j’avois fouhaité fur Helena. Elle me jura que n’ayant rien de plus cher que moi , elle fe prêteroit à tout ce qui pourroit nous afliirer la facilité de nous voir. Qui vous empêche , lui dis-je , de vous dérober de la maifon du marquis? Nous nous retirerons dans quelque village voifin, jufqu’à l’arrivée de Perès , qui fe chargera vo- lontiers de mes affaires à Malte ; & j’aurai le tcms dans cet intervalle de donner de me*
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nouvelles à ma famille. Votre père , qui fait dans quels termes nous avons vécu , ne s’ofc fenfera point de nous voir accorder quelque chofe à notre tendreil'egj^ fi nous nous apper- cevons qu’il (bit capable de s’en ofFenfer, nous nous garderons bien de lui faire connoître notre familiarité.
Je trompois Helena ; & fa (implicite de- voit encore être extrême , pour fe laitier per- fuader par de fi foibles raifonnemens : mais l’amour les fortifioit en ma faveur. Elle con- fentit à prendre un moment dès le même jour, pour monter dans un carrofle que je tiendrois prêt à quelque diûance de la porte du marquis. La feule condition qu’elle m’impofa , fut de retourner à Naples auflitôt que je l’aurois conduite au village, où je voulois me retirer avec elle , & d’apprendre au marquis quelle n’en avoit pas moins de foumiflion pour tou» tes fes volontés. Je lui laiflâi la fatisfaâion de croire qu’il pourroit fe contenter de cette marque de refped , & je l’enlevai dans l’après- midi à fon père , avec autant de joie que je l’avois déjà enlevée à fa mère. Je n’étois pas beaucoup plus fur du lieu de notre retraite que je ne l’avois été en fortant d’Ancône* Cependant la vue d’un village fort. agréable , <qui n’étoit pas très - éloigné du port , me
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détermina tout d’un coup à m’y arrêter. Na- ples ne m’auroit pas retenu long-tems , fi je n’eufle été forcé d’y attendre Perès : mais dans la néceflité où j!£gois de le rejoindre, 'je regardai encore comme un avantage de m’être retiré dans une folitude , dont je ferois libre de fortir à fon arrivée , fans expofer Helena à paroître aux yeux de fa mère.
II fallut feindre de retourner à la ville , pour exécuter l’engagement où je m’étois mis de revoir fon père. Mais loin de chercher le marquis de Leniati , j’évitai au contraire tous les lieux où je pouvois craindre de le rencon- trer. Helena n’ea fut pas moins perfuadée que • je lui avois fait goûter ^notre fuite , & cette penfée la rendit tranquille. Ainfi l’amour me précipitoit de défordre en défordre , & me rendoit capable de tromper jufqu’à l’objet dont j’étois idolâtre ; car je ne pouvois me diflî- muler à moi-même que je faifois un tort cruel à la fortune d’Helena. Pouvois-je efpérer pour elle que les fentimens de fon père fe foutinf- fent dans le degré de chaleur où la nature les avoit d’abord élevés , fur-tout lorfqu’il s’ap- percevroit tôt ou tard que je n’aurois penfé qu’à tromper fa fille , & que le plus éloigné de mes défirs avoit toujours été celui de l’é- poufer ? Tous les avantages que j’étois réfolu
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de faire à Helena étoient-ils capables de com- penfer les bienfaits du marquis ? & par quelles richelTes d’ailleurs pouvois je réparer la corrup- tion de fes mœurs & la ruine de fa vertu ? Mais une paillon bien enflammée connoît-elle des règles de juftice ? Je me livrai fi aveuglé- ment à mes tranfports , que n’ayant plus de goût , point d’autre bien que la poffeflion d’He- lena , je ne cherchai pas meme à me faire la îhoindre liaifon dans le lieu de notre demeure. J’avois pris une maifon fort commode , qui s’étoit trouvée à notre arrivée. Deux laquais , avec une femme pour le fervice d’Helena , compofoient tout mon domeftique. J’avois un jardin , un bois, un ruifleau, &: tout ce qui fait le charme d’un cœur amoureux dans la foli- tude. Il me reftoit aflêz d’argent pour me pro- curer des livres. Tous les plaifirs auxquels j’étois fenfible fe trouvoient. ainfi réunis dans l’enceinte de mes murs , & je n’aurois pas changé ma fituation pour un empire où je n’aurois pas été fur de pofleder tranquillement les mêmes biens.
Cependant mon repos fut troublé par la jaloufie. Comme la chaleur ne nous permet- tait de prendre le plaifir de la promenade que le foir , j’apperçus plufieurs fois fur le Ibmmet du mur , au coin d’un angle dont
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l’enfoncement étoit allez profond , quelque chofe de mobile , qui fe déroboit par inter- valles dans l’obfcurité. En vain m’approchois- je pour le reconnoître. Je ceffbis d’apperce- voir, lorfque j'étois au point où j’aurois com- mencé à découvrir l’objet diftin élément. Mais j’étois bien moins étonné de ce phénomène que d’en voir rire Helena , qui étoit naturel- lement fort timide. Enfin la curiofité m’ayant fait defcendre feul au jardin , pour me placer1 dans quelque lieu d’où cette figure ne pût échapper à ma vue, je la vis reparoître, & je découvris clairement que c’étoit une tête 5 c’eft-à-dire, que celui qui venoit nous obfer- ver étant fufpendu derrière le mur , ne fe mon- troit qu’autant qu’il étoit néceflaire pour nous appercevoir. De quelque condition qu’il pût être , je m’imaginai qu’il n’y avoit que l’amour qui pût le rendre capable d’une curiofité fi confiante, & je ne foupçonnois point qu’elle pût avoir d’autre objet qu’Helena. Cette idée me jeta dans une fi vive défiance , que je ré- folus d’approfondir dès le lendemain l’&venture. La nuit & le jour fuivant furent pour moi un fîècle de triftelTe & d’agitation. Je m’armai vers le foir d’un pifiolet, & me plaçant au lieu que j’avois occupé la veille, à peine eus- je vu pa- roître la tête, que lui prélentant le bout de
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mon arme, je la menaçai de lâcher le coup (I elle faifoit le moindre mouvement pour fe re- tirer. Une pièce de gibier ne refte pas plus immobile fous le fulil du .chaffeur. J’étois fi proche, qu’en faifant quelques pas de plus , je reconnus la tête d’une femme. A l’étonnement que je marquai par diverfes queftions, on me répondit en tremblant que j’étois trop cruel , de menacer de la mort une femme qui ne cherchoit que le plaifir de me voir , & qui méritoit peut-être ma reconnoiffance par fes fentiraens. Il en falloit bien moins pour me faire changer de langage ; je m’efforçai de ré- parer ma brutalité par des politefles. Mais tandis que la converfation fe lioit avec plus de chaleur , j’étois écouté par Helena , qui ne m’avoit pas vu fans foupçon defeendre deux fois feul au jardin. La perfonne qui me parloit ne perdit pas un momejit pour fe retiret en l’appercevant. H ne m’étoit rien échappé qui pût être équivoque pour une amante , &. fi jfcvois quelque chofe à me reprocher , c’étoit peut-être d’avoir écouté avec trop de complaifance une déclaration de tendreffe qui avoit flatté mon amour-propre. J’ignorois d’ail- leurs de qui je l’avois reçue, & les ténèbres qui m’avoient laiffé découvrir le vifage d’une femme, ne m’avoient pas permis de juger de
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fon âge, ni de démêler fes traits. Cependant lereffentiment d’Helena fe déclara par des plain- tes fort amères, & toute la jaîoulïe qui m’avoit agité un momerft auparavant , paffa dans fon cœur.
Les excufes par lefquelles je m’efforçai de l’appaifer furent fincères. Je lui appris na- turellement quelles avoient été mes vues ; & me fouvenant de l’avoir vue rire plulieurs fois de ce qui m’avoit alarmé, je lui demandai à elle-même comment je devois expliquer l’air d’intelligence qu’elle avoit eue les jours pré- cédens avec la tête qui paroifioit fur le mur. Ce ne fut qu’après bien des inftances, qu’elle me confeffa le véritable fujet de fon chagrin. La femme qui la fervoit étoit d’une humeur fort enjouée •, & nous voyant defcendre tous les foirs au jardin, elle l’avoit avertie que fon deffein étoit de m’effrayer par les apparitions que j’avois vues plufieurs fois fucceflïvement. Helena y avoit confenti pour s’en faire un amufement , & n’ayant pris les moi^remens de ma jaloufie que pour des marques de frayeur, elle avoit pris plailîr à voir rençuveler la même fcène. Le projet de la femme de chambre avoit mêmeété plus étendu. Elleavoit priéfumaîtreflè de s’éloigner de moi lorfque je m’approcherois du mur, pour lui luiffer le tems de m’effrayer
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du Commandeur de * * \ nf encore plus par quelqu’autre artifice. Quoique Helena lui en eût fait la promefle , elle s’étoit fi bien perfuadée que c’étoit la crainte qui m’agitoit , qu’appréhendant de poufler trop loin le badinage , elle n’avoit pu fe réfoudre à me quitter. Cependant , m’ayant vu prendre feul le chemin du jardin , elle m’avoit fuivi dès la première fois. Le filencc que j’avois gardé à mon retour l’avoit rendue affez inquiète , pqur m’obferver le lendemain de beaucoup plus près. Enfin, ce qui l’avoit jetée elle-même dans la dernière alarme , au lieu de reconnoître fa fervante, quelle croyoit fur le mur à s’entre- tenir avec moi , fes yeux plus perçans que les mien£ lui avoient fait découvrir un vifage inconnu; & quelques expreffions tendres qu’elle Vvoit entendues, lui avoient fait croire auffi tôt quelle étoit tout à la fois ma dupe & celle de fa fervante.
Cette aventure me parut fort obfcure à moi- même. Je raffurai Helena en lui promettant que je n’en avois aucune cornoiflance , Üc que j’étois aufli furpris quelle , de tout ce que je venois d’entendre. L’angle du jardin répondoit à la campagne , & c’étoit le feul endroit qui ne fût point environné par d’autres jardins. Il n’y avoit point d’apparence de pouvoir dé- couvrir la perfonne qui m’avoit parlé , en nous
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hâtant de la faire pourfuivre. Mais il étoit fi clair que la femme étoit mêlée dans cette in- trigue , que nous la fîmes appeler auffi-tôt. Tant qu’elle n’eut point d’autre crainte que celle d’étre congédiée , elle fe réduifit à m’ex- pliquer le projet qu’elle avoit confié à fa maî- trefle , en me confeflant qu’elle avoit paru plufieurs fois fur le mur; & elle me jura que ne s’v étant point préfentée depuis deux jours, elle ignoroit par qui fa place avoit été occu- pée : mais je trouvai fi peu de vraifemblance dans ce récit , que l’ayant effrayée par des menaces plus terribles, je la forçai de m’avouer qu’elle n’étoit chez moi que pour fcrvir une dame, qui l’avoit engagée par de gtandes ef- pérances à fe charger de ce rôle. J’aurois mau- vaife grâce d’entrer dans un détail trop flatteur pour moi ; mais quoique je ne me fufïe laiflé voir dans le village que le jour de mon ar- rivée, j’avois plu à la veuve d’un auditeur du confeil , qui s’y étoit retirée avec de gros biens. Elle avoit jugé quç ma retraite étoit une partie d’amour; & fa paflîon n’en étoit devenue que plus vive pour un homme de mon âge, qu’elle voyoit capable d’un il tendre attachement. Lorfquc j’avois fait chercher une femme pour le fervice d’Helena , elle m’en avoit fait préfenter une qui lui étoit dévouée. Les lumières quelle
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s’étoit procurées fans ceflè fur la conduite in- térieure de ma maifon , fur mon alTiduité auprès de ma maîtrefle , fur mes manières tendres & galantes, enfin furie dévouement abfolu que je marquois pour l'objet de mon amour , avoient achevé de lui troubler l’imagination. Les propofitions qu’on m’avoit fait faire plus d’une fois de me lier avec quelques honnêtes gens du village étoient venues de fa part. Elle avoit été défefpérée de mes refus ; & perdant l’efpérance de s’ouvrir l’entrée de ma maifon , qui étoit défendue comme celle d’un monaftère , elle avoit pris le parti de fe ménager l’occafion de me voir, &, s’il étoit polïible , de me parler, pendant le tems que j’employois tous les jours à prendre l’air au jardin. L’exécution de ce projet avoit été concertée avec la femme de chambre , qui s’y étoit prife affez adroitement pour tromper fa maîtrefle.
Helena étoit préfente à ce récit. Dans le premier mouvement de fon indignation , elle congédia fa fuivante , & comme fi elle eût appréhendé que les explications que cette fille pouvoit ajouter ne fiflent trop d’impreffion fur moi , non - feulement elle lui défendit de prononcer un mot de plus , mais elle me força de me taire moi - même chaque fois
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qu’elle me vit prêt à lui répondre. J’eus cette complaifance -pour elle , quoiqu’il me parût important de connoîtrc mieux le caradcre de la dame qui s’était prévenue fi fortement en ma faveur. Cet incident empoifonna de mille açnertumes la douceur de notre commerce. Helcna , trop facile à fe laifler troubler par la jaloufie , ne me vit plus faire un pas hors de fa vue, fans s’abandonner aux plus noires défiances. Si elle fe rcveilloit pendant la nuit, fon premier foin étoit de s’affurer que j’étois auprès d’elle. Un moment de diflradion , un regard trop froid, ou trop lent, étoient des crimes qu’il falloit expier par mille foumiflions. Cependant des caprices fî palfionnés ne fer- vant qu’à me la rendre plus chère, je redou- blai les témoignages de ma tendreffe , pour la guérir d’une prévention aufïi funefle pour fon repos que pour le mien. A quoi l’amour ne me fit- il pas confentir ? Je portai la com- plaifance jufqu’à me laifïer revêtir d’un habit de femme , qu’elle me fit porter habituelle^ ment , dans la penfée que ne pouvant être diftingué d’elle au jardin , il feroit inutile à fa rivale de chercher l’occafion de me voir. Tout le relie de ma conduite & de mes oc- cupations répondit bientôt à cette folle idée. On n’auroit pas mis de différence entre une
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fçmme & moi, non-feulement pour h parure, mais pour l’air d’affeéfation & de mollede.
Je ne pouvois oublier que le tcms fixé par Perès étoit fort proche ; & loin de le hâter par mes défirs , je commençois à le. craindre. Il ne pouvoit manquer d’interrom- pre une vie dont les charmes me fembloient augmenter continuellement. Qu’avois-je à délirer dans le refte du monde , lorfque je trouvois dans l’étendue de ma maifon ce qui fuffifoit pour me rendre heureux ? Je m’étois fait une efpèce de philofophie, qui me faifoit porter l'indifférence pour la fortune & pour la gloire jufqu’au mépris ; & fi je n’euflè conçu qu’il me falloit des rellburces pour les né- ceffités d’une longue vie, j’aurois été capable de perdre de vue mon ami , mon vaifleau , Malte , la France , & de m'enfevelir jufqu’à la mort dans le village où j’étois. Ce fut dans ces idées que je délibérai fi , fans voir Perès , je ne pouvois pas lui faire demander à fon arrivée une fomme affez forte pour me foutenir pendant plufieurs années dans ma folitude. Il avoit mon argent, & rien ne me paroifloit d’ailleurs fi aifé que de lui faire remettre une procuration pour recevoir de mon banquier la penfioq* que je m’étois ré- servée fur mon bien. Il n’étoit pas plus diffi-
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cile de me la faire toucher de Malte à Naples. Pour l’engager conftamment dans mes inté- rêts , je penfois à lui faire préfent' de mon vaiffeau , & je ne pouvois croire qu’il s’obfti- <nât à me chercher & à me voir, lorfque je lui ferois déclarer que des râifons importantes a mon bonheur me faifoient renoncer à tou- tes mes vues d’établiffement. Je fus fi fatis- fait de ce projet, que m’ouvrant d’abord à mon valet de chambre dont je- connoiffois la fidé- lité , je le chargeai de fe rendre au port de Naples , & d’y attendre le débarquement de Perès, avec une lettre où je lui marquois mes intentions.
Mais des le même jour ce garçon étant revenu avec beaucoup de diligence , m’apprit que Perès étoit à Naples depuis vingt-quatre heures , & qu’étant furpris de n’avoir trouvé perfonne au port pour le recevoir , il s’a- gitoit beaucoup dans la ville pour découvrir mes traces. Deux raifons faifoient revenir mon valet fur les fiennes : l’une pour me mettre en garde contre la furprife d’une vi- fite imprévue , s’il arrivoit que Perès vînt à connoître effeéfivement ma demeure ; l’autre pour recevoir de nouveaux ordres fur la ma- nière dont il devoit fe défendre , s’il fou- haitoit abfolument de me voix. Je fus fi frappé
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de cette nouvelle , que m’imaginant déjà l’en- tendre à ma porte , je penfai à reprendre auiïï-tôt les habits de mon fexc , pour ne pas m’exposer à la confufion d’être furpris dans la parure où j’étois. Mais Helcna vint à bout de me rafïùrer, en me faifant faire attention qu’il ne découvriroit pas ce qui avoit été jufqu’alors impénétrable à fon père. J’avois fu en effet que le marquis de Leniatt s’étoit donné beaucoup de mouvement pour nous trouver •, & quoique j’eufïè fait croire à Helena , dans les premiers jours , que je lui avois fait goûter moi - même Jes exeufes de notre fuite , elle avoit appris depuis par mon propre aveu, que je ne m’étois pas préfenté à lui depuis notre départ.
Je changeai néanmoins quelque chofe aux premiers ordres que j’avois donnes à mon valet ; & craignant qu’il ne me devînt trop difficile de me dérober à l’emprefTement de Perès , j’écrivis une autre lettre , par laquelle je priois ce cher ami de fufpendre fes re- cherches , & de m’attendre le lendemain dans un lieu que je lui marquois. Avec les raifons que j’avois de vouloir éviter fa vihte , j’ap- préhendois qu’à force de mouvement & de queftions , il ne rencontrât Leniati , qui ne manqueroit pas de faifir cette occafion pour
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retrouver fa fille. A peine mon valet fut.- il parti , que toutes mes craintes fe trouvèrent Vérifiées. Perès s’étoit lié avec le marquis , à l’occafion d’une lettre de la Rovini qu’il s’é- toit chargé de lui remettre. Il avoit laifle cette femme à Malte , où il étoit retourné exprès pour fe défaire d’elle , dans la feule vue de m’épargner une fcène fâcheufe s’il me retrouvoit avec fa fille. N’ayant pu re- fufer fa commiiïion, il s’étoit chargé de voir Leniati de fa part > & les explications qu’il avoit eues avec lui , les avoient déterminés à me chercher enfemble. Peut être fe feroient- ils donné des peines inutiles , fi en prenant des informations dans le village , ils n’étoient tombés fur la fervante que nous avions ren- voyée. Elle nous avoit fait reconnoitre faci- lement au portrait qu’elle leur avoit fait de nous.
J’allois defcendre au jardin avec Helena , lorfque j’entendis frapper brufquement à ma porte ; il me prit un tremblement que je ne pus vaincre. C’eft Perès, dis -je à Helena, ouvrirons - nous ? Tandis que nous tenions .confeil , il continuoit de frapper ; & mon fécond valet , à qui j’avois recommandé mille fois de ne jamais ouvrir fans mon ordre , fut
vivement entraîné par le bruit 3 qu’il étoit
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à la porte avant que j’euffe entendu le mou- vement qu’il faifoit pour s’y rendre. Cepen- dant je crus diftinguer le bruit de Tes clefs; & dans le tranfport de ma crainte, je courus avec la dernière vîteffe pour l’empêcher d’ou- vrir. Mais il ouvroit à l’inftant que je le joi- gnis, de forte que n’ayant pu retenir la porte qui fe pouffoit déjà fur moi , je demeurai ex- pofé à la vue , non feulement, de Perès , mais encore de Leniati , que je n’avois pas foup- Çonné detre avec lui. La honte de l’ctat où j’étois m’auroit fait précipiter dans un abîme , s’il s’en étoit ouvert un à mes pieds ; je dé- tournai la tête en rougiffant. Perès fut heu- reufement le feul qui me reconnût ; & par une attention digne de fa prudence 8: de fen amitié, il comprit , aux marques de mon trou? ble , qu’il me choqueroit mortellement s’il m’embraffoit avec les railleries que je méri- tois. II feignit de ne pas me remettre ; & s’adreffant au valet , qui étoit déjà fort in- terdit de l’effort que j’avois fait pour l’arrêter , il lui demanda , en me nommant , de quel côté il falloit prendre pour me voir. Ce fut une nouvelle fcèr.e , par l’embarras de ce gar- çon , qui n’ofoit ouvrir la bouche pour me faire connoître. Le feul moyen que je crus capable de me fauver de cette çonfufîonrfut
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de baifler la tête à l’oreille de Perès : Entrez , lui dis-je, & fouvenez-vous de ce que vous devez à mon honneur. Il m’entendit. Nous le trouverons , dit - il auffi - tôt au marquis ; & le prelfant d’avancer , il le fit pénétrer juf- ques dans une falle qu’il trouva ouverte de- vant lui. Helena , qui m’avoit fuivi des yeux , s’étoit retirée dans un cabinet après les avoir reconnus. Ne doutant point qu’elle n’eût pris cette précaution , je la fis avertir de venir me joindre •, elle fut à*moi dans l’inflant. Elle étoit tremblante; je n’étois pas moins faifi qu’elle, & peut-être n’y eut-il jamais d’exem- ple d’un pareil embarras.
Voyez, lui dis -je , prefque fans haleine a quoi vous m’expofez par vos caprices. Com- ment foutenir la vue de deux hommes d’hon- neur , dans l’état où je fuis? & j’arrachois à chaque mot de ce difcours les dentelles & les rubans dont j’étois paré. En un moment je fus déchargé d’une parure qui avoit occupé pendant deux heures les mains & l’étude d’Helena ; je pris les habits de mon fexe. Il n’eft pas queftion de nous cacher , lui dis-je ; & ce qui nous refte à faire de ptus prompt , eft de paroître enlémble aux yeux de votre père & de mon ami. C’étoit le défefpoir qui me*faifoit prendre malgré moi cette réfolu^
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tion car dans la rapidité de mille réflexions qui s’étoient préfentées à mon efprit , j’aurois fouhaité d’avoir une voiture prête pour nous échapper , & je n’aurois rien regretté de ce qu’il auroit fallu laifler derrière nous , (î j’a- vois eu l’cfpérance d’éviter Leniati par la fuite. Mais cette reflource étant impoflible , je pris Helena par la main ; & je m’efforçai, en la menant vers la falle , de compofer mon vifage &: ma voix. Je l’exhortai elle- même à la fermeté , flans une occafion où notre bonheur dépendoit de notre conduite. Pcrès ne m’eut pas plutôt apperçu cfue, s’élan- çant vers moi, il m’embralfa mille fois avec la plus vive tendreffe. Je ne pus me défendre de quelque confufon en recevant fes carefles: mais faifant un effort pour me remettre, je me tournai vers Leniati , qui fembloit incer- tain du ton qu’il devoit prendre avec moi. Monfieur , lui dis- je, fi vous connoiffez le pouvoir de l’amour , notre fuite n’a pas dû vous furprendre. Vos propofitions de mariage m’avoient flatté ; mais des obftacles que je n’ai pu vous découvrir ne m’ayant laifle voir ce bonheur que dans l’éloignement , je n’ai pas eu la force de réfifter aux mouvemens d’une tendreflè qui ne m’abandonnera qu’avec la vie. Les défirs de ma chère Helena font les
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mêmes -, nous fommes faits pour nous aimer. Laiflez-nous attendre , dans la tranquillité où nous fommes , des momens dont le terme à la vérité me paroît encore obfcur , mais qui fe- ront bien fupplée's par la confiance, la fidélité, 8c la tendrefTe inaltérable de mes fentimens. Don Pérès peut vous avoir dit , ajoutai-je , que votre fortune n’eft pas néceffaire pour rendre la nôtre douce & heureufe ; je ne vous demande pour Helena que l’afFecHon paternelle , & pour moi l’amitié que je veux mériter par la mienne.
Il me répondit , fans aucun mouvement qui fentît la colère ou la plainte , qu’il connoiflbit les emportemens de la jcuncfle, Scqu’aprèsles avantages qu’Helena m’avoit accordés fur elle, je n’étois pas coupable de les faire durer. Mais je n’ajoùte qu’un mot , me dit-il , fur lequel vous devez régler vos réfolutions ; c’eft que toutes les faveurs que je deftinois à Helena fuppofent qu’elle s’en rendra digne par fa con- duite , 8c que fi elle réfifte au deffein que j’ai de la marier, je renonce à la qualité de père, que mon inclination m’avoit fait prendre avec I’applaudifTement de ma famille. Cette décla- ration étoit précife , & le ton dont elle avoit été prononcée faifoit fur moi plus d’impreflion que les reproches 6c la violence. Il me vint
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dans un inftant mille idées qui affaiblirent les plus puiflimtes raifons que j’avois eues de re- gretter le mariage. Hclena n’étoit-elle pas for.tie fage des mains de fa mère, & pouvois- je regarder comme une tache , des foiblefles qu’elle n’avoit eues que pour moi ? qu’importoit celle de fa nailTance lorfque je pouvois me fixer à Naples avec elle , & cacher à ma fa- mille le lieu de ma demeure aufii facilement que mon mariage ? J’avois fouhaité d’entrer dans l’ordre de Malte pour fuivre le penchant qui m’y appeloit : la même raifon ne juftifioit- elle pas le changement de mes vues ? & dans le choix d’un genre de vie , n’étoit-ce pas l’in- clination la plus forte qui devoit toujours l’em- porter ? Tous les mouvemens de mon cœur me faifoient fentir qu’il étoit fait pour l’amour; & dans quel autre état pouvois-je les fatis =■ faire que dans un mariage heureux & trart- * quille ?
Ceux qui ont éprouvé l’empire d’une pafiion violente , favent avec quelle impétuolité le cœur fe détermine fur les moindres apparences de juftice & de raifon qui femblent favorifer fon penchant. Je crus métré fondé fur les raifonnemens les plus clairs & les plus folides. Un moment , dis-je , à M. de Leniati ; & lui faifant entendre que je n’avois befoin que de
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quelques explications avec Perès pour me déterminer , je pris mon ami par la m ain & je defcendis au jardin avec lui. Rien ne devoir m’infpirer la moindre défiance de Leniati. Il ne lui étoit rien échappé de dur pour Helena ni pour moi; & lui en ayant dit allez pour lui perfuader que j’efpérois vaincre tous les obfta- cles , s’il avoit quelques obfervations à faire faire à fa fille, je ne me figurai point qu’elles puflfent ctre contraires à fes| propres efpérances. Cependant à peine me vit-il éloigné, que pen- fant à me l’enlever , il lui remit adroitement devant les yeux tout ce qui pouvoit diminuer la répugnance qu’il craignoit de lui trouver à le fuivre. Il lui apprit que Perès n’avoit pas balancé à lui déclarer que je n’étois pas fait pour elle , Sc qu’une inclination qui pouvoit mctre pardonnée à titre de galanterie , de- venoit une tache pour mon honneur , lorf- qu’on penfoit à lui faire prendre une forme * plus férieufe ; & comme il fe figuroit bien qu’Helena, pénétrée des témoignages de ma tendreflb, ne fepevfuaderoit pas facilement que je pufle excepter quelque chofe de l’attache- ment que je lui avois mille fois juré , il lui repréfenta que ce qu’il y avoit du moins à conclure de la déclaration de Perès , étoit que mes obftacles feroient difficiles à vaincre. Elle
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en avoit dû juger elle-même par la froideur avec laquelle j’avois répondu aux premières propofitions du mariage , & par le parti que j’avois pris de la ramener à un commerce plus libre. Si elle entendoit donc fes propres intérêts, ou plutôt fi elle m’aimoit aflcz pour fouhaiter de me voir conftamment à elle, elle devoit profiter de l’ardeur préfente de ma pafi- fion pour me faire des loix auxquelles je ferois forcé de céder ; elle devoit le fuivre à Naples. Son abfence lèveroit bientôt mes incertitudes. Elle me verroit revenir à fes pieds , pour lui de- mander comme une faveur ce qu’il fembloitque j’eufle regardé jufqu’alors comme une humilia- tion. Helena fut trompée par un raifonne- ment fi plaufiblë. Elle confentit à partir fur-le- champ avec fon père; & s’il lui échappa quel- ques larmes en montant dans fon carrolfe , elle fe fit ellc-mcme un reproche de fa foiblelTe. Leniati , qui avoit amené don Perès , n’eut point la grolfièreté de l’abandonner fans quel- que marque de politefTe. Il donna ordre à mon laquais' de lui faire des excufes de fon départ lorfque nous ferions revenus du jardin , & de lui dire qu’aufli-tôt qu’il feroit rentré à Naples , il fe hâteroit de lui renvoyer fa voiture. •
Pendant ce tems-là j’étois dans un entre-
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tien fort animé avec Perès , fur les fuites d’une patïion qu’il n’avoit prife dans fon origine que pour un amufement excufable à mon âge. Il avoir pénétré le fens des dernières expref- fions que j’avois adreflees au marquis; & n’o- fant les croire fincères, il n’avoit rien eu de fi prelTant que de m’en demander l’explication. J’avois pris ma réponfe de fort loin ; & la con- clufion avoit été , que ne pouvant fupporter la vie fans Hclena , j’étois réfolu de m’affuret fa pofleffion par le facrifice de toutes mes efpé- rances. Il avoit voulu m’interrompre vingt fois, & j’avois lu ma condamnation dans fes yeux : mais efpérant de me le concilier par des marques de générofité & d’attachement, je l’avois prié de m’écouter jufqu’à la fin. Mon vaifleau , lui dis-je , me devenant inutile par le nouveau fyltême que je vais embralTer , je ne prétends point que vous attachiez un grand prix au delfein que j’ai de vous l’abandonner ; & comme les droits de l’amitié font aulfi faints pour moi que ceux de l’amour , je veux vous laifler la difpofition de mon revenu , qup vous recevrez à Malte de mon banquier , & dont vous me ferez toucher ce qui ne fera point néceffaire à vos propres ufages ; car je pré- vois^ qu’en époufant Helena , les avantages quelle recevra de fon père fuffiront pour la vi«
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eu Commandeur dé ***. i^r (impie que je me propofe de mener avec elle.
Perès s’étoit fait une violence extrême pour m’écouter fi long-tems. Enfin, croifant les bras avec un air d’étonnement & de compallion , il me demanda s’il devoit s’en rapporter férieu- fement à ce qu’il entendoit, & fi j’étois capa- ble de m’oublier jufqu’à ce pçint. Non , reprit- il , ce n’eft pas mon ami qui perdra tout prin- cipe d’honneur , jufqu’à fe précipiter dans la plus honteufe infamie. J’expoferois ma vie pour l’arrêter fur le bord de l’abîme. Je la dois à fa généreufe amitié ; je fuis prêt à lafacrifiet pour lui fauver l’honneur.
Un reproche fi vif m’ayant fort interdit, Perès eut le tems de me remettre devant les yeux tout ce qu’il crut propre à faire impref- ’ fion fur moi; & ne fe pardonnant point, me dit-il, la complaifance qui l’avoit porté , con- tre fes principes , à favorifer mon amour par fes confeils & par fon exemple , il s’accufoit lui -même d’être la première caufe de ma perte. Mais comment fe feroit-il défié, ajouta-t-il, d’un caraétère aufli noble que le mien ? Com- ment m’auroit-i! cru capable de compter pouc rien l’eftime des honnêtes gens ? Savez-vous , reprit-il, que laRovini, en touchant le rivage , a fait retentir Malte de fes cris , &. qu elle vous a fait pafler hautement pour le raviiTeu*
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de fa fille ? De quelle adreffe n’ai- je pas eu befoin pour l’engager $u filence ? de quels efforts pour réparer le tort qu’elle vous a fait à la cour du grand-maître ? J’ai fait concevoir à cette femme emportée , que le fort de fa fille feroit plus heureux que le fien , & qu’a-, vec des avantage/ certains pour Helena , elle étoit affurée elle-même d’une reffource infail- lible, dans la générofité d’un homme tel que vous. Je lui ai fait valoir le fcrvice que j’allois lui rendre à Naples , en réveillant pour elle la tendreffe de Leniati ; & pour dernier motif , fur un efprit fi difficile à gouverner , je lui ai fait entendre que la trouvant aimable , je .m’offrois moi -même à remplacer & vous & Leniati , fi vous lui refufiez , l’un & l’autre ÿ les bienfaits qu’elle a droit d’attendre de vous. Le grand-maître & toute fa cour font per- fuadés, par mon témoignage , que c’efl: une affaire d’honneur qui vous retient en Italie. Je leur ai promis que votre retour ne feroit pas différé plus long-tems que le mien. Je fuis donc votre caution du côté de l’amour & de l’honneur. Voyez fi vous êtes réfolu de me perdre avec vous , & fi c’eft pour me désho- norer que vous m’avez fauve la vie.
Ce dilcours , dont je ne rapporte que la fubfiance , eut beaucoup plus de force pour
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m’humilier que pour me convaincre. Je n’avois point d’objeétions à faire à Pérès; mais l’amouc n’en étoit pas moins puilïànt dans mon cœur, & je regrettois en foupirant de n’avoir pas pour juge un homme qui en connût mieux l’empire. Ma droiture naturelle m’obligea néan- moins de confetfer, que fuivant les idées corn- munes , je me rendois méprifable aux yeux de ceux qui ne connoifibient pas mieux que lui cette impérieufe paillon ; & fi j’entrepris de me défendre , ce ne fut que par les lieux communs de la philofophie voluptueufe dont j’avois pris les principes dans ma folitude. Enfin , ne m’appercevant que trop de la foi- blefle de mes raifonnemens , je me livrai en quelque forte à la diferétion de Perès , en le conjurant de trouver donc quelque voie pour me conferver la tendreffe d’Helena fans l’épou- fer. Il fe rendit à cette prière ; & revenant au projet de me la laifler pour maîtrefle , *il me confeilla de la difpofer à nous fuivre. C’étoit plus que je n’avois ofé me promettre après les repréfentations févères dont il venoit de me remplir l’imagination. Je l’embraflai ; Sc croyant prévoir tout ce que j’avois à craindre de Leniati , je le fis confentir à me prêter fon fecours pour un troifième enlèvement.
Les mefures que nous prîmes enfemble ,
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fuppofoient qu’Helena & Ton père fulTent en- core près de nous. Perès devoit feindre comme moi , que je n’avois plus d'éloignement pour le mariage , & propofer au marquis, dans cette fuppofition , de retourner à Naples , pour y faire les préparatifs de mes noces. Il auroit donné ordre au vailfeau de mettre dès le même jour à la voile i je me ferois rendu pendant la nuit à Pouzzoles avec Helena , & je me ferois embarqué fur le champ. Pour lui , que rien ne prefloit de retourner à Malte , il auroit attendu l’occafion d’un autre vaiffeaupour nous fuivre -, & paroifTant furpris de notre évafion , il auroit confolé le marquis d’une perte à la- quelle il ne s’imaginoit pas qu'il pût être mor- tellement fenfible. Ce furent mes inftances qui le firent entrer dans un projet qu’il condamnoit en s’engageant à l’exécuter. Il me fit beau- coup valoir la violence qu’il faifoit à fes prin- cipes j mais ce fage ami conçut qu’il ne lui ref- toit que cette voie pour me fauver d’un mal beaucoup plus redoutable.
Notre furprife parut égale , en apprenant gu’Helena étoit partie avec fon père. Mon ami ne revenoit pas plus que moi de cette trahi- fon: mais un fentiment qu’il ne partagea point avec moi , fut celui de ma douleur. Au con- traire , rappelant toutes fes forces pour com-
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battre la mienne , il me préfenta cet incident comme une faveur fi déclarée du ciel , qui vou- loit me délivrer malgré moi d’une pafiion éga- lement funefte à mon honneur & à mon repos , que je le foupçonnai pendant quelques roo- mens d’avoir été d’intelligence avec Leniati pour me trahir. Cependant , fans fe choquer de mes foupçons , il examina de fang froid ce que nous devions penfer d’une démarche fi brtifque; & me confe fiant qu’il ne la trouvoit pas favorable à mes efpérances , il jugea feu- lement qu’il en pouvoit tirer parti pour m’ar- racher à Naples , & me faire prendre le che- min de la mer avec lui. Il s’y prit avec une adrefle dont je fus la dupe. Je n’ofe vous con- feiller , me dit-il , de voir Helena ni fon pcre , avant que d’avoir pénétré leurs intentions.
En vain l’interrompis-je , pour 1 afliirer que je devois faire fond fur celles d’Helena. Ha ! reprit- il , en feignant prefqu’autant de chagrin que moi , je fuis fâché que vous ignoriez en- core combien il y a de légèreté dans le ca- ractère des femmes. Mais fi vous avez meil- leure opinion de mon amitié, laiflez moi re- tourner à Naples , & fiez-vous à moi des inté- rêts de votre .amour. Pour peu qu’Helena ait de penchant à vous fuivre , je vous garantis que je trouverai le moyen de faciliter fon éva-
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lion ; & pour n’ètre arrêté par aucun obfta-
cle, ajouta- t- il, je vais envoyer ordre au
vaifleau d’aller nous attendre à Pouzzoles ,
où nous n’avons befoin que de quelques.
heures pour nous rendre avec votre maî-
trefle.
Ce confeil me parut fi fincère & fi jufte » que je m’en remis entièrement^ au zèle & à la conduite de mon ami. J’attendis Ton re- tour avec des tranfports d’impatience. Il*ne revint que le jour fuivant ; & d’aufli loin qu’il m’apperçut , les lignes qu’il me fit de la tête & des yeux , m’annoncèrent de triftes explications. Je vous plains , me dit -il en m’embraflant ; mais je n’ai prévu que trop jufte les fuites de la trahifon du marquis. Il a fait prendre à Helena d’autres fentimens , & c’eft de la part de votre maîtrefie même que je vous déclare quelle eft réfolue d’obéir à fon père. Partons , reprit - il , en m’em- braflant encore ; éloignons - nous & d’un homme dont le reflentiment deviendroit dan- gereux s’il fe formoit d’autres craintes , & d’une mattreflc à qui je n’ai pas reconnu au- tant d’attachement pour vous que vous lui en attribuez. Il eft vrai que ne pouvant foup- çonner Perès de mauvaife foi , le premier mouvement que je relfentis en fut un de
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fierté & d’indignation, qui m’auroit fait aban- donner fur le champ une ingrate & parjure maîtrefle , fi le vaifleau eut été prêt à me recevoir. Mais les fécondés réflexions furent plus favorables à Helena. Je m’imaginai que s’étant expliquée en préfence de fon père , elle .avoit moins confulté fon amour que fa crainte. Je fis cette, objection à Perès , qui fe voyant comme pouffé à bout par mon obfti- nation, prit enfin le parti de me traiter fans ménagement. C’eft malgré moi , me dit - il , que j’en viens à l’extrémité. J’avois réfolu de vous cacher ce que je n’ai cru propre qu’à aigrir vos peines : mais je ne puis vous voir non plus dans cet excès d’aveuglement pour une jeune coquette , 'qui marque pour vous fi peu de confidération. Lifez , ajouta- 1- il , en me préfentant une lettre. Elle eft de la main d’Helena , qui ne s’efl: pas fait prefier pour confirmer par écrit ce qu’elle m’avoit dit de vive voix. Je reconnus en effet fon caraâère. Elle me raarquoit que ne pouvant refufer à fon père l’obéifïànce qu’elle lui devoit, elle Cï voyoit dans la néceffité de rompre un commerce qui avoit fait long -teins tout fon bonheur. Les voeux qu’ellç formoit pour ma confolation , furent la plus cruelle partie de cette affreufe lettre. J’y crus voir une froideur
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fi déclarée , que m’excitant à faire fuccéder # la haine & le mépris aux tendres fentimens qui me remplifToient encore, je' commençai par offrir à Perès de partir à l’infiant pour Pouzzoles. Je connoifiois mal les reflbrts de mon propre cœur , ou plutôt je n’avois point afTez d’expérience du caprice des grandes paffions , pour favoir qu’un paffage prompt de l’excès de la tendreffe à celui de la haine , feroit un prodige qu’il ne faut point attendre des forces de la nature. Je me le promis néanmoins du mortel dépit qui m’animoit ;
& fi je ne pus partir fans me fentir le Cœur cruellement déchiré , je cherchai dans mon honneur & dans ma raifon tout ce qui pou- voit m’aider à* triompher de cette foibleffe.
Perès , à qui je ne déguifois point mes agitations, me plaignit, fans rien changer-à la fermeté de fes exhortations & de fes con- feils. Au lieu de me conduire directement à Malte , il fe figura que , pour me remettre en état de paroître avec bienféance à la cour du grand-maître , il devoit me mener à l’oc- cafion d’acquérir afTez de gloire pour effacer les impreffions facheufes que les plaintes de la Rovini avoient pu produire. Renfermant néanmoins fes vues en lui - même , il remit a me les communiquer au moment de l’a&ion f
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& j’ignorai l’ordre qu’il donna de tourner la voile vers l’Archipel. L’hiver , qui com- mençoifc à s’approcher, lui donnoit l’efpérance de rencontrer quelqu’un des bâtimens que cette faifon ramène en Egypte avec les pè- lerins de la Mecque ; & Ton defiein étoit de chercher de fi près l’occafion de fe battr^ , qu’elle ne pût lui échapper. J’étois enfeveli dans un coin du vaiffeau , livré à la vio- lence de mes agitations , & toujours per- fuadé que nous avancions vers Malte , lorf- que je fus réveillé de cet afloupiflèment par la voix de Perès. Il avoit découvert la proie qu’il cherchoit. Aux armes , s’écria - t - il , à l’honneur , à la vidoire ; & me voyant lever la tête avec furprife , il me dit en peu de mots qu’étant perdu de réputation à Malte fi je n’y rentrois point par quelque adion écla- tante , il m’offroit une voie préfente pour ré- parer toutes mes foibleflès. Oui , lui dis- je courant aux armes , c’eft fur les turcs que je vais me venger des trahifons de l’amour.
La même ardeur s’étant répandue dans tous nos gens , nous eûmes bientôt gagné le vent fur le vaifleau des infidelles. Nous lui lâchâ- mes toutes nos bordées , qui le mirent dès la première décharge dans la néceflité de fe défendre uniquement contre les flots. Il fut
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140 ' Histoire percé de plufieurs boulets , qui le mirent en danger de périr avant que nous puflions le joindre. Cependant nous reconnûmes en al- lant à l’abordage , que nos ennemis n’étoient pas fans cœur & fans armes. Ils firent fi bonne contenance , que malgré le défordre de leur vaiffeau qui demandoit fans cefie une partie de l’équipage pour arrêter l’abondance de l’eau , ils nous difputèrent le terrcin pen- dant plus d’une heure, & nous perdîmes une partie de nos gens avant que de nous voir ferme fur leurs ponts. Il leur en coûta le double ; car on n’a rien vu de fi intrépide que notre attaque , & chaque homme qui tomboit de notre côté,^toit vengé au meme moment par la mort de plus d’un ennemi. Je regrette pour ma gloire quePerès ne foit pas l’hiftorien de ce combat. Il ne me convient de révéler que fon courage , qui fe fignala par des coups prodigieux. Je le vis attaché au plus brave # de nos ennemis. La vi&oire me parut incer-
taine , & par admiration pour la valeur de celui qui lui réfifloit , autant que par empor- tement de zèle pour mon ami , je me jetai au travers de leurs armes pour féparer deux fi braves combattans. Notre ennemi celfa de fe défendre , en voyant tous fes gens hors de jréfiftancc. Il fe tourna vers moi pour me
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rendre Tes armes ; & joignant la politefle à la Joumiflion , il me dit qu’il me devroit de la reconnoiflance pour l’avoir fauve d’un bras aulîi redoutable que celui de fon adverfaire.
Tout fut fournis en un inftant , & nous ufames avec modération des droits de la vic- toire. Après le carnage auquel nous nous étions abandonnés , ne voyant de refte que dix ou douze hommes qui s’étoit rendus à difcrétion , nous n’efpérions. pas de tirer beaucoup de fruit de notre conquête : mais l’adverfaire de Perès nous prenant à l’écart ftous fupplia S’arrêter l’ardeur de nos gens , qui fe difpofoient à porter la curiofité dans toutes les parties du vaifleau. Je ne puis pren- dre , nous dit- il, qu’une haute idée de votre politefle , fi je la mefure fur votre valeur. Commencez par faire pafTer fur votre bord quelques dames qui attendent en tremblant le fuccès de notre combat. Votre canon les a mifes dans le même danger que j’ai couru par votrç épée , & la moitié de notre équi- page lutte à préfent contre les flots qui ifiopdent le vaifleau de tous côtés. Nous nous hâtâmes de donner nos ordres. L’étranger , dont nous avions eu peine à reconnoître la nation , parce qu’ayant diftingué la nôtre , il m’avoit parlé aulîi facilement fran^.ois qu’ef-
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pagnol à Perès , nous pria de venir rafllirer fes dames avec lui. Nous les trouvâmes demi- mortes de frayeur. Cependant la vue de leur défenfeur ayant remis leur courage , elles re- çurent nos foins avec beaucoup de politefïe ; & cédant aux exhortations de l’étranger, elles confentirent à fe laifler conduire dans notre vaifleau. Nous conçûmes aufli - tôt que nous n’avions point d’autre fruit à efpérer de notre vi&oire. Les darnes étoient turques ; elles re- venoient de la Mecque. On n’eft point chargé de richefTes , au retour d’un pèlerinage. Tout notre étonnement étoit de les, voir fous la ’ conduite d’un homme que fon habit ne pou- voir nous faire prendre pour un turc , & i^ui nous éloignoit encore plus de cette idée par fes manières.
La précaution qu’il avoit prife de nous faire paffer fur notre vailTeau , nous parut un fervice qu’il avoit bien voulu rendre à nous- mêmes jcar tous les foins que nos gens appor- tèrent avec les fiens pour le fauve^ du nau- frage, n’empêchèrent point qu’il ne fût bientôt fubmergé à nos yeux. Nous regrettâmes peu cette perte. Il nous fuffifoit d’avoir des preu- ves de notre vi&oire dans une vingtaine de captifs que nous comptions mener à Malte. .Perès , toujours prudent , fit mettre dans le$
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